Fatima, de Philippe Faucon

Les travailleuses de l'ombre

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En sortie le 7 octobre, Fatima est une expérience sensible et émouvante : une plongée en compagnie d’une mère et de ses deux filles
qui tentent de trouver leur place dans la société française.

Grand succès à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes, Fatima est adapté des livres de Fatima Elayoubi (Prière à la lune et Enfin, je peux marcher seule, Ed. Bachari), qui a suivi son mari en France sans parler le français ni savoir lire ou écrire, et a fait des ménages toute sa vie. Le film est magnifique de sensibilité, de finesse et d’intelligence. Maniant une mise en scène centrée sur les personnages et leur permettant d’interagir en toute simplicité, Faucon les fait exister à l’écran et nous touche ainsi profondément. Ancré dans le réel, le film ne joue jamais sur un effet pathétique ou spectaculaire : au contraire, son épure recentre sur l’humain, les détails et l’humour donnent le poids de la vie, la beauté du cadre et la lumière donnent aux personnages tout leur éclat.
Certes, la mère fait des ménages (l’excellente Soria Zeroual), sa plus jeune fille Souad (Kenza Noah Aïche) est une ado révoltée et l’aînée Nesrine (Zita Hanrot) s’en tire en étudiant médecine. Les ingrédients du stéréotype social seraient réunis. Mais la différence est qu’elles ont la parole et la possibilité d’exprimer leur imaginaire, que celui-ci a droit de cité dans le film, en est même le corps et la matière. Le récit met en exergue l’importance de l’apprentissage de la langue pour trouver sa place dans une société excluante. Le film manie savoureusement les dialogues pour en rendre compte, mais c’est une vraie violence que doit subir Fatima face aux soupçons et aux rejets – une violence qui nourrit la révolte de Souad. La médisance des femmes maghrébines en rajoute une couche et révolte Nesrine. C’est ainsi que Fatima écrit dans son cahier : « Là où un parent est blessé, il y a un enfant en colère ».
« Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse » : après avoir réalisé La Désintégration en 2011, un film prémonitoire sur le processus qui conduit un jeune Arabe discriminé à se radicaliser et verser dans le terrorisme, Faucon est revenu à cette forêt silencieuse des Fatima qui travaillent dans l’ombre. Par la sobriété et l’élégance de sa mise en scène, il nous les rend simplement familières et humaines.

ET AUSSI :
Brooklyn de Pascal Tessaud
Le rap des origines

Sortie le 23 septembre
Coralie, qu’interprète la rappeuse noire KT Gorique développe une belle énergie. Partie de Suisse où elle se fait huer pour déboucher à St Denis, Coralie (Brooklyn de son nom de scène) devient cuisinière pour une association où sont organisés des ateliers de rap. L’accent y est mis sur les revendications et le vécu des participants, par opposition aux dérives machistes et racoleuses du gangsta rap. Cet enjeu structure le film, qu’il s’agisse de la musique, des relations amoureuses ou de l’engagement associatif. Complètement autoproduit, ce film guérilla rend hommage à ceux qui font avec rien et à une culture hip-hop de solidarité. Tourné en improvisation guidée avec deux chefs opérateurs et de nombreuses prises pour varier au maximum les angles de vue, il colle parfaitement au rythme du hip-hop : les textes et moments musicaux arrivent sans rupture ; les caméras accompagnent les corps et les gestes dans une grande cohérence. Si bien que ce film ficelé de bric et de broc atteint un beau
niveau de poésie, voire une certaine magie. Coralie n’a pas seulement la détermination d’une jeune femme décidée à s’en sortir sans tomber dans les pièges qui se tendent : elle a l’énergie de sa liberté et donc de ses refus. « Je ne rappe pas les textes de quelqu’un d’autre », disait-elle à Pascal Tessaud, et écrivait donc au fur et à mesure du tournage. Elle est fidèle au rap des origines, celui de la conscience politique et des valeurs de fraternité. Un film qui consolide la soif de liberté et pousse à en chercher les voies !
Avant-première de Brooklyn en présence de l’équipe du film le 17 septembre au Cinéma L’Étoile Lilas, Place Maquis du Vercors, 75 020 Paris / Réservation obligatoire : www.etoile-cinemas.com

Lire notre entretien avec Philippe Faucon sur africultures.com///Article N° : 13186

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