Keïta, l’héritage du griot

De Dani Kouyaté

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Dani Kouyaté ne manque pas d’air : pour son premier long métrage, il adapte la légende mandingue la plus célèbre d’Afrique francophone, celle que bien des cinéastes rêvent de faire le jour où ils en auront les moyens : Soundjata. Et cela avec un budget dérisoire. Catastrophe ? Aucunement ! Keïta est un film attachant, profond, sensible et tout à fait abouti. Marqué par la qualité d’interprétation de Sotigui Kouyaté, père de Dani, il joue sur un va-et-vient où il puise sa force et sa légitimité. Ce griot se rend en ville pour raconter au jeune Mabo Keïta l’origine de son nom, ce qui permet à Dani Kouyaté d’alterner le récit oral et son illustration le récit filmique tel que l’imagine l’enfant, c’est-à-dire avec les moyens du bord. Il met donc en scène l’Afrique du XIIIe siècle sans se soucier de l’exactitude historique des costumes ou des décors. Plus encore, il prend avec la légende la liberté qui lui convient, joue d’humour dans certaines situations et en filme d’autres avec une simplicité parfaitement décomplexée.
Mabo est passionné par le récit du griot, au point de sécher l’école. L’instituteur (l’inimitable Abdoulaye Komboudri) vient le voir pour lui demander d’attendre les vacances. Et le griot de lui demander son nom et s’il en connaît l’origine :  » Que peux-tu enseigner aux enfants sans connaître ton origine ?  » Tout le film est dans cette quête :  » Rappelle-toi toujours, dit le griot à Mabo, que le monde est vieux et que le futur sort du passé « .
C’est une quête sans fin : le film n’épuise pas la légende et propose au spectateur de tourner comme Mabo autour du baobab, c’est-à-dire de se débrouiller pour en connaître la suite.
Mais c’est une quête essentielle pour le temps présent. La légende de Soundjata est née dans un contexte guerrier : elle sert de légitimation à la puissance d’un roi. Le griot ne la reprend que pour l’utiliser : il la manipule, la transforme à sa guise pour servir son propos. Comment dès lors s’étonner qu’un griot moderne s’empare du cinéma ? Les griots ont coutume de dire que la parole est comme l’arachide : il faut la décortiquer. Le cinéma est un moyen moderne de lutter contre la mort lente de la parole, c’est-à-dire les valeurs qui sous-tendent une société, que livrent les récits mythiques. Décortiquer la parole par l’image sera dès lors une véritable lutte culturelle. Sans que cela ne débouche sur des vérités toutes faites :  » Il n’y a pas de frontière entre vrai et le faux, dit Dani Kouyaté. Tu dois toujours décoder toi-même. C’est le sens de la fiction. « 

///Article N° : 192

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