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Musique
Mouss & Hakim / Origines Contrôlées
France

Français

Le tandem de Zebda.

Souvenirs d’enfance, souvenirs de France
Avec la publication des « Chants berbères de Kabylie » qu’il tenait de sa mère, le poète Jean Amrouche confia, dans sa préface, avoir eu l’impression de se dessaisir d’un « trésor privé », d’un « bien de famille ». Mais, ajoutait-il, « il n’est pas de meilleure manière de préserver de la destruction une richesse ». Ce sont ces mots qui viennent d’abord à l’esprit à l’écoute de ces chansons de l’immigration algérienne. Parce qu’elles aussi appartiennent à un héritage tout à la fois intime, familial et collectif.
Ces refrains-là, composés le soir après l’usine par des artistes travailleurs immigrés, ont pris leur envol dans les cafés algériens du Paris populaire, dans les années 40, 50, 60 et 70. A l’aube du châabi, l’influence de musiciens juifs du Maghreb y épousa, dès les années 40, la voix frêle, les textes ciselés ou les chants d’amour de Cheikh el Hasnaoui.
Le maître, qui quitta, à la fin des années 30, une Algérie qu’il ne devait plus jamais revoir, était révolté par la condition misérable des siens, contraints, par milliers, à l’émigration. Sages ou frondeuses, les paroles du poète Slimane Azem, nourri des Fables de la Fontaine et des « isefra »* de l’aède kabyle Si Mohand u M’hand, subjuguaient le public ouvrier. Appris par coeur, murmurés, fredonnés, ces refrains sont restés. Ils ont bercé bien des enfants de France.
Magnéto grésillant, parfum d’exil et faconde poétique… Ils ont une saveur familière en même temps qu’une inestimable valeur affective. Frisson, quand ces chansons restituent le froid au coeur du déracinement, la nostalgie de la terre natale, chérie comme une bien-aimée. Colère, quand elles mettent en mots la sombre condition des ouvriers immigrés. Espoir, quand cette parole subtile, libre et subversive fait revivre la dignité des combats qui jalonnèrent près d’un siècle d’immigration algérienne en France.
Dans le sillage des Motivé-e-s, qui ont donné une savoureuse seconde vie aux chants de lutte et de résistance, Mouss, Hakim et les musiciens qui les accompagnent, en extirpant ces chansons des marges, se font les passeurs d’un précieux patrimoine artistique et politique. Serge Lopez (guitare), Jean Luc Amestoy (accordéon), Lionel Suarez (accordéon et basse), Manu Vigourous (guitare), Julien Costa (batterie), Julien Talavera (basse) et Rachid Benallaoua (mandole, ney et derbouka) insufflent à ce répertoire une enthousiasmante énergie, le réinventent tout en lui demeurant fidèle. C’est qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Certains étaient déjà de l’aventure 100% Collègues : le collectif toulousain s’était frotté avec plaisir à la chanson kabyle, en revisitant Aït Menguellet.
Kabyle, arabe, français : par la magie de la musique, Hakim et Mouss font aujourd’hui émerger des entrelacs des trois langues un idiome intelligible à tous. Ils retissent, ainsi, les fils de la transmission et font acte de partage.
L’idée a surgi et pris forme au confluent du désir artistique et de la militance, au fil des éditions du festival « Origines Contrôlées », organisé chaque automne à Toulouse par le Takticollectif. Elle s’est nourrie d’une une conviction : la mémoire de l’immigration que recèlent ces chansons, fruits de la rencontre entre une littérature orale séculaire et les multiples influences rencontrées dans l’exil, participent pleinement de l’identité de la France. Une identité que rien ne saurait figer.
En ce sens, c’est bien de la France d’aujourd’hui que ces chansons nous parlent. Du creuset qu’elle demeure en dépit de tous les replis.
Créer, c’est partir d’une origine pour embrasser l’universel. De Zebda au tandem de leur dernier album, au gré des pérégrinations, des rencontres et des expériences collectives, tout le parcours de Mouss et Hakim en témoigne.
« Origines contrôlées » s’inscrit dans ce cheminement. Avec toujours, la même chaleur. Et l’humanisme chevillé au corps.
*poèmes