« La vérité ne tue pas l’amitié »

Entretien d'Olivier Barlet avec Régina Fanta Nacro

Cannes, mai 2001
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Les courts métrages de la Burkinabée Fanta Régina Nacro rencontrent un succès considérable. Sélectionné par la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes 2001, Bintou, réalisé dans le cadre de la série Mama Africa initiée en Afrique australe, venait d’obtenir le prix du court métrage au Fespaco de Ouagadougou.

Il y a une continuité dans tes films, Bintou, Le Truc de Konaté, Puk Nini, Relou… la volonté d’attaquer de front la condition de la femme. Est-ce une direction de carrière ?
Non, c’est un moment comme ça. Mon long-métrage, La nuit de la vérité, sera d’ailleurs complètement différent des thèmes abordés dans ces courts-métrages. Il est vrai que quand on est femme, on répond à des commandes où la condition de la femme fait partie du cahier de charges. C’est pour ça que j’ai fait Femmes capables, un documentaire sur les activités rémunératrices et le combat des femmes burkinabées. Je me souviens que quand j’ai fait Un certain matin, on m’a reproché, surtout des Noires américaines, de ne pas mettre mes moyens au service du combat féminin. Non, moi je suis venue dans le cinéma pour raconter des histoires, pour partager avec les gens et pas forcément pour l’utiliser comme une arme.
La détermination de Bintou est impressionnante, même quitte à utiliser des moyens qui ne sont pas très moraux. Pourquoi choisir un caractère qui va si loin ?
Parce que ce caractère existe. Ce qui m’intéressais là dedans, c’est l’idée que quand on a envie de quelque chose, on l’obtient toujours. Egalement pour une femme. Le tout, c’est la volonté.
Bintou n’use pas spécialement de ses charmes.
Non, absolument pas. Ce serait complètement immoral. Elle use de subtilité, de force de caractère, elle prend des risques.
Le mari se déchaîne sur les jarres, mais pas contre elle.
C’était une façon de dire qu’un homme est souvent un grand bébé. Il est versatile, à l’extérieur, il veut montrer que c’est lui qui porte la culotte, qui maîtrise tout. Alors qu’en vérité, il est sous le contrôle de sa femme.
A un moment Bintou use de sorcellerie.
Pour moi, ce n’est pas de la sorcellerie, c’est plutôt une punition de Dieu. Il est tellement mauvais, que les êtres divins qui sont autour de lui sont contre lui et le manifestent. C’est Dieu qui vole à son secours plutôt que la sorcellerie, qui est trop mystique. Mais on peut aussi le voir comme le pouvoir qu’exerce la détermination de la femme.
Le film est sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. On peut voir ça comme une performance, vu le nombre de films africains représentés !
Je le prends comme un début de consécration. Il très important pour moi que ce film ait eu le prix du Fespaco et cet accueil international au moment où je me prépare à produire un long-métrage. Cela me permets de me dire : « maintenant tu peux ».
Est-ce que je me trompe si je dis que le film connaît un tel succès parce que c’est un film qui sort du cœur ?
Tous les films qui marchent sont des films qui viennent du cœur, qui ne sont pas calculés. Ce n’est pas le désir de prouver, mais quand on a le désir de communiquer en étant sincère et honnête, forcément, on touche les gens qui rentrent dans votre univers.
D’où vient l’idée du film ?
Il a été inspiré par l’histoire d’Antoinette, que j’ai rencontrée lorsque je faisais ce documentaire pour les Américains, Femmes capables. Son histoire fait référence à celle de ma mère, qui a arrêter de travailler pour épouser mon père et faire ses enfants…
Le film profite d’une dynamique d’acteurs typiquement burkinabée.
Absolument, j’avais vu cette potentialité. Les acteurs animent Vis-à-vis, une série où ils s’inspirent de la réalité avec humour. Ils se connaissent bien et ont cette liberté d’aller jusqu’au bout. C’est agréable de profiter de cette dynamique, ça m’a énormément aidé dans la direction d’acteurs.
Le scénario était-il complètement écrit ou y avait-il une part d’improvisation ?
Le scénario était écrit et la mise en scène était réglée par moi. L’improvisation s’est faite dans l’expression et dans les dialogues. Le dialogue que j’avais écrit était un peu didactique. Je l’ai présenté aux acteurs comme une idée sur laquelle ils pouvaient s’inspirer dans leurs propres mots. J’ai obtenu des choses magnifiques, car ces acteurs sont foncièrement africains et ancrés dans la tradition.
Que te permet ta maison de production, les Films du Défi ?
Je l’ai créée dès le départ, pour Un certain matin. Elle a produit presque tous mes films, soit en co-production avec Atria, soit comme pour Bintou, en ne faisant que de la prestation de services. Elle n’existait que pour mes films. Aujourd’hui, avec le matériel qu’on a pu avoir, la place qu’on s’est faite, on a envie de produire et soutenir dans leurs démarches des jeunes qui viennent à ce métier et qui n’ont pas la possibilité de faire une école ou d’avoir une formation. Ils pourront avoir un encadrement, du matériel, et faire leur premier court-métrage. C’est un peu une façon de remplacer la défunte Inafec (école de cinéma de Ouagadougou) et aussi de tendre la main. Je n’oublie pas d’où je viens, si j’ai pu faire Un certain matin, c’est parce que j’ai eu des amis qui m’ont donné du temps et de l’énergie, David-Pierre Fila qui m’a donné de la pellicule, la structure Atria pour l’infrastructure. Aujourd’hui, les jeunes n’ont plus accès à cela. Les films du Défi doivent permettre de faire ce pont pour qu’ils réalisent leur projet.
La Guilde est une démarche collective dont tu fais partie de manière active.
Nous défendons un certain type de cinéma et cherchons à exister. On a compris que pour cela, il faut de la solidarité et défendre nos intérêts avec sincérité et vérité. La vérité ne tue pas l’amitié. C’est un peu notre slogan. Pour adhérer à la Guilde, on doit accepter de céder deux heures par jour pour un autre membre de la Guilde, pour aller voir son film, lire le scénario. Si Bintou est ce qu’il est, c’est parce que Balufu m’a présenté des critiques. Cet espace entre nous de solidarité, d’entraide et de vérité est très important et nécessaire. Parfois à Cannes, on passe son temps, à discuter, à dire du mal sur les autres films, si on utilisait ces deux heures pour travailler en profondeur avec les autres, ça marcherait mieux !

///Article N° : 2072

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