FIFDA 2015 : l’enjeu du regard

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La cinquième édition du Festival International des Films de la Diaspora Africaine (FIFDA) se déroule à Paris du 4 au 6 septembre 2015. Il est toujours l’occasion de voir des films rares issus de l’Afrique et de ses diasporas, mais s’ouvre aussi à des films sur l’Afrique comme pour sa séance d’ouverture avec L’Homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate de Thierry Michel et Colette Braeckman, en hommage au combat du Dr. Mukwege en faveur des femmes violées dans les conflits de l’est du Congo, film qui vient d’être interdit en RDC (cf. [critique n°13028]). Pour sa clôture, le festival des diasporas propose le parcours d’une femme entre deux continents avec Morbayassa, le serment de Kumba de Cheick Fantamady Camara, film découvert au Fespaco 2015 de même que L’œil du cyclone de Sékou Traoré, également programmé (cf. pour les deux films : [article n°12843]).

« La diaspora africaine est un concept fédérateur qui permet de créer des liens entre personnes issues de l’Afrique et de sa diaspora, menant ainsi à une meilleure connaissance et compréhension des similarités et différences qui existent à travers des croisements de cultures, langues et nationalités », indique le FIFDA sur son site internet. C’est sous cette orientation diasporique de diversité que le FIFDA propose chaque année des films souvent inédits ou négligés mettant en avant « le regard des personnes africaines et de la diaspora africaine sur la société ».
L’enjeu de ces découvertes est ainsi le regard, c’est-à-dire les différentes façons de penser le monde que proposent les différents films. Si l’enjeu est le regard, cela signifie que ces images doivent être des couperets stimulant la conscience contre l’assignation liée à l’origine ou la couleur de peau (le regard des autres), mais aussi des remises en cause de son propre regard sur soi. Pour cela, ces images doivent répondre à une exigence : ouvrir les possibles plutôt que d’accabler, donner le courage de lutter, rendre visible non seulement la perte ou la blessure mais le mouvement du changement. Si le réel ne peut être que « le corps et le cœur des films », pour reprendre une expression du cinéaste burkinabè Gaston Kaboré, ce n’est pas pour atterrer ou consterner mais bien pour mobiliser une crainte et une pensée pour l’avenir. Ces films sont à voir comme des gestes contribuant à la création du possible dans une joie partagée.
La question noire au Brésil
Il n’est dès lors pas étonnant que le FIFDA s’intéresse de près au Brésil. Dernier pays à abolir l’esclavage, cet immense pays a reçu dix fois plus d’esclaves que les Etats-Unis et est ainsi devenu le pays le plus métissé du monde, connu pour ce qu’il appelle volontiers son « harmonie raciale ». Mais au-delà du mythe, la question du racisme reste entière. Inédit en France, Raça de Joel Zito Araújo et Megan Mylan (2012) suit le combat de trois activistes pour l’égalité des droits : le seul sénateur noir du pays ; un célèbre chanteur noir qui fonde TV da Gente, une chaîne de télévision où la société brésilienne est décrite comme elle est ; une petite-fille d’esclaves africains qui défend son droit de propriété sur la terre de ses ancêtres. Sans fin mais déterminée, la lutte pour l’égalité marque des points. Mais les préjugés racistes restent ancrés. Leur déconstruction passe par une évolution des médias mais aussi un changement du cadre législatif, l’abolition ayant donné la liberté mais pas les droits civils. Un projet de loi « d’égalité raciale » est en gestation depuis dix ans mais achoppe sur les quotas dans l’éducation et sur les quilombos. Le Brésil comporte encore 5000 quilombos, issus des républiques d’esclaves marrons, mais 90 % d’entre elles n’ont pas encore obtenu la reconnaissance de leur droit à la terre et doivent mener de laborieuses actions en justice. Rien n’est simple mais les choses avancent grâce à des lutteurs remarquables, semble nous dire ce film aussi réaliste qu’optimiste.
En 2000, Joel Zito Araujo avait déjà livré un documentaire accablant que le festival programme heureusement, La Négation du Brésil, sur les tabous, les stéréotypes, et la lutte des acteurs noirs qui ont joué dans les telenovelas, les feuilletons de la télévision brésilienne. On y voyait la progressive disparition des acteurs noirs qui avaient pourtant rencontré dans les années 60 et 70 de fiers succès. Les histoires du Cubain Félix Caignet furent à l’origine des soaps operas latino-américains, écrits pour faire pleurer les spectateurs. Isaura Bruno interprétait ainsi avec un grand succès Maman Dolorès dans Le Droit de naître, combinant la mère noire de la littérature et du théâtre brésilien et la mammy des films américains, mais après trois soaps, elle disparut des écrans et devint vendeuse de friandises dans la rue. Les grandes actrices de cinéma Zézé Motta ou Ruth de Souza se trouvèrent vite enfermées dans les personnages stéréotypés. Acteurs ou actrices noirs sont réduits à des rôles de nounou, domestique, garde du corps, barbouze, etc. Et les rôles principaux comme l’Oncle Tom ou l’esclave Isaura sont à l’époque encore confiés à des acteurs blancs ! L’Histoire brésilienne se trouve édulcorée au profit d’une vision où les esclaves sont vus du point de vue des maîtres qui finalement leur donnent leur liberté. Et comme les classes moyennes ne s’intéressent pas au vécu des classes subalternes, les producteurs blanchissent les actrices et se détournent des histoires mettant en scène les classes populaires.
Dans les telenovelas de ce pays « café au lait », le métissage officiel s’exprime jusque dans les années 80 dans le mariage plutôt que dans le drame, mais les préjugés restent forts dans les scénarios et les réactions du public profondément racistes. Issu d’un énorme travail d’archives et porté par la voix off du réalisateur qui lui donne le sens d’une expérience personnelle, le film égrène ainsi des exemples de scènes frappantes et des entretiens avec les personnages clefs, acteurs et producteurs. Le conformisme des années 80, qui orchestre la réconciliation du maître et de l’esclave, fera ensuite place à des tentatives d’aborder de face l’histoire brésilienne, comme Pacte de sang en 1988, année du centenaire de l’abolition de l’esclavage, une histoire de fierté noire. L’acteur Grande Otelo fut le héros de l’histoire d’une famille de la classe moyenne noire… mais il composait un personnage dominé par l’alcool. Des telenovelas mirent ensuite en scène, sur le modèle américain, des familles noires sans que la question raciale ne soit présente dans le scénario. Les rôles de bonnes comiques, de mammys, de serviteurs et d’hommes de main continueront à s’imposer durant les années 90 mais les failles du modèle de démocratie raciale brésilienne sont peu à peu révélées. Les organisations noires se structurent et portent plainte contre TV Globo pour des scènes d’humiliation où le personnage noir ne pouvait se défendre. La chaîne dut restaurer l’amour-propre du personnage dans une scène où une Noire lui conseille de ne pas se laisser atteindre dans sa dignité, les racistes étant « bêtes et méchants »… La beauté et le talent ne sont dès lors plus l’apanage des personnages blancs, mais cela renforce les stéréotypes de la belle noire sexy, du grand joueur de foot noir, du grand bandit noir, etc. qui s’imposent sans complexité. Le vécu et les rêves de 40 % à 50 % de la population restent désespérément absents des écrans….
Films africains-américains
Le festival offre dans cette catégorie deux films inédits en France. Si le premier touche par sa façon d’installer un personnage en un temps court et de lui permettre de porter une aspiration générale et un mouvement d’émancipation, le deuxième se perd dans les circonvolutions sans aucunement problématiser son propos.
Le court métrage Keep Pushing de Timour Gregory (2015) est situé à la fin des années 90. Billy, un jeune rappeur talentueux, a tout essayé avec son pote mais tous leurs espoirs de réussite ont fait flop. Le copain est devenu dealer et Billy fait les démarches pour s’engager dans l’armée, tout en ayant très peur d’être envoyé au Koweït. Au dernier moment, il est remarqué par un journaliste manager qui lui propose de faire un essai. Mais sous pression, il se démonte. « Tu es fait pour sortir du lot », lui souffle le manager… Sans fioritures, centré sur ses personnages dans des décors minimalistes, décuplant la force des raps, ce film-choc fait mouche pour ancrer cette idée simple : ne pas laisser tomber sa différence !
Raltat d’Al Robbins (2012) est tiré d’une « histoire vraie » et porte le poids de la démonstration, celle de l’hostilité engendrée par les attentats du 11 septembre envers les Arabes aux Etats-Unis. Mais il manque surtout de contenu. Encore enfant au Maroc, Laila est renversée par une moto et menée à l’hôpital. On la retrouve étudiante en 1988. Laila veut terminer ses études en Amérique, contre la volonté de ses parents. Elle y fera sa vie, quitte son premier mari pour un Egyptien et c’est là que le film commence car il a le même nom qu’un pilote des avions suicides du 11 septembre. Le film ne démarre donc vraiment qu’à la 43ème minute, lorsque, enceinte de six mois, elle est interrogée dans des conditions innommables par le FBI puis harcelée chez elle. L’enfant et leur couple en subiront les dramatiques conséquences jusqu’à une fin en queue de poisson.
Courts métrages : le regard sur soi
Les quatre courts métrages proposés par le festival se passent ou démarrent dans des cités de banlieue. Ce sont ici les comportements de la communauté et les marques culturelles qui y sont interrogés et non le regard extérieur.
Dans Toute cette oseille (10′), réalisé en collectif dans le cadre d’un atelier de création à Villejuif en 2013, Check joue aux cartes avec une copine en misant 1 ou 2 €. Dans la cuisine, les mamans rassemblent l’argent de la tontine et sa mère demande à Check et sa copine de porter une enveloppe de 1000 € à une tante. Ils n’iront pas loin… Le film est sans originalité artistique mais du style court métrage de copains bien ficelé : spontané, basé sur une idée simple et sur un retournement efficace, improbable mais ancré dans la croyance que le merveilleux est possible…
De même provenance, C’est pas donné (12′) est également bourré de sincérité bien que moins abouti. Un jeune garçon de 10 ans sans abri et malade fait la poubelle d’une supérette de la Cité : la responsable du magasin l’en empêche, soutenu par un habitant. Voyant cela, les jeunes se mobilisent et subtilisent tous les jours dans la poubelle grâce à des stratagèmes des produits périmés pour les donner au jeune garçon. Mais la responsable fera un rêve éclairant…
Les deux films sont tournés par des jeunes de Villejuif et ne mettent en scène pratiquement que des jeunes ou adultes « de la diversité ». Ils puisent dans l’observation par les jeunes de leur vécu et des enjeux qui s’y jouent.
Remarquablement écrit et tourné, Maman(s) de Maïmouna Doucouré (21′) adopte le point de vue d’une petite fille pour porter un regard sensible sur les blessures de la polygamie. « L’eau qu’on a versée, on ne peut la ramasser », affirme le père (Eriq Ebouaney), mais le mal est fait et dans l’étroitesse d’un appartement de banlieue, le retour du père avec une deuxième femme et leur bébé est mal vécu.
Coproduit par Arte et d’une écriture efficace, Terremere d’Aliou Sow (32′) rassemble quatre banlieusards qui ramènent le cercueil du frère d’Abdoulaye, victime d’un accident de voiture sous l’emprise de l’alcool, dans le village de la famille en Mauritanie. La zone est dangereuse et le périple sera jazzy, mais au bout du voyage, une surprise de taille les attend… En plein désert et secoués par le deuil, le voyage se fait initiatique. Mais confrontés à la violence africaine, ils sont également ramenés à celle qu’ils vivent voire provoquent dans les quartiers. Abdoulaye saura se sortir des embuches et trouver la solution au dilemme final : il guide ses amis et compose un personnage positif, aux antipodes des habituels héros de quartiers. Si cette plongée dans la terre mère africaine ne saurait résoudre leur quête identitaire entre deux continents, elle sera pour eux l’occasion de marquer leur position dans le monde.
Autres films, autre esthétique
Avec Asni, Rachel Samuel choisit le documentaire pour rendre hommage à Asnaketch Worku, qu’elle a pu encore tourner du temps de son vivant. Dans le contexte conservateur des années 50 et 60, Asnaketch Worku impulsa une remarquable évolution des arts en Ethiopie où les artistes, dénommés azmari (équivalents de griots mais aussi, sous la pression de l’Eglise, « ceux qui n’iront pas au ciel »), étaient moralement rejetés. Inventive, charmeuse, ambitieuse et enthousiaste, elle fut une des premières femmes à monter sur la scène du théâtre où les rôles féminins étaient joués par des hommes. Sa façon de s’habiller en adaptant les modèles occidentaux, indiens ou arabes qu’elle voyait au cinéma fascinait et provoquait à la fois. Devenue une chanteuse adulée, elle maniait à merveille la syncope entre sa voix et son krar, la lyre éthiopienne. Cet étonnant documentaire lui permet de raconter sa vie mais donne aussi la parole aux azmaris de tous bords. Il évolue entre une biographie intime de ses amours complexes et celle de ses apports au théâtre et à la musique, mais aussi au pays dans son rapport à l’art. Il n’hésite pas à aborder aussi de docte façon les quatre modes musicaux éthiopiens, tous utilisés par Asnaketch : tizeta, bati, ambasel et anchihoye qui servira à sa chanson la plus célèbre Ende-Yerusalem. Les textes des chansons d’Asnaketch font également l’objet d’un chapitre passionnant. « Je vivrai en mettant le feu au monde », chantait-elle, à l’encontre de toute moralité : « Pourquoi avoir son propre mari quand vous pouvez partager les autres avec moi ? ». Ce foisonnement était difficile à articuler : le montage fortement illustratif de Yémané Démissié coupe le film en chapitres annoncés par des intertitres mais n’échappe pas à la logique de la démonstration où l’image doit obligatoirement illustrer le son et où les paroles des gens sont hachées pour faire rentrer ces bribes dans une continuité de propos. Reste le magnifique parcours d’une femme hors-normes et formidablement douée et déterminée.
Retour au conservatisme avec le triomphe de l’amour des contraires dans un feel good movie, One love de Rick Elgood et Don Letts qui fait le choix de la fiction pour installer le romantisme… Nous voici plongés à Kingston en Jamaïque : Kassa (Ky-Mani Marley), un musicien rasta découvre Serena (Cherine Anderson), chanteuse de gospel à la voix doucereuse, lors d’un concours de musique. Il y voit un plus pour leur groupe mais aussi et surtout en tombe amoureux. Le père de la jeune femme, pasteur, l’empêche de voir Kassa, souhaitant plutôt la marier avec l’un des membres actifs de l’église (Idris Elba). Le couple idéalisé se détache des autres personnages, caricaturés à l’extrême pour faire rire, le tout baigné dans la musique rasta et des décors de carte postale. L’intrigue à rebonds est prévisible pour tendre vers la grande réconciliation des oppositions dans l’amour rendu possible par la prestation musicale…
Et pour terminer une escale aux antipodes avec White Lies de la Néo-zélandaise Dana Rotberg. Adapté du roman Medicine Woman de Witi Ihimaera, il pose de façon très directe la question raciale : une femme se blanchit la peau pour appartenir à la classe dirigeante, et demande à une guérisseuse traditionnelle de la débarrasser de l’enfant dont elle est enceinte. Un mensonge en recouvre un autre : cacher une grossesse malencontreuse serait banal s’il ne s’agissait aussi de masquer et renier son origine et ainsi de renoncer au choix de la vie. Volontiers contemplatif, le film oppose la dignité maori à la supériorité blanche. Si son suspense est de savoir si l’origine va triompher de la tromperie, c’est le suspens qui est ici cultivé, tandis que se révèlent peu à peu les secrets. Cette logique du tableau multiplie les scènes en clair-obscur, les silences et les regards…
Ces esthétiques sont celles d’un cinéma dominant la sphère anglo-saxonne où la belle image fait figure de beauté, et où la musique, la caméra, le décor et les comédiens doivent concourir à faire monter une émotion faisant volontiers place au sentiment. Cet autre rapport au spectateur fait cependant partie de la diversité des expressions diasporiques. A lui de savoir s’il lui ouvre les possibles.

///Article N° : 13196

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One love de Rick Elgood et Don Letts
Morbayassa, le serment de Kumba de Cheick Fantamady Camara
Raltat d'Al Robbins
La Négation du Brésil, de Joel Zito Araújo
White Lies de Dana Rotberg
Raça de Joel Zito Araújo
Terremere d'Aliou Sow
Keep Pushing de Timour Gregory
Asni, de Rachel Samuel
L'œil du cyclone de Sékou Traoré
Toute cette oseille




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