La noce des blancs cassés

De Alain Brezault

Un roman noir à l'humour décalé
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Les rapports entre bande dessinée et littérature sont multiples et les adaptations en bande dessinée de romans ou de nouvelles ont même eu tendance à s’accélérer ces derniers temps. Au même titre que le cinéma, la BD dans ce cas est vécue comme un nouveau support, mieux à même selon certains, de rendre compte d’une œuvre écrite (1). A priori, le nouveau roman d’Alain Brezault, La noce des blancs cassés, paru chez Fayard fin février 2009, entre dans la même logique. Cet auteur multiforme est connu comme romancier (2), mais aussi comme enquêteur (3) et journaliste. Il a également travaillé sous l’égide de la commission des communautés européennes puis à la Fondation pour la Coopération Culturelle ACP/CEE comme collaborateur de son secrétaire général, le poète mauricien Raymond Chasles (4).
Il est également l’auteur de deux romans policiers savoureux, se déroulant en Afrique de l’Ouest. Ce fut tout d’abord Quand les flamboyants fleurissent les blancs dépérissent, roman policier écrit avec Gérard Clavreuil sous le pseudonyme de Bréal et Karul aux éditions. Rochevignes en 1985 (5). Ce polar « tropical » avait été écrit à quatre mains avec Gérard Clavreuil, rencontré en Côte d’Ivoire, où Brezault a vécu huit ans. Après avoir terminé le manuscrit, un jeune dessinateur de presse, Salia, leur proposa d’en faire une BD. Pendant que les deux auteurs faisaient le tour des éditeurs, Salia traduisait en images, avec l’aide de Gérard Clavreuil, l’adaptation en scénario prédécoupé que Brezault lui envoyait par la poste et dont les crayonnés des planches étaient corrigés avant encrage.
Cette drôle d’adaptation en BD, en noir et blanc a finalement été publiée à l’Harmattan en deux volumes en 1985. Pour la première fois, un dessinateur d’Afrique de l’Ouest était édité en France, fait qui ne se reproduira plus avant plusieurs années. Avec beaucoup de distanciation humoristique, les deux auteurs entraînaient le lecteur en dehors des sentiers battus et des clichés habituels véhiculés avec condescendance par la plupart des médias occidentaux sur le continent noir (6).
La noce des blancs cassés, le second titre qui vient de sortir, est un roman picaresque et savoureux qui reprend les mêmes personnages de « Quand les flamboyants fleurissent les blancs dépérissent« , l’inspecteur Jean Bedel Yapo, « Colombo » et son adjoint musulman, « sheriff » Bakayoko, deux policiers ripoux et désabusés.
L’histoire fit d’abord l’objet d’une trilogie BD hilarante dénommée Les corruptibles chez Glénat entre 2002 et 2004, avec le dessinateur Jean Denis Pendanx. Ce fut tout d’abord Bonne arrivée patron ! (2002) puis Zig zag (2003) et enfin Looping (2004).
Le premier tome reçu les éloges du journaliste Belge Jean Pierre Jacquemin (7) estimant que « si l’on aime les références, c’est plutôt chez Ubu qu’il convient de chercher, et surtout du côté de Harlem, le Harlem halluciné des romans de Chester Himes« , comparant les deux protagonistes de l’album à des « avatars tropicaux d’Ed Cercueil et Fossoyeur Jones », tout cela superbement servi par « le graphisme inventif, burlesque, expressionniste, et les couleurs rouges et brunes (flammes, latérite, sang coagulé) » de Pendanx. Bref, une belle réussite pour ces trois albums menés à un rythme d’enfer qui, fort injustement, n’ont pas connu un grand succès commercial (8).
Cette démarche originale sort également des sentiers battus, Alain Brezault étant l’un des rares auteurs contemporains à adapter ses propres romans en bande dessinée : « À part mes essais et relations de voyage, presque tout ce que j’ai pondu dans le genre romanesque (nouvelles et romans) devait, selon ma conception, être adaptable et transposable dans le genre spécifique de la BD, si une opportunité, à travers des rencontres avec des dessinateurs bédéistes, se présentait. C’est ce que j’ai continué à faire lorsque je travaillais au CETV de Bouaké dans les années soixante-dix où je formais les stagiaires, recrutés en tant qu’instituteurs, à la communication dite « multimédia ». (9) »
Tout cela nous amène à La noce des blancs cassés, dont l’histoire commence par l’assassinat, sur une route de province de Félix Battiono, secrétaire national du PUB, parti unique du Bangali. L’enquête désopilante est confiée à nos deux inspecteurs qui vont plonger dans les affaires louches des notables de la région : malversations, trafic de prostituées, extraction de diamants par des milliers de clandestins dans des mines dont l’exploitation est soi-disant abandonnée.
Avec « La noce…« , le lecteur s’immerge avec délectation et amusement, dans tout ce que l’Afrique peut offrir comme bon sujet pour un auteur de polars : corruption et détournements de fonds, sectes et banditisme, prostitution et démocratie, etc.
Mené à un train d’enfer par l’humour sanglant de l’auteur, l’histoire n’épargne personne : ni les blancs, pathétiques demi-épaves alcoolisées déconnectées de leur environnement, ni les Africains, évoluant dans un monde déshumanisé où chacun ne pense qu’à soi et n’a qu’un seul Dieu : l’argent. Et au milieu de tous, nos deux flics véreux, finalement sympathiques dans leur quête de vérité…
Que l’on se rassure, malgré les hécatombes de sang, les explosions et autres « catastrophes », cette histoire amorale se terminera de la plus heureuse des manières, bien servi par le style décalé de l’auteur qui, malgré cette débauche de violence, n’horrifie jamais le lecteur.
Avec férocité et tendresse, Alain Brézault présente une Afrique stupéfiante de réalisme, dans un petit pays imaginaire, le Bangali, qui concentre tous les maux de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Car ce polar décalé et drôle, n’est pas uniquement « un roman très plaisant à lire et qui montre aussi une réalité nettement moins plaisante (10) », il est aussi criant de crédibilité, avec des dialogues reprenant le français savoureux de Cote d’Ivoire (11).
Depuis une dizaine d’années, le continent africain inspire de nombreux auteurs occidentaux de romans policiers : John Le Carré (La constance du jardinier, le chant de la mission), Donald Westlake (Kahawa) ou Giles Folden (Le dernier roi d’Ecosse) se sont intéressés aux problèmes du continent pour en faire la trame de leurs livres. C’est le cas également en 2009 de Michel Rio (Coupe réglée), d’Alain Barenboom (Le roi du Congo), de Henning Mankell (Le cerveau de Kennedy)….
Mais la démarche d’Alain Brezault ne ressemble à aucune de celles-ci. À la différence des ouvrages écrits par des occidentaux, ces héros sont africains et leur histoire n’est pas prétexte à dénoncer les ravages de la mondialisation. Chez Brezault, l’écriture est distanciée et l’humour permanent dédramatise l’intrigue (12). Comment dénoncer en amusant…
Les critiques ne s’y sont pas trompées et ont été unanimes. Toutes ont salué l’originalité du roman, Eugène Ebodé n’hésitant pas à reprendre l’image forgée par Jean Pierre Jacquemin en comparant cet ouvrage à La reine des pommes de Chester Himes.
Compliment mérité pour le retour sur la scène littéraire d’un vieux routard de l’Afrique.

1. Malgré de nombreux points communs dans la structure narrative (écriture scénaristique, découpage séquentiel, utilisation de plans), les rapports entre cinéma et bande dessinée ont été incontestablement moins réussis et n’ont pas donné lieu à de grandes œuvres, quel que soit le sens (adaptation de BD vers le cinéma ou le contraire).
2. Les encerclés en 1972 et Appelez moi Aristote Magister en 1973, tous les deux chez Balland
3. Missions, en Afrique, les catholiques face à l’Islam, aux sectes, au Vatican pour Autrement en 1987 et surtout Conversations congolaises, enquête réalisée avec Gérard Clavreuil sur la littérature congolaise contemporaine avec les interviews des dix principaux écrivains congolais, chez. L’Harmattan en 1989.
4. Poète et diplomate, Raymond Chasles fut aussi un ardent défenseur de la francophone. Il a créé la revue L’étoile et la clef. Son livre-testament Qui a peur de la Culture ? reste un témoignage incontournable que les nouvelles générations devraient redécouvrir à la lumière de la faillite économique qui ravage actuellement le monde.
5. Aujourd’hui épuisé.
6. Toujours en vente : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=result
7. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=2753
8. Il est toujours temps de les acheter http://livre.fnac.com/a1902661/Les-corruptibles-Coffret-3-volumes-T1-a-T3-Les-corruptibles-Pendanx?PID=1&Mn=-1&Ra=-1&To=0Ν=1&Fr=0
9. Echange de courriels le 04 mai 2009.
10. Selon la critique courte mais efficace de Polars addict : http://polars-addict.e-monsite.com/rubrique,brezault-alain,281302.html.
11. cf. le lexique à la fin de l’ouvrage.
12. Humour qui le différencie du très bon Gombo de Gerard Delteil, tout aussi intéressant, par ailleurs.
La noce des blancs cassés, Alain Brezault, ed. Fayard, Collection Fayard Noir, 2009
Pour aller plus loin :
Participation au 3ème salon Polar à Drap à Drap (06) les 26 et 27 septembre 2009.
Participation à la seconde édition du Parvis du livre à Privas du 4 au 7 juin 2009.///Article N° : 8697

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