Entretien d’Olivier Barlet avec Ramadan Suleman

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Je suis frappé à quel point votre film représente un travail de deuil sur l’intégration de la violence dans une société de violence…
J’habite en France depuis dix ans, mais pour m’intéresser à son histoire, je ne dispose pas de la critique ouverte que je peux par exemple trouver aux Etats-Unis à propos de la guerre du Viêt-nam. Les cinéastes français n’ont jamais fait un film sur la Commune de Paris ! Quand Rohmer tourne à Barbès, il n’arrive pas à intégrer un immigré dans ses images… L’Afrique du Sud est dominée par la haine. Avec Fools, j’ai voulu dire qu’on ne peut reporter cette haine sur l’extérieur de nous-mêmes et que c’est par ce travail intérieur que l’on pourra ramener la tolérance. Cela me semble être le devoir d’un cinéaste comme des artistes en général.
En adaptant un roman de Njabulo Ndebele, vous choisissez un auteur qui se centre sur le destin des gens ordinaires. Pourquoi ?
On voit en France les gens dits ordinaires suivre l’extrême-droite. En Afrique du Sud aussi, les Noirs plongés dans la misère qui subissent les séquelles de l’apartheid pourraient rapidement devenir intolérants. Il faut commencer par les gens simples pour changer le pays. Mais les Blancs aussi sont concernés qui disaient :  » on ne savait pas  » : Fools les aidera à corriger leur vision !
Les Blancs sud-africains s’attellent-ils aussi à cette tâche ?
Malheureusement pas encore, mais les changements sont encore récents. Le gouvernement Mandela a institué le premier ministère de la Culture de l’histoire sud-africaine : c’est une reconnaissance nouvelle. Il faudrait travailler sur les stéréotypes sans ce paternalisme d’une littérature qui connaît un grand succès ici : ce genre de romans ne suscitent aucun débat. Pas plus que les films hollywoodiens faits sur l’Afrique du Sud.
Vous avez rajouté au roman le personnage du fou : est-ce un procédé cinématographique ?
Effectivement. Le livre de Njabulo Ndebele comporte un lettre écrite par son amie au jeune Zani dans laquelle elle compare l’instituteur Zamani à un fou. J’ai voulu que la déchéance de Zamani soit reflétée dans une réalité. Ce fou hante les lieux et habite en face de Zamani… Il le rejoint à la fin du film car je ne crois pas à la Rédemption : la souffrance de Zamani doit continuer jusqu’à ce qu’il soit jugé. Il le sera par sa communauté mais il est déjà condamné par sa femme : elle enjambe son corps alors que dans la symbolique africaine, on ne le fait qu’avec un mort ! De même, la mère de la fille violée dit à sa fille qu’il n’est pas besoin de lui faire mal car il est déjà mort !
Le peuple sud-africain devra-t-il encore passer par la douleur… ?
Oui, mais aussi aller au-delà car sinon, la haine continuera et risque de mener au fascisme.
Les femmes restent dignes et silencieuses face aux hommes : est-ce typique des femmes sud-africaines ?
Cela correspond à la situation politique et à une coutume rétrograde. Dans l’apartheid, les femmes ne pouvaient choisir leur destin et se trouvaient emprisonnées chez elles. Quand elle décide de faire sa valise, c’est pour moi un geste d’espoir. Sorties de l’apartheid, les femmes ont aujourd’hui le choix de dire :  » ça suffit ! « .
On retrouve ce refus de la Rédemption dans Waati de Souleymane Cissé sur lequel vous avez été assistant.
Il ne s’agit pas seulement d’une volonté de garder la mémoire du passé. Ce ne sont pas que des mots. Quand le Blanc fouette le Noir Zamani apparaît la complexité de la relation Blanc-Noir : c’est par le rire que Zamani humilie le Blanc qui finit par frapper cette terre sud-africaine qu’il n’arrive plus à contrôler. Mais Fools est plus complexe que l’affrontement entre Noirs et Blancs : le grand sujet du film, ce sont les séquelles psychologiques d’un système qui s’inscrit dans une Histoire qui commence bien avant l’apartheid.
Vous avez dirigé une troupe noire avant de quitter l’Afrique du Sud : cette expérience se retrouve-t-elle dans le film ?
Surtout par la force de pouvoir le faire nous-mêmes ! Ce n’était pas que nous voulions nous couper des Blancs mais il était difficile de travailler avec les Libéraux qui arrivaient toujours à se placer en tant que porte-parole officieux. Le théâtre a été fermé pour des raisons politiques mais c’est resté une des grandes périodes de ma vie : c’est grâce à elle que j’arrive à faire du cinéma !
Vous partez d’un roman, ce qui reste assez rare dans les cinémas d’Afrique noire.
La littérature peut dynamiser le cinéma. Je pense qu’elle peut jouer un grand rôle mais 75 % des Sud-africains sont analphabètes, si bien que le cinéma peut aussi aider la littérature : ceux qui ont vu Fools seront peut-être tentés de lire le roman…
Najabulo Ndebele a-t-il vu le film ?
Non, pas encore. Mais il en aura l’occasion à la Fête des Livres d’Aix en Provence en octobre où il est invité. Je ne sais quelle sera sa réaction, mais je vais me mettre près de la sortie… !

///Article N° : 159

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