Voix d’insurgés, Rano, Rano

"Tisser les mots qui relient"

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Raharimanana monte sur scène avec le musicien Tao Ravao pour faire entendre les voix des insurgés malgaches de 1947. En toile de fond : les photos de Pierrot Men. L’œuvre est présentée au festival les Francophonies du Limousin qui s’ouvre ce 24 septembre à Limoges.

L’aventure du spectacle Rano, Rano commence lorsque Jean-Luc Raharimanana demande à Pierrot Men de partir à la rencontre des témoins de l’insurrection malgache de 1947, réprimée dans le sang par la France, pour les photographier et les enregistrer. De ces événements, l’auteur avait déjà fait l’une des matrices de son œuvre, tant fictionnelle que testimoniale, notamment avec Madagascar 1947 (1) puis Portraits d’insurgés (2). Le spectacle n’apparaît pourtant pas comme l’aboutissement du projet. Avec tous les témoignages recueillis, y compris par lui-même, l’auteur envisage un prolongement plus large, « quelque chose à inventer : une bibliothèque multimédia peut être« . Ce qui compte avant tout c’est en effet de faire entendre ces voix, les voix de ces hommes vieillis, menacées de disparition. Là où l’on parle parfois d’ « esthétique du ressassement (3) », Raharimanana préfère convoquer son travail de mémoire et de poète, au sens où il ne s’agit pas de « prendre un thème et passer à autre chose (4) », mais de faire œuvre de transmission.
Enjeux éthiques d’une esthétique
La démarche apparaît donc mémorielle avant tout : « plus qu’une pièce de théâtre, il fallait investir la question de la transmission (5) ». L’auteur explique ainsi son choix de lire sur scène la transcription de la parole des témoins par la tradition du « novantsofima » (héritage, oreille, NDLR), « l’oreille qui entend ne devant pas casser le fil (6) », et de s’en faire le simple vecteur. Omniprésents derrière lui, projetés sur un grand écran, les visages et les mains de ceux qui ont vu et raconté. Mais ce dispositif institue justement le témoignage en tant que tel et permet la transmission. La silhouette de l’écrivain-orateur se fondant dans le regard du spectateur avec les portraits des vieillards réunit les deux entités qui constituent le témoignage lui-même : le « survivant« , celui qui a vécu l’événement, et le « tiers« , l' »intermédiaire garant« , selon la double étymologie latine du mot « témoin« , rappelée par Giorgio Agamben (7).
Cette médiation, rendue visible, du tiers est aussi une façon de répondre à une autre question éthique : comment dire l’horreur, en effet, puisqu’il n’est dans ce texte plus seulement question de « colonisation » mais « vraiment de la cruauté humaine tout simplement, du rapport avec l’inhumanité« . La présence du musicien Tao Ravao sur scène contribue à prendre en charge l’indicible de ce qui ne peut se dire, ne peut se montrer. Elle prolonge parfois le propos, tout en offrant aussi un contrepoint qui empêche de sombrer dans la seule paralysie compassionnelle. L’extrême sobriété de la gestuelle et la retenue dont fait montre l’orateur par ailleurs participent de ce questionnement éthique. Nulle surenchère n’est envisagée, nulle complaisance à dire une douleur qui ne saurait pourtant être tue, mais le seul fait de la présence du tiers – quoique humble et discrète, l’orateur pieds nus étant vêtu de noir – contribue à lutter contre ce que David Rousset nomme la «  torture » (8), à savoir ce moyen par lequel la réalité est vécue et endurée, en l’absence de médiation, entre l’homme et l’homme, la victime et le bourreau.
La torture est en effet ce qui « écrase » en l’absence de Dieu les hommes les uns contre les autres en abolissant le monde commun, ruine la liberté et l’agir humain, créant les conditions d’un horizon chaotique. Arendt l’appelle terreur totale : « En écrasant les hommes les uns contre les autres, la terreur totale détruit l’espace entre eux (9) ». D’où l’absolue nécessité du tiers en tant que médiateur, un tiers qui ne se contente pas de dire l’horreur et nous la faire entendre, mais qui est aussi celui qui contribue à tisser le lien d’humanité qui s’était rompu.
L’alchimie du verbe
Même s’il égrène les horreurs commises par les Français, le discours permet ainsi d’envisager la construction, par le rappel d’un passé colonial traumatisant, d’un avenir où il est possible de vivre ensemble. « Voilà ce qui était arrivé. Ce n’était pas tous les Français, c’était quelques Français…« . Le rappel sans concession des faits n’est pas une condamnation d’ensemble, et ces réflexions ont, du propre aveu de l’auteur, su retenir son attention dans le choix du témoignage de Félix Robson : « la haine n’est pas quelque chose qu’il fallait mettre dans la transmission, sinon ce n’est pas de la transmission(10) ».
La voix douce et grave de l’auteur contribue ainsi à tenir les deux pendants de la démarche. « Mon but n’est pas d’aller dans la blessure mais de la traverser pour arriver à ce que la cicatrice soit possible (11) », nous a-t-il confiés, et c’est bien de traversée qu’il s’agit dans ce spectacle, celle qui va des sillons que le temps a tracés sur les visages des témoins, aux jeunes artistes qui s’en font les porte-voix ; celle qui va de la scène à la salle. C’est en se laissant ainsi traverser par la voix, la musique et les images, que les sens du spectateur se voient simultanément touchés, atteints, quelles que soient les origines et l’histoire de ce dernier.
Et c’est sans doute grâce à cela qu’une première justice peut être rendue aux victimes et que la formule conjuratoire, «  Rano Rano » (cette formule magique qui transformait les balles en eau), reprise en chœur par le musicien et chanteur Tao Ravao, trouve enfin un écho et sa raison d’être. Faire que les victimes ne soient plus les « dominées » de l’Histoire, les dévorées du temps présent et de ses multiples sollicitations.
Si le spectacle s’ouvre sur le fait de «  tisser les mots qui relient« , c’est bien parce que ce tissage contribue à restaurer l’humain, par-delà le temps et les lieux, fût-ce par un détour dans «  les poubelles de l’humanité« .

(1) Raharimanana, Madagascar 1947, coédition Madagascar, Tsipika et La Roque d’Anthéron, Vents d’ailleurs, 2007.
(2) Pierrot Men, Raharimanana, Portraits d’insurgés. Madagascar 1947, La Roque d’Anthéron, éditions Vents d’ailleurs, 2011.
(3) Magali Nirina Marson parle d’ «  esthétique du ressassement « , in  Michèle Rakotoson et Jean-Luc Raharimanana. Dire l’île natale par le ressassement, Revue de littérature comparée, 2-2006 (Les littératures indiaocéaniques), p. 153-171, citée par Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, in  » Incandescences de 1947 dans quelques textes de Raharimanana : écrire 47 sur corps et voix « ,  » Raharimanana : la poétique du vertige « , Interculturel Francophonies, n°23, juin-juillet 2013, p. 150.
(4) Voir l’interview donnée à Africultures et La Plume francophone.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz. Le témoin et l’archive, Paris, Payot-Rivages, 2001.
(8) David Rousset, L’Univers concentrationnaire, Hachette-Pluriel, 1993 [1946].
(9) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme : le Système totalitaire, tome 3, Points-Seuil, 1998, [1951],
p. 212.
(10) Voir l’interview donnée à Africultures et La Plume francophone.
(11) Ibid.
///Article N° : 12438

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