Des films blancs sur les Noirs, mais pour les Blancs seulement

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Quatre ans après Fools, un film de Ramadan Suleiman tiré d’une nouvelle de Njabulo Ndebele, un nouveau long-métrage de fiction sud-africain, Hijack Stories, est sorti en juin 2000 dans les salles parisiennes, réalisé par Oliver Schmitz, un Sud-africain blanc d’origine allemande. Ce « libéral » (l’équivalent d' »engagé » dans le lexique politique sud-africain) est l’auteur méconnu du célèbre Mapantsula, un film sorti en 1988 et co-écrit avec l’acteur noir Thomas Mogotlane – le premier long-métrage sud-africain à avoir jamais traité de la vie dans les townships. Treize ans et une révolution plus tard, Hijack Stories n’aurait pas existé sans financements allemands.
Les réalisateurs noirs, eux, en seront pour une frustration supplémentaire. Zola Maseko n’est pas le seul à se demander pourquoi, sur la production nationale, les films sont toujours aussi blancs. Au festival de Grahamstown, rendez-vous annuel des arts sud-africains, cinq productions nationales ont été présentées cette année. Sur ce total figuraient deux fictions, Chikin Bizniz (noir) et The King is alive (blanc), ainsi que trois documentaires (blancs, bien que traitant de sujets concernant les Noirs).
Au pays de Nelson Mandela, où l’on attend toujours la fresque cinématographique que le producteur d’origine indienne Ananth Singh devrait tirer de la vie de l’ancien président, les films sont d’abord et avant tout américains. Pour les deux grandes sociétés de distribution Ster Kinekor et Nu Metro, les arguments économiques plaident toujours en leur faveur. « Leur logique veut que les films réalisés par des Noirs sur la vie des Noirs n’intéressent que les Noirs, déplore Ramadan Suleiman. Or, il n’y a que très peu de salles dans les townships, et l’essentiel du public est blanc« .
La seule nouveauté, ces dernières années, a consisté en la Fondation nationale du film et de la vidéo (NFVF), un organisme mixte apparu en 1999. En partie financé par l’Etat et en partie par le secteur privé, il veut promouvoir la création, mais aussi la formation, l’exportation des films et l’information en général. Quoi qu’il en soit, les aides publiques qui transitent depuis 2000 par ce canal sont toujours aussi maigres. Avec 10 millions de rands par an depuis 1998, le cinéma sud-africain ne va pas bien loin. D’autant moins que ces fonds sont saupoudrés, à coups de 100 000 rands (80 000 F, 13 600 Euros), entre des centaines de dossiers qui n’aboutissent que rarement à des films.
L’Afrique du Sud reste malgré tout l’unique industrie du cinéma au Sud du Sahara, avec 20 000 employés et un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de rands par an. Elle se maintient grâce à la publicité et aux « Hollyveld », des productions étrangères tournées en Afrique du Sud à moindre coût. Si les talents non-Blancs n’émergent pas, c’est que l’accès à leur principal débouché, les trois chaînes de la South African Broadcasting Corporation (SABC), la télévision nationale, leur est barré.
A l’absence de volonté politique claire en faveur d’une production locale s’ajoutent corruption et népotisme. Aussi sérieux soient-ils, les nouveaux directeurs noirs de la SABC n’ont pas réussi à briser un système bien rôdé. Impossible d’espérer quoi que ce soit sans copinage et pots-de-vins, affirment plusieurs réalisateurs. Les « commissions » demandées peuvent s’élever jusqu’à 10 % des budgets obtenus. Beaucoup ont donc choisi de se tourner vers l’étranger, l’Europe essentiellement. Les financements français représenteront la moitié des 7 millions de FF du budget de Zulu Love Letter, le prochain long-métrage de Ramadan Suleiman.

Lire également l’entretien avec Ramadan Suleiman dans Africultures 1 p.52 et celui avec Lionel Ngakane (4, p.44) ainsi que Filmer pour exorciser (4 p.42).///Article N° : 1886

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