La Maison jaune

D'Amor Hakkar

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L’émotion : qu’est-ce qui permet à un film de nouer ainsi le ventre et faire pointer la larme à l’œil ? La pudeur. Simplement cette distance, cette épure, ce respect des êtres qu’Amor Hakkar développe d’un bout à l’autre de son beau film. Il est heureux qu’après quinze d’errance, il soit ainsi revenu à ce cinéma où la simplicité est la marque de fabrique et la finesse un programme. Scénariste et réalisateur, il interprète aussi cet homme à qui sa femme demande d’aller chercher le fils qui vient de mourir dans un accident de voiture. Et le voilà parti sur ce petit tracteur à remorque qui ne peut ne pas évoquer celui d’Une histoire vraie de David Lynch, mais la comparaison s’arrête là, avec peut-être aussi en commun la conviction que face à la mort point besoin de discours. Paysan du fin fond des Aurès, Mouloud est frustre mais il a la grandeur des hommes conscients. S’il retourne au champ, c’est que la vie continue et que lui seul peut faire en sorte que sa famille ne s’effondre pas. S’il va chercher le fils, avec une détermination qui force le respect de tous, c’est qu’il sent bien que c’est vital pour sa femme. Mais chemin faisant, dans la durée du déplacement et la richesse des rencontres, un deuil s’opère qui n’est pas donné à cette femme qui s’enfonce dans la désespérance. Les tentatives de thérapie qu’il développe sont alors autant des actes d’amour qu’une volonté de survie. Peindre la maison en jaune ne sera pas le moindre, tant il est vrai que la beauté du monde aide à surmonter son mystère.
Il faudra donner l’espoir de restaurer l’image du fils perdu pour déclencher le retour à la vie, une renaissance que la magie du cinéma élargit à l’arrivée de la lumière. Mais cette magie qui regarde le mort en face, elle est là tout au long du film, simplement parce qu’il ose la prendre comme bréviaire. Elle est dans cette ellipse qui drape de dignité un cercueil volé, elle est dans la joie d’un mariage où l’on apprend la nouvelle qui fauche, elle est dans le cri de cette femme tourné de dos et à distance car la douleur n’est pas une star et qu’on ne la ressent que si on la devine, elle est dans ces dons très humains de ceux qui partagent sans hésiter le tourment de perdre un fils. Un conte de fées ? Peut-être. Mais c’est justement dans une culture où ce partage est encore possible qu’il nous faudrait nous ressourcer, cette culture défrayée dont on nous dit qu’elle est violence. Alors oui, ce récit en forme de conte redonne à voir un lieu où les hommes se rassemblent encore pour attendre le mort, dans une image, magique elle aussi, qui aurait pu être de Stromboli ou de La Terre tremble. Il y a encore dans ce lieu un peuple pour soutenir une famille et se rejouer simplement l’image de ses valeurs. Et lorsque les femmes restent seules sur la tombe, c’est une piéta dans le jardin aux oliviers. Car ce film sait cadrer avec une rare justesse le mouvement des êtres, n’usant qu’avec extrême parcimonie des gros plans indiscrets.
Intégralement tourné en tamazigh et utilisant des chants traditionnels chaoui ou le beau oude de Fayçal Salhi, compositeur originaire des Aurès, La Maison jaune s’ouvre aussi au jazz ou aux chants arméniens de Joseph Macera. Oui, arméniens, sans qu’aucun anachronisme ne s’installe tant ce qui est dit là vient des tripes de l’homme et non d’une seule culture. Il y a du cœur dans ce film, une denrée rare par les temps qui courent. Mais il y a aussi une métaphysique sans trompettes, celle que laisse entrevoir le jeu retenu d’Amor Hakkar, celle d’une vie où la mort est à prendre au sérieux.

///Article N° : 7190

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Les images de l'article
Aya Hamdi et Amor Hakkar sur la Lambretta
Aya Hamdi dans le rôle d'Aya
Fatima Tounes Ait-Ali dans le rôle de la mère
Aya Hamdi
Fatima Tounes Ait-Ali
Amor Hakkar




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