Tahar Bekri/Annick Le Thoër, La nostalgie des rosiers sauvages

Print Friendly, PDF & Email

La nostalgie des rosiers sauvages est le dernier livre du poète Tahar Bekri, paru en juin 2014, avec des acryliques d’Annick Le Thoër, chez Al Manar, éditeur auquel il est resté fidèle depuis quelque temps.

Tahar Bekri est un poète au long parcours dont on ne compte plus les livres, dont les mots sonnent si juste, venus de loin ou de si près, de l’intime, le fond des choses et des êtres. Car la poésie ne naît pas seule même si le poème s’élabore dans la solitude d’un lieu, à un moment précis. Ici en effet, un lieu et une date sont consignés à la fin du livre : « Le Pouldu (Bretagne, Finistère Sud), été 2013 » La nostalgie des rosiers sauvages est un livre à deux voix, à quatre mains, où vingt poèmes et vingt acryliques (plus un : celui de couverture) cheminent au même rythme et se répondent en écho.
Ce n’est pas la première fois que Tahar Bekri « dialogue » avec un autre artiste, peintre ou musicien(1) mais, cette fois-ci, l’expérience acquiert une résonance particulière. Le poète et sa compagne donnent à voir la fragilité et l’intensité des souvenirs. Chaque poème accueille au présent le déjà vécu çà et là. Ici, l’art poétique se mêle de ce qui le regarde vraiment : la solitude de l’humain jeté dans le monde, l’amour, la vie. Sauver la beauté d’un monde qui se meurt, le faire renaître en rythmes, mots et images, le poète et la peintre ne l’oublient pas.
Les acryliques d’Annick Le Thoër captent l’atmosphère ou les ombres et lumières d’un univers aux contours réguliers où prédominent rectangles et carrés, comme si tout monde intérieur devait entrer en correspondance avec l’air du grand large, le rose de la rose, le vert de la nature et la fragilité des saisons qui passent et reviennent. Capter de l’éphémère quelque chose de durable, sans doute le passage lui-même dont chaque humain garde en souvenir les instants fugaces. Cela donne, dans ce travail d’artiste, le sentiment d’un voyage paisible dans un monde où subsiste l’essentiel, malgré le gris ou le noir de rectangles d’ombres, çà et là. L’acrylique n’illustre pas le poème. Il dit la « nostalgie » selon la sensibilité de la peintre, comme l’indique la couverture du livre.
Ces poèmes composés de trois tercets évoquent en toute beauté le monde dans lequel il est encore possible de voir et d’écouter l’essentiel : la nature vivante près de l’eau, la terre, les plantes, les fruits, les fleurs, les oiseaux marins :

« Je veux aller jusqu’à la pointe
Entre ajoncs fleuris et conifères
Saluer l’océan et les mûres sauvages 
 » (poème I)

Le temps, celui des saisons ou celui de l’alternance du jour et de la nuit, accompagne le poète dans ce voyage intérieur, cette évocation des lieux qui l’habitent. Lieux aux quatre coins du monde, près d’une palmeraie du pays natal, dans le grand Nord, en Patagonie, ou à Skagen, au Danemark, près de la tombe d’un poète (2). Le paysage marin est omniprésent.

« A Skagen la tombe du poète s’élevait
Lyre sculptée face aux vagues
Sans cesse revenues
 » (poème XIX)

La vie évoquée est celle, solidaire, des humains, plantes, oiseaux, animaux, essayant de cohabiter avec les éléments naturels. Du premier vers jusqu’au dernier, le rythme du poème est un murmure incessant, comme celui d’un ruisseau. Mais le temps qui passe ne revient pas. Reste le souvenir.  Comment sauver ce qui compte vraiment ? Comment « peindre le silence » ?

« Ici Gauguin a peint en rouge
Un champ de sarrasin
Là-bas les mouettes comme des embruns 
 » (poème VII)

Dans La nostalgie des rosiers sauvages, le poème et la peinture se rencontrent autour de l’essentiel recherché : la beauté et la paix des choses et des êtres, hors des brasiers du monde présent.

(1) Il suffit de consulter sa bibliographie pour s’en convaincre. En ce qui concerne la musique, voir par exemple Si la musique doit mourir, musique de Pol Huellou, CD, Goasco Music, 2011.
(2) Sans doute Holger Drachmann, poète et peintre danois (1846-1908)
///Article N° : 12439

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Tahar Bekri © David MC Ewen
© DR




Laisser un commentaire