La réalité n’attire pas les producteurs

Entretien d'Olivier Barlet avec Oliver Schmitz

Cannes, mai 2001
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Votre héros est appelé « Monsieur Nation arc-en-ciel » par les autres : est-ce une expression négative ?
Je crois qu’initialement, c’est Desmond Tutu qui a utilisé ce terme, juste avant la libération de Mandela, lors d’un grand meeting où l’émotion était à son comble. Il saisissait l’euphorie d’une période. Aujourd’hui, le terme est utilisé cyniquement par les gens qui sont en colère, qui estiment que rien n’a changé dans leurs vies. C’est ce que j’ai essayé de prendre comme sujet.
Un plan du film montre la Commission vérité et réconciliation.
Oui, c’est un catalyseur pour un bon nombre de gens. Beaucoup espéraient une catharsis mais ce ne fut pas le cas pour tous. C’est une émotion complexe mais difficile.
N’est-ce pas l’expression d’un fossé entre un discours politique de réconciliation obligée et l’action artistique d’introspection qui opère un travail de deuil ?
Oui, absolument. Les artistes doivent exprimer d’autres avis pour enrichir le débat ! Notre rôle est de pointer les difficultés plutôt que de faire comme si on pouvait les éviter d’un coup de baguette magique.
Pourquoi avoir choisi le thème de la fascination pour le ghetto ?
Des gosses du ghetto sont restés gosses de ghetto et d’autres ont été favorisés, ce qui a créé une tension entre les deux. Dans les années 80, la lutte faisait l’unité. Aujourd’hui, je crois que le problème est identitaire.
Dans Mapantsula aussi, vous mettiez en scène des Noirs. Vous êtes blanc. La question de la relation s’impose automatiquement. Comment se pose-t-elle dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui ?
Je me sens privilégié que ce ne soit pas un problème dans ma vie professionnelle. Bien sûr, c’est une question qu’on ne peut éviter mais je ne crois pas que se définir comme blanc soit vraiment un schéma d’avenir en Afrique du Sud aujourd’hui ! Il ne s’agit pas de jouer au Noir mais de dire « Je suis un Africain ». Cela représente mon principal vécu. Je trouve bien plus intéressant de faire ce film que de représenter les Blancs en Afrique du Sud. Le prochain film aura un Blanc comme personnage principal mais il me semble que le débat le plus intéressant ces dernières années est ce que vivent les jeunes de ce film. C’est à ce débat que je veux contribuer.
Le côté New Jack du film est-il un moyen de mieux toucher un certain public ?
J’ai voulu montrer comment vivent des jeunes du ghetto. Je n’ai pas besoin de jouer celui qui va faire un film avec des poursuites de voiture ! Je me suis centré sur ce qui arrive aux personnages. Je n’avais de toute façon pas le budget d’un film américain !
Tous vos personnages sont très humains.
Je cherche à les aborder dans leur complexité. Je ne suis pas là pour les juger, mais pour essayer de les montrer du mieux possible dans ce qu’ils sont vraiment. Et j’ai eu la chance de travailler avec des acteurs qui me l’ont donné.
Je dirais volontiers que c’est en cela que votre film est africain.
Je le pense et l’espère ! Car je pense qu’il est très africain de ne pas juger d’entrée et de prendre une personne pour ce qu’elle est avant d’entamer le dialogue. Cela fait partie de la chaleur humaine africaine.
Votre film a été produit par le France et l’Allemagne. Vous n’avez pas pu accéder à des fonds sud-africains, les télévisions ?
Je ne comprends toujours pas bien. Il me semble que c’est le type de produit qui devrait intéresser la SABC (télévision publique, ndlr). Sinon, ni M-Net (télévision privée, ndlr) ni les sociétés indépendantes ne financeraient un projet comme ça. La réalité y est trop centrale et cela ne les attire pas.
M-Net préfère faire Sexy Girls (cf Africultures 18)…
Exactement. Les producteurs sont en général blancs et, après avoir lu le scénario, demandent où est le Blanc ou pensent qu’il n’est pas souhaitable de montrer ce type de gangsters car cela encouragerait la délinquance.
Le générique indique une chorégraphie de Robyn Orlin.
C’est ma femme. Nous avions décidé de ne pas travailler ensemble mais je lui demandé de soutenir les acteurs sur le langage du corps, par exemple pour que Rapulana exprime davantage une menace, et suis heureux qu’elle ait accepté car cela me semble très réussi.
Vous avez dédicacé votre film à Thomas Mogatlane.
Oui, Thomas me manqu et me manquera toujours. Il est mort trop jeune. Il était bourré de talent et aurait pu faire de grandes choses. Pour moi, il est important de le remercier : nous avons commencé ensemble et j’aurais voulu pouvoir continuer à le voir, lui parler, travailler avec lui…

(texte intégral en anglais sur www.africultures.com)///Article N° : 1913

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