La Noiraude

De Fabienne et Véronique Kanor

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Marlène voudrait que tous les Noirs ressemblent à Denzel Washington. Didier ne danse pas comme elle le voudrait : elle l’engueule, il se casse. Voilà Marlène seule, à se demander s’il faut le revoir, comment le récupérer. C’est la plongée. Tout se mélange et se télescope : la gangue de préjugés qui fait de la femme noire une statue africaine dans le regard de l’homme blanc, le traumatisme vécu par les parents qui ont dû émigrer vers la Métropole et y ont rencontré le rejet et le racisme (le témoignage face caméra de la mère interprétée par Firmine Richard), la nécessité d’être guerrière, la déception face aux hommes qui font leurs coups en douce « comme des loups ». Femme et Antillaise de Paris : le malaise de Marlène, que Daniely Francisque interprète avec une belle justesse, a la complexité de son propre psychisme confronté aux fantasmes des hommes. C’est dans cet espace d’incertitude que se loge le projet de ces deux sœurs presque jumelles et qui font tout ensemble sauf écrire (Fabienne Kanor vient de publier D’eaux douces dans la collection Continent noir, Gallimard) : dresser un portrait intimiste et impressionniste de l’imago de la femme antillaise en France.
Très construit et littéraire, le film est une succession de tableaux ayant leur propre autonomie et qui tous concourent à cerner sur un mode léger les facettes de ce qui s’impose doucement comme un blues. En capter l’amère mélodie demande une polymorphie qui mette en exergue le théâtre de la vie, loin des canons du récit, jusqu’à casser l’écran pour multiplier les plans. Les méandres des représentations mentales et du mal-être suivent une oraliture puisant dans l’antillanité ses digressions spiraliques, ses structures tissées et ses tensions. Lorsque la caméra baladeuse rencontre des hommes, ils s’adressent de face au public pour révéler leurs fantasmes. Cette originalité du style est à l’image de la complexité du psychisme de cette « Noiraude » pour mettre à nu les arcanes de la femme noire.
Cette femme est plus antillaise qu’africaine : on la sent engoncée non dans un malaise social mais dans une désespérance voire une névrose proprement insulaire au sens d’une difficulté de communication. Elle voudrait exploser, crier, mais ne le peut pas. Cette distance à son corps se retrouve à l’écran : personnage figé, peu de rencontres, jamais charnelles, une voix-off trop littéraire pour provenir vraiment du personnage. Et en même temps une caméra qui se resserre sur Marlène car c’est en elle que ça bouillonne.
C’est bien sûr ce bouillonnement qui interpelle alors que le film pourtant rythmé voire chaotique n’est pas un film d’action. La distance qui nous sépare de Marlène fait écho à celle qui la sépare d’elle-même, qui l’empêche de se définir dans autre chose qu’une récurrente interrogation schizophrénique. C’est un état que filment sous toutes ses facettes Fabienne et Véronique Kanor, un état de l’être antillais à Paris aujourd’hui, et c’est, on l’a compris, passionnant.

///Article N° : 3688

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