Haile Gerima, une œuvre entre deux continents

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On trouvera ici l’intégralité de la présentation faite le 4 avril 2009 par Anne Crémieux au festival des cinémas africains de Bruxelles qui présentait en ouverture « La Moisson de 3000 ans » et bien sûr le dernier film de Haile Gerima, « Teza ».

Haile Gerima est un cinéaste éthiopien qui vit aux Etats-Unis depuis quarante ans. Il se définit comme un cinéaste indépendant du tiers-monde appartenant à un « troisième cinéma », celui qu’il a contribué à faire connaître dès son entrée à l’école de cinéma de UCLA en 1967, à l’âge de 21 ans, où il organise avec ses professeurs et ses camarades de classe (dont Charles Burnett, Larry Clarke, Julie Dash, Billy Woodberry, Ben Caldwell) des projections de films cubains, brésiliens, sénégalais, ivoiriens, chinois, français et italiens aussi, à l’époque de la Nouvelle Vague et du Néo-réalisme. Ils fondent ainsi « l’école des cinéastes noirs de Los Angeles », « The Los Angeles School of black film makers », aux portes des studios basés à Hollywood. Le groupe de jeunes cinéastes se place résolument en marge d’une production hollywoodienne qu’ils n’imaginent jamais pouvoir ni sans doute à l’époque vouloir intégrer. Il en résulte un cinéma noir autonome dont le but est de refléter l’humanité des populations noires telle qu’elle n’est pas représentée à l’écran, selon des modes narratifs et des esthétiques éloignés des normes hollywoodiennes. Le but n’est pas de divertir, encore moins de faire du profit.
Haile Gerima a une conception très précise du cinéma qu’il aime et qu’il souhaite produire. C’est un cinéma militant qu’il envisage comme un outil d’avancée sociale, de documentation historique, et de dialogue.
En tant qu’Africain vivant aux Etats-Unis, en tant que professeur titulaire à l’université noire de Howard, dans la ville de Washington, Haile Gerima a contribué au dialogue entre l’Afrique et l’Amérique. Il tente avec ses films de tisser des liens entre les Africains et leur diaspora, notamment avec Sankofa, sur l’histoire de l’esclavage, dans un contexte parfois hostile, comme l’illustre bien le film Little Senegal (Rachid Bouchareb, 2001), qui montre l’animosité entre les immigrés africains aux Etats-Unis et les Noirs américains issus de l’esclavage. Les films africains de Haile Gerima, à l’exception de Sankofa, se déroulent en Ethiopie, notamment Harvest 3000 Years, une fictionsur l’exploitation des paysans éthiopiens, le documentaire Imperfect Journey sur la situation en Ethiopie en 1986, Adwa sur la résistance éthiopienne à l’Italie, et Teza sur le retour d’un immigré en Ethiopie. Il a également réalisé de nombreux films de fiction et documentaires sur les Noirs américains, dont Child of Resitance sur Angela Davis, Wilmington 10 USA 10000 sur les 10 prisonniers politiques de Wilmington dans les années 70, Bush Mama sur une femme vivant dans le quartier noir de Watts à Los Angeles, Ashes and Ambers sur un vétéran noir de la guerre du Viet-Nam, After Winter Sterling Brown sur le poète noir américan Sterling Brown.
Haile Gerima est Africain, pour autant jamais on ne l’entend se distinguer des Afro-américains. Sans doute que pour lui, la date d’arrivée en terre américaine importe peu. Les Afro-américains sont d’origine africaine et lui-même est Afro-américain de fait, c’est ainsi qu’il est perçu par les Américains qui ne le connaissent pas. Si ses films s’adressent à tous les Américains, il explique bien qu’il refuse les règles narratives du cinéma américain : il n’intégrera pas des personnages blancs, il n’adoptera pas un point de vue eurocentrique, il ne fera pas s’exprimer les personnages dans un anglais WASP. Si les Afro-américains sont davantage réceptifs à ses films, c’est parce que leurs sujets les touche. Le public noir est tout aussi habitué aux normes hollywoodiennes et l’écart est tout aussi grand, mais sans doute est-il davantage prêt à le franchir pour ces films.
Ce cinéma de Haile Gerima, où l’Afrique et l’Amérique se croisent, existe dans le contexte de la représentation de l’Afrique à Hollywood, qui participe à la représentation des Noirs en général et de la société en général. Hollywood tend à privilégier l’action sur la psychologie des personnages, l’individu sur la communauté ou la société, la rentabilité sur la vision de l’artiste (en incluant des personnages spécifiques, des stars, des lieux, des produits). A Hollywood, le cinéma est un produit commercial avant d’être un art ou un outil politique, même si l’un n’exclut pas les autres (ex : Babel ou Harvey Milk, néanmoins respectueux des préceptes cités plus haut). Le premier film de Haile Gerima à la sortie de l’école, Bush Mama, propose en 1976 l’opposé de ce que montrent les films hollywoodiens de la blaxploitation : c’est un film sans grandes scènes d’action, en noir et blanc, mettant en scène des personnages pauvres, emprisonnés à tort, qui se droguent par désespoir et subissent la violence plutôt qu’ils ne la perpétuent. Son titre, en revanche, en aura trompé plus d’un, ce qui montre que Haile Gerima a lui aussi le sens du marketing. De même, ses films africains s’opposent à la vision hollywoodienne de l’Afrique soit exotique (Out of Africa) soit embourbée dans la violence (Lord of War, Hotel Rwanda, The Last King of Scotland, Blood Diamond).
En 1993, Sankofa est le premier de ses films à rencontrer un réel succès public malgré une distribution très limitée. Comme Spike Lee quelques années plus tôt avec Malcolm X (1990), Haile Gerima a réuni des personnalités noires d’influence pour récolter des fonds et parvenir à commercialiser le film achevé. Les quelques cinémas qui acceptent de le programmer, notamment les multiplexes du basketteur noir américain Magic Johnson, enregistrent salle comble pendant de nombreuses semaines. Ce film parle directement au public noir américain en exorcisant l’esclavage à travers le personnage de Mona, un jeune mannequin noire américaine qui lors d’un tournage sur l’île de Gorée est transportée 200 ans en arrière et fait le voyage des esclaves vers l’Amérique. Haile Gerima anime à cette occasion de nombreuses séances, se déplace pour montrer un film qui se veut militant au sens où sa projection ne se limite pas à un visionnage mais est accompagné d’un débat, d’un véritable échange.
Contrairement à la plupart de ses camarades de UCLA, Haile Gerima n’a jamais tenté de travailler à Hollywood. C’est incompatible avec sa façon de travailler. Il explique qu’il tient trop à sa liberté, non seulement d’un point de vue financier, mais vis-à-vis du public. Il veut faire ses films sans se demander si le public appréciera car comme il l’explique lui-même dans son anglais accentué d’Ethiopie, chacun sur terre a un accent et si l’on cherche à plaire au public, on perd son accent. Il l’admet volontiers, son poste à l’université de Howard à Washington lui permet de ne pas devoir vivre de son art et il peut donc se permettre de passer 15 ans à trouver l’argent pour réaliser Teza, ce que son ami Charles Burnett ne peut pas faire. Haile Gerima fonctionne sur un autre rythme, avec d’autres objectifs.
Haile Gerima milite pour la diversité des cultures. Il voit dans la puissance de la culture occidentale une absurdité à laquelle participent les peuples opprimés. Pourquoi fêter Noël avec un sapin, un Père Noël qui arrive en luge et qui passe par la cheminée quand on vit sous les tropiques ? Cet exemple est typique des prises de position qui lui valent l’admiration de nombreuses personnes : il a une idée très claire de ce qu’il fait en tant qu’artiste et de la fonction identitaire, culturelle et cathartique de l’art pour lui.
Haile Gerima propose le fruit de cette catharsis au public, dont l’approbation n’est pas une fin en soi, car comme pour beaucoup d’artistes, la fin est dans la production. La reconnaissance publique, si elle vient, n’est que la cerise sur le gâteau. C’est en quelque sorte l’approche contraire d’un projet hollywoodien où la production se fait, pour beaucoup d’artistes noirs américains en particulier, dans la douleur du compromis, ce à quoi Haile Gerima refuse de se plier sans pour autant cacher sa satisfaction de voir Sankofa réussir financièrement et auprès des critiques. On souhaite le même destin à Teza, bien sûr. Haile Gerima s’efforce de n’avoir comme objectif que l’honnêteté du propos, le respect des personnes impliquées et de soi-même. Avec toujours cette idée que tout est relatif. Que la vie est à la fois longue et courte, qu’il peut donc passer des années à financer un projet et continuer d’écrire assez de scénarios pour, à ce rythme-là, faire des films pendant plusieurs siècles.
Ceux qui connaissent Haile Gerima parce qu’ils ont vu ses films, parce qu’ils l’ont rencontré, parce qu’ils ont travaillé avec lui, vous feront certainement la liste de ses qualités parmi lesquelles sa générosité, son écoute et son implication pour la communauté, son esprit d’indépendance, sa détermination, sa persévérance, et surtout son éthique artistique et politique qui repose sur un son sens du relatif qui fait de lui un grand réalisateur, un grand professeur, un grand passeur.
Haile Gerima vous le dirait lui-même, pour un gamin d’un village d’Ethiopie, la reconnaissance qu’il a pu obtenir du public ou des producteurs est tout à fait remarquable, imprévisible, suffisante.
Qu’est-ce qui fait un grand réalisateur ? Sa reconnaissance publique ? Son succès institutionnel ? Un Oscar ? Une mesure absolue de son génie ? Haile Gerima dit souvent qu’il admire tout particulièrement deux réalisateurs, Francis Ford Coppola, oscarisé et palmed’orisé, et Charles Burnett, son camarade à UCLA, relativement peu connu bien qu’ayant signé Killer of Sheep, rangé parmi les 25 meilleurs films de tous les temps par la Librairie du Congrès américain. Haile Gerima est lui-même admiré de beaucoup de cinéastes et de personnes qui le connaissent, dont Charles Burnett (il faudrait demander à Francis Ford Coppola).
Je conclurai sur l’importance de soutenir un cinéma parallèle de manière parallèle : les films de Haile Gerima n’ont pas l’ambition de toucher la majorité du public. Ils ont l’ambition d’être vus en festival, de faire l’objet de débat au sein de populations bienveillantes envers le film, d’être utilisés dans des salles de cours universitaires ou scolaires. Il est donc important de ne pas se lamenter que ces films ne soient pas massivement diffusés, ce ne sont pas des objets de divertissement, mais d’en assurer la diffusion auprès des personnes susceptibles de les recevoir, sans pour autant prôner l’élitisme. Ce sont des festivals comme AfricaXL qui remplissent cette fonction. L’échelle de production d’un film est capitale. Deux exemples : The Blair Witch Project est un excellent film indépendant voire amateur, ce n’est pas un excellent blockbuster, d’où les critiques lorsqu’il a été diffusé comme tel. Little Miss Sunshine est une production indépendante de qualité exceptionnelle, c’est une comédie particulièrement réussie, géniale. Mais ce n’est pas une superproduction hollywoodienne avec des stars et des script-doctors à n’en plus finir, d’où les critiques lors de sa diffusion mondiale : ce n’était finalement qu’un petit film. Les films de Haile Gerima sont des films intellectuels et pédagogiques pour le grand public. Ce sont des grands films à voir en priorité dans le contexte de distribution pour lequel ils ont été pensés : les festivals, les universités, les communautés de personnes bienveillantes et intéressées.

Deux interviews de Haile Gerima disponibles sur YouTube :
Research Channel – http://www.youtube.com/watch?v=p4ZmNclDqFw
Al Jazeera – http://www.youtube.com/watch?v=YmmKjNfrFxQ///Article N° : 8491

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