Jean François Chanson : « il faut parfois un peu souffrir pour atteindre ses rêves ! »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Jean François Chanson

Par MSN entre Maurice et le Maroc, août 2008
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Auteur français de bandes dessinées, Jean François Chanson est installé au Maroc depuis 2000. Publié par des éditeurs locaux, il occupe une place à part dans le milieu – restreint – de la BD locale dont le marché existe à peine et où tous les sujets ne peuvent pas être traités.

Un bédéiste français publiant au Maroc, la situation n’est pas commune. Comment vous êtes-vous engagé dans cette aventure ?
C’est un peu un concours de circonstances. J’ai eu quelques velléités étant jeune. J’ai suivi les conseils de mes parents et ai assuré, en devenant professeur de physiques. En arrivant au Maroc, après un début de carrière d’enseignant essentiellement à l’étranger et l’écriture de deux livres non publiés, cela m’a repris. J’ai écrit un scénario et ai tenté de travailler avec Aziz Mouride, l’auteur d’On achève bien les rats et Le coiffeur. Malheureusement, il commençait l’adaptation du Pain nu de Choukri qui est toujours en cours. Puis, j’ai travaillé avec un jeune dessinateur de Salé, Nabyl Kharraz, et l’éditeur Miloudi Nouiga. Pour diverses raisons, Nabyl s’est retiré.
Qu’est-ce qui vous a incité à persévérer malgré tout ?
Je n’ai pas voulu voir tout mon travail perdu et je me suis lancé dans le dessin de Maroc fatal, dont le titre était un clin d’œil à l’un des maîtres de la bande dessinée occidentale, Moebius, auteur de Major fatal. Cela faisait quinze ans que je n’avais pas sérieusement pris un crayon et cela se ressent sur le premier album ! Le manque de confiance en mon dessin m’a hélas poussé à l’époque à changer le scénario et à remplir les bulles pour éviter les difficultés. Il faut dire que je prends plus de plaisir à construire un scénario et son découpage qu’à dessiner. Mais dans mon dernier album, de l’avis général, le dessin est meilleur car je disposais de plus de temps et j’étais plus en confiance.
Comment s’intitule cet album et quel est son propos ?
Il est intitulé Nouvelles maures. Cette fois encore, c’est un jeu de mot [maures / mort et ce juste après le premier album, Maroc fatal (Major fatal)]. C’est un recueil de petites nouvelles sociétales en noir et blanc, avec une mort violente au minimum par histoire. Le format choisi est particulier, tout en longueur, pour servir la deuxième nouvelle dont le cadre de chaque case est le contour d’une ouverture de voile islamique ! L’album parait de nouveau aux éditions Nouiga, éditeur avec lequel je m’entends bien. J’ai d’ailleurs écrit un scénario de court-métrage qui devrait bientôt être réalisé par le responsable de la maison d’édition, Miloudi Nouiga (1). Nous travaillons en ce moment ensemble sur un thriller très dévêtu qui se passe de nos jours au Maroc et qui reprend de très beaux dessins de Miloudi sur de vieux poèmes arabes érotiques.
Dans un pays comme le Maroc, vous ne faites pas dans le consensuel !
Il est vrai que mes albums sont plutôt polémiques pour le Maroc. Mais ici, dans ce beau pays, pour vendre des livres il faut parler du Maroc et faire un peu de vagues. Ceci étant dit, je vais peut-être avoir à nouveau des problèmes, je ne sais pas…
Une fois lancé, votre premier album a-t-il été facile à réaliser ?
Il y a eu beaucoup de péripéties que je raconte dans mon forum (2). Parmi plusieurs exemples, une grève de quelques heures à l’imprimerie à cause de la présence de seins sur certaines planches de Maroc fatal. Mais pour éviter de gros problèmes, il m’a fallu respecter les deux principaux tabous marocains : la religion et le roi. Dans une des nouvelles de Maroc fatal, une bonne partie de l’histoire se passe dans une petite épicerie. Or, au Maroc, dans tous les commerces, se trouve une photographie du roi dont la représentation en dessin est pratiquement proscrite. J’ai donc dû faire tous mes cadrages en ne représentant pas le pan de mur de l’épicerie où était censée se trouver la photographie. Le problème s’est de nouveau posé dans une nouvelle du deuxième album, dans laquelle j’imagine un Maroc où la place des femmes et des hommes est inversée, où l’une des scènes se passe dans une boulangerie !
Comment a été accueilli Maroc fatal ?
Au niveau des ventes, vu l’état moribond du marché de la BD au Maroc, l’accueil a plutôt été bon. J’ai fait quelques passages à la radio et ai eu droit à deux articles dans la presse : un bon dans Libération et un plus mitigé dans Tel quel. Dans certaines critiques, revient souvent une thèse qui m’horripile : un Français n’aurait pas le droit de critiquer la société marocaine. Ce genre de commentaires en France sur un résident marocain critiquant la société française, serait très mal venu. Je suis résident au Maroc depuis de nombreuses années et j’aime beaucoup ce pays. Son avenir me tient à cœur et j’espère, modestement, à travers mes BD, faire un peu évoluer les choses dans le bon sens. L’excellente préface d’Abdelaziz Mouride dans le deuxième album, remet, à mon sens, les choses à leur place à ce niveau. Mon statut d’auteur français publiant au Maroc sur le Maroc est assez particulier.
Que pensez-vous de la situation de la BD au Maroc ?
Il est impossible de vivre uniquement de la BD au Maroc. Mon premier album a nécessité plus d’un an de travail intensif. À cette heure, j’en ai vendu 700 exemplaires et j’ai touché 3500 dirhams [environ 350 euros]de droits d’auteur. Même si ce que je fais me passionne, il est heureux que je travaille à côté ! En Europe, les premiers albums ne font pas forcément plus de ventes mais les jeunes auteurs peuvent espérer vendre plus par la suite s’ils se font remarquer, car il y a un marché.
Dans ce contexte, quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes auteurs marocains ?
Je comprends qu’au Maroc, les étudiants en filière BD s’orientent plutôt vers l’animation, les jeux vidéo ou l’enseignement. Mais il faut parfois un peu souffrir pour atteindre ses rêves ! La BD se mondialise et un auteur marocain peut très bien s’en sortir, en dessinant pour des éditeurs étrangers. Il y a quelques exemples positifs. Les albums publiés sur place peuvent constituer une excellente carte de visite à présenter par la suite avec son projet. Et, qui sait, ces premiers albums peuvent petit à petit créer un marché au Maroc ! J’ai découvert il y a peu la vitalité de la BD en Algérie qui s’en sort nettement mieux, sans avoir de filière BD dans leurs écoles des Beaux-arts, contrairement au Maroc. Cet exemple montre que c’est possible (3).
Le milieu de la BD marocaine reçoit-il du soutien extérieur ?
Il n’y a pas beaucoup d’aides de la part des institutions, la BD ayant encore au Maroc une image peu noble, à l’exception notable de la délégation de Wallonie-Bruxelles. En dehors du dernier festival de Kénitra, les festivals, curieusement nombreux au Maroc, accordent peu de place à la BD locale.
Et en terme de diffusion ?
Les quelques librairies encore présentes au Maroc n’ont souvent pas de rayon BD et mettent peu en avant les rares albums marocains. Le Royaume manque de bibliothèques et quand elles existent, les bandes dessinées y sont rares. Il est vrai que le prix des albums peut aussi être un frein à l’achat, même si Maroc fatal est vendu 60 dhs (5,50 euros), le prix de deux paquets de cigarettes au Maroc. La classe moyenne émergente au Maroc est très matérialiste et, hélas, peu portée sur la culture.
Cette situation peut être décourageante pour les éditeurs…
Les grandes maisons d’édition locales ne s’intéressent pas à la BD. La seule exception est celle de Miloudi Nouiga qui cherche depuis des années à publier des albums. Il n’y a que deux auteurs marocains qui tentent de faire bouger les choses : Mohamed Nadrani avec Les sarcophages du complexe et L’émir Abdelkrim, qui vient de sortir, et Babahadi avec El hadj Belaïd et bientôt Les racines d’Argania. Ce dernier fait de l’auto-édition et le premier se fait éditer par le journal El Ayam où il est caricaturiste.
Quelle est votre actualité ? Envisagez-vous de réaliser d’autres albums qui n’auraient pas le Maroc pour cadre ?
Je serais au festival d’Alger du 15 au 19 octobre pour présenter Nouvelles maures. Après Tétouan et Kénitra, une exposition d’une des nouvelles de cet album tournera dans les Instituts français au Maroc. Elle sera au mois de décembre à l’Institut de Rabat. Enfin, je travaille en ce moment sur le scénario d’une adaptation d’une nouvelle de Conrad. J’ai pas mal d’autres projets ne parlant pas du Maroc dans mes cartons, qui aboutiront, je l’espère, un jour.

(1) À noter que Miloudi Nouiga a participé comme coloriste à l’album, Le coiffeur de Mouride.
(2) Cf. le site [http://www.bdparadisio.com] , sur le topic « Maroc fatal« .
(3) Si le milieu de la BD algérienne est bien plus actif qu’au Maroc, il est cependant en nette baisse par rapport aux années 70 et 80…
Depuis août 2008 :
Jean François Chanson a multiplié les projets : il a ouvert un blog [http://leblogdejfchanson.blogspot.com/] , a dirigé l’album collectif L’enfer du h’rig : La traversée pour lequel il a écrit plusieurs scénarios, a écrit un roman pour la jeunesse Hichal et le djinn du noyer et un conte, Le poisson d‘or du Chellah (les deux sous le pseudonyme de Mostapha Oghnia).
Enfin, en décembre 2010, il a sorti un album BD pour la jeunesse : Tajine de lapin (Ed. Yomad) en français, arabe dialectal et amazigh.///Article N° : 10219

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