« Le poète n’est pas appelé à être militant propagandiste »

Entretien de Tanella Boni avec Tahar Bekri

N'Djaména, le 30 octobre 2003
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Poète et essayiste né en Tunisie, Tahar Bekri vit à Paris depuis 1976. Maître de conférences à l’université de Paris X – Nanterre, il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages parmi lesquels douze livres de poésie. Il écrit en français et en arabe. Sa poésie se veut universelle et sans frontière. A la faveur du nouveau Congrès des écrivains de l’Afrique et de ses diasporas qui s’est tenu à N’Djaména du 24 octobre au 2 novembre 2003, nous l’avons rencontré.

Qu’est-ce qui t’a amené à la poésie et quelles sont les étapes de ton parcours ?
Il y a certainement un événement individuel. Quand j’étais enfant, le décès de ma mère. Cet événement m’a rendu très silencieux. Les livres ont été, peu à peu, d’un grand secours. Ensuite la volonté d’exprimer cela par le ressourcement.
Ce parcours est nécessairement ontologique. C’est celui de l’être. Ensuite viennent les langues, l’écriture et l’inspiration. Ce parcours me mène vers l’essai tunisien bilingue, puis l’université de Tunis jusqu’à 1970. Après la vie estudiantine turbulente où je suis en prison pour des activités syndicales, je quitte la Tunisie en 1976 pour Paris où je vis maintenant. Je reviens chez moi, heureusement, depuis 1989.
Le parcours poétique n’est pas différent du parcours humain. Il y a bien sûr le ressourcement auprès d’autres poètes et puis la création, car chacun doit faire son petit chemin.
Chaque étape correspond-elle à un livre de poésie ?
Il y a des livres de la maturité, il y a des livres de cri direct, des livres poétiques où il faut relire l’histoire, le passé. La Tunisie était toujours là, dans ce va-et-vient, même quand je ne pouvais pas rentrer en Tunisie. On peut écrire de l’absence, de l’interrogation, de la blessure. Mais, en même temps, comment ne pas sombrer dans le pessimisme total ? Malheureusement, nous avons des réalités quotidiennes africaines assez difficiles et insoutenables. Ma problématique à moi comme poète, c’est comment être au centre de l’antagonisme parce que je découvre par les voyages que le monde est merveilleux, que les rencontres humaines sont fabuleuses, que le monde est vaste et large. Et dans la beauté de cette nature et des rencontres formidables, il y a aussi le monstrueux, l’insoutenable, l’horrible. Ce que j’ai entendu dans ce congrès me bouleverse et m’émeut au plus fort de moi-même. On ne peut pas accepter tout cela. Comment essayer de dire ces conflits internes. Voilà, si je dois avoir un regard critique sur mes propres livres, la plupart des recueils, je crois, sont tenaillés, déchirés entre cet homme qui veut dire l’optimisme malgré tout, qui n’est pas béat mais en même temps retenu par le réel, comment faire pour que notre réel ne soit pas encombré, et aller vers l’imaginaire, vers ce qu’on peut aussi offrir aux autres.
Est-ce que tu es en train de dire que la connaissance du monde mène à la poésie ?
Le monde est là parce que nous l’habitons. Je l’habite comme il m’habite, là où je suis. Le monde n’est pas en dehors de ce que nous écrivons. Si tu veux, il y a des points que nous connaissons plus comme lieu de l’enfance, du pays d’origine mais en même temps il n’y a pas que ce lieu de départ, il y a le reste et comment faire croiser le Sud, le Nord, l’Est, l’Ouest, toutes ces notions qui sont mêlées par le vécu. Le poète est celui-là qui est dans le monde, qui bien sûr n’est pas extérieur. Tout monde est d’abord intérieur. Nous vivons tous parfois les mêmes choses mais le vécu de chacun est tout un monde. Comment l’exprimer par la langue ou les langues ? Comment être soi-même parce qu’il y a aussi l’interrogation sur soi, là où je suis.
Pour aller un peu plus loin, même si cette question n’est pas facile à formuler, pour toi, qu’est-ce que la poésie ?
Ecrire, c’est s’interroger, se poser des questions, être interpellé soi-même. Je n’ai pas de réponses claires à apporter et mon problème c’est : écrire de l’anxiété, de l’inquiétude, ce qui trouble, mais écrire c’est aussi une quête, une aventure littéraire, une aventure du langage. Je suis toujours étonné quand quelqu’un lit un poème et dit : ce poème me parle ou j’y ai trouvé quelque chose. C’est là où on peut demander à ceux qui lisent qu’est-ce que pour eux le travail du poète ou qu’est-ce que cela a représenté. Ecrire, c’est d’abord dire tout ce vécu avec toutes mes forces et en faire une œuvre écrite, de langage, littéraire. Je peux dire ce qui n’est pas de la poésie. Dire, répondre d’une manière qui n’est pas figurée, je n’accroche pas à cette poésie-là. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de courant. Autre chose, la gratuité langagière, le poème qui fait de la langue sa propre finalité, je n’accroche pas non plus à ce courant. Il y a eu des écoles langagières et cela ne paraît pas dans ce que je cherche.
Le poème tel que je le conçois est celui qui interpelle, qui est métaphorique, où il y a du merveilleux mais qui donne une sorte d’intensité émotionnelle par le biais de la langue.
Est-ce que la poésie peut mener à l’action ? Question que se posait Senghor, par exemple…
Comme poète et comme citoyen, je suis lié et mêlé à plein de mouvements. Je défile dans les manifestations comme beaucoup de gens. Je signe des pétitions mais j’essaie de ne pas faire la confusion entre le travail poétique et le travail de citoyen parce que le poète n’est pas appelé à être militant propagandiste, non, il faut qu’on fasse d’abord son travail d’écrivain. Cela ne veut pas dire que je ne me sens pas concerné par ce qui se passe en Palestine, en Irak, au Rwanda, en Bosnie. J’ai moi-même dénoncé cela. Dans l’urgence poétique, j’ai même écrit pour réagir à l’événement. Mais il faut faire attention, le faire d’une manière qui reste littéraire.
Il y a beaucoup de poètes qui passent de la poésie au roman. Est-ce que tu abordes d’autres genres littéraires ?
Non. J’ai dû dans tout mon parcours écrire une nouvelle ou deux, et, il y a longtemps, un conte qui n’a pas été publié. Je fais aussi un travail académique, je veux dire littéraire au niveau de l’analyse universitaire. J’ai publié une quinzaine de livres parmi lesquels douze livres de poésie. Par contre je me suis intéressé aux livres d’art. J’ai écrit plusieurs livres avec des artistes. (1) C’est un langage qui m’apporte beaucoup. C’est un dialogue et en même temps une ouverture. Car le poète peut avoir des rencontres avec d’autres créateurs.
Quelles sont les thématiques abordées dans ton travail poétique ?
Il y a trois thématiques majeures : celles de l’exil, de l’errance et du voyage. L’exil est un pays qui est porteur, générateur de vécu mais aussi l’exil de soi-même, intérieur. L’errance est salutaire. J’ai consacré un livre à un poète arabe du 6ème siècle : Le chant du roi errant (2). Je trouvais que l’errance ancienne est tout à fait moderne. Il y a une similitude de situation. Troisième étape, le voyage comme lieu de rencontres, non pas le voyage exotique. Le voyage comme attention à l’autre, qui est aussi se faire violence pour que le monde ne nous échappe pas, qu’il ne devienne pas que deuils, lamentations, mort. La volonté de vie doit l’emporter toujours. Peut-être que le voyage nous montre également la vastitude du monde, le large, l’ouverture, surtout la tolérance. Le voyage au sens large du terme, tout ce qu’offre la découverte d’un pays, d’autres paysages, d’autres citoyens du monde. Les trois sont liés avec un autre thème auquel je fais attention peut-être parce que je viens d’une poésie arabe, c’est ce qu’on appelle la réécriture du patrimoine, l’héritage culturel. Par exemple, en consacrant un livre qui s’appelle Les chapelets d’attache (3) à un grand poète théologien d’Espagne du 11ème siècle, période de décadence de l’Espagne musulmane, ce livre est une interrogation, je fais parler ce poète comme s’il était moderne. C’est aussi le problème de l’histoire, du passé. Qu’est-ce que la modernité dans l’écriture ? Je dois personnellement chercher des formes littéraires, pas nécessairement celles que je connais.
Quelle est la langue véritable d’un poète, quel qu’il soit ?
C’est la poésie. La langue poétique elle-même. Car la langue maternelle ou la langue apprise, c’est toujours la langue de la communication ou du savoir. Mais écrire est une autre étape. Dans quelle langue écrire ? La langue maternelle ou la langue arabe apprise à l’école ou le français ? Il y a le travail poétique. Et chaque poète, j’estime, quand il est ambitieux, cherche à créer sa propre langue à l’intérieur de la langue. Par exemple, entre l’arabe dialectal, l’arabe parlé et l’arabe écrit, il y a deux niveaux. Les poètes oraux qui disent la poésie en arabe dialectal sont très proches de la langue maternelle. Même à ce niveau-là, il y a tout un travail poétique, le rythme, l’imaginaire, l’invention de la langue.
Nous sommes au nouveau Congrès de l’Afrique et de ses diasporas, tu viens de la Tunisie, pays du Maghreb, il a été souvent question de négritude au cours des débats. Quels types de liens vois-tu entre l’Afrique du Nord et l’Afrique au sud du Sahara ?
Tu le sais, moi je suis, depuis plusieurs années, pour ce dialogue entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. C’est un dialogue qui n’a pas toujours eu lieu, par défaut, malheureusement, à cause des spécialités universitaires, de clivages géographiques ou géopolitiques. Il y a beaucoup d’obstacles alors que par le passé, on le sait, au Moyen âge, il y a eu des rapports économiques et commerciaux. Des géographes arabes comme Ibn Batouta ont parlé du Mali, de Tombouctou. La question est : pourquoi par le passé y a-t-il eu des contacts par les caravanes, pour le savoir religieux de part et d’autre, puisque ceux de Tombouctou partaient aussi en Tunisie pour les universités religieuses ? Aujourd’hui, sauf aliénation, on ne peut pas continuer à s’ignorer. Faut-il rappeler que la Tunisie est en Afrique et qu’elle s’appelle Ifriquia ? Quand les Arabes arrivent, ils lui donnent, au 7ème siècle, ce nom. Ifriquia, Afrique. Pour moi, la Tunisie a toujours été en Afrique. Je ne comprends pas que pour certains auteurs ou écrivains, cela ne soit pas important. Il faut aussi que l’enseignement universitaire ou scolaire aille de l’avant, que les auteurs soient enseignés de part et d’autre. S’agissant des réunions, qu’on n’oublie pas les auteurs de part et d’autre, qu’il y ait des tentatives, comme à Asilah où tu étais (malheureusement les auteurs algériens n’étaient pas là). C’est long à venir, mais on ne peut pas laisser les politiques gérer seuls cette question. Cela me paraît évident dans ce que j’écris. C’est le deuxième livre pratiquement inspiré du Mali, du Sénégal et peut-être demain de N’Djaména. J’ai écrit des choses de l’Océan indien également. C’est pour cela que ce thème du voyage, ce rapport à l’Autre, est important. Je n’oublie pas que la Tunisie est en Afrique, en Méditerranée et dans le monde arabe, elle appartient aussi à la mémoire de l’esclave, elle est en face de l’Europe. Toutes ces saisons, comme on dirait, se mêlent dans mon sang. Toutes les tentatives sont bonnes et les rencontres entre écrivains doivent être à l’avant-garde par rapport à l’enseignement universitaire qui traîne un peu les pieds.
Qu’est-ce que tu as à dire, concernant la poésie, aux générations futures ?
Je dirais aux jeunes auteurs qu’il faut écrire de la bonne poésie. Le cri n’est pas suffisant quelles que soient sa noblesse et sa vérité. On n’écrit pas parce qu’on crie. Il faut donc lire beaucoup, lire les autres auteurs avant de pouvoir dire j’ai un livre à publier. Lire les auteurs majeurs, africains et mondiaux, pour être au courant de ce qui s’écrit. La poésie internationale est riche et variée. Il ne faut pas être pressé. La poésie est patience et solitude. Les jeunes auteurs doivent publier dans des revues, des journaux. Ils doivent dire leurs poèmes dans des récitals, des festivals, les clubs de poésie. D’abord l’humilité et la modestie.

1. Par exemple, Exils, avec lithographies originales de Ali Fenjan, ENSBA, Paris, 1979 ; La quête de la lumière, avec photos originales de M. A. Essaâd, Paris, 1984.
2. Paris, l’Harmattan, 1985.
3. Paris, éd. Amiot, 1993.
///Article N° : 3392

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