Les Cauchemars du Gecko

De Jean-Luc Raharimanana

Mis en scène par Thierry Bédard
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Cauchemardesque. Telle est la vision de Jean-Luc Raharimanana sur l’état du monde actuel. Il le raconte avec une poésie violente, non dénuée d’ironie, dans Les Cauchemars du Gecko, mis en scène par Thierry Bédard. Controversée au festival d’Avignon 2009, la pièce a été reprise dans différentes villes de France (1). Interrogeant les relations Nord-Sud dans une perspective volontairement manichéenne, elle fait une plongée terrifiante et essentielle dans une quête de sens, fragmentée en une trentaine de tableaux.
Le décor est sobre. En fond de scène, un simple mur recouvert de sachets plastiques multicolores. Double incarnation de la consommation et de la pollution qui régissent et empoisonnent le monde, ils seront arrachés au cours de la représentation. Accolée à ce mur, une scénette, supportant le musicien Rija Randrianivosoa et ses deux guitares, « véritables partenaires de scène » pour les comédiens, à l’instar des propos de la comédienne Mélanie Menu. Plus que des personnages définis, les acteurs personnifient des émotions, des sensations multiples. Elles s’entremêlent et sont celles, avant tout, d’un être humain qui regarde le monde à l’orée du XXIe siècle, le regard tourné vers des siècles d’histoire.
 » J’aime porter ce genre de texte qui dérange. Surtout quand la polémique est véhiculée par une telle poésie « , confie Mélanie Menu. Pour le moins interpellant, Jean-Luc Raharimanana transporte le public, par un Verbe chantant, et parfois chanté, dans un tourbillon vertigineux. Une trentaine de saynètes s’enchaînent qui sont autant d’accusations, d’agressions, de colères, voire peut-être de haines. Qui contre qui ? Un Sud contre un Nord.  » L’homme de couleur  » contre le Blanc. L’Occident semble ici s’incarner en une seule figure ; celle de l’exploitant, du dominateur, asservissant le reste du monde depuis des siècles… et pour des siècles encore ?
 » Nul ne maîtrise le temps. L’Occident a tort de croire qu’en cadenassant l’espace il maîtrise le temps et l’histoire. Ériger le vide au bout des traversées n’abolit pas de l’espérance au temps, le temps qui donnera, qui permettra qu’un jour…  »
La figure de l’Occident apparaît sous le masque d’un libéralisme froid et sauvage, au racisme à peine déguisé :  » Je vous contemple du haut de mon tas de fumier où la mort nègre se déroule en masse. Sur mon tas que soit maintenant la modernité  »
Le ton monte en intensité, en intériorité surtout. Un cercle de jugements passés et présents se referme progressivement sur les individualités. Une peinture manichéenne des relations humaines sur la scène internationale semble s’incarner dans un cri,  » un cri qui mérite d’être entendu au-delà du mot pour mot « , défend Rija Randrianivosoa.
À partir de ce cri qui varie en intensité selon les fragments, le guitariste d’origine malgache, a composé une partition. « Un tempo à respecter, un jeu d’écoute » amplifié par les multiples extraits sonores intégrés aux tableaux. Du discours de Sarkozy à Dakar à des témoignages de vie, puisés notamment à Madagascar.
La douleur, la souffrance, la révolte, la colère, la haine, le désespoir, la résignation, face à la complaisance, l’égoïsme, la suffisance, l’orgueil, l’opulence. Telles sont les figures portées par les comédiens.  » Nous nous sommes approprié les textes avec une extrême liberté de composition, certains fragments ont changé de mains, d’autres ont été ajoutés ou supprimés « , confie Mélanie Menu, pour laquelle la mise en voix d’un tel texte est un exercice  » fascinant qui appelle l’expression du corps « . Un jeu de scène surprenant avec peu d’accessoires, mais des déplacements, des cris, des chants, de la musique, des extraits sonores et un jeu d’éclairage particulièrement travaillé sur l’ombre et la lumière.
D’une critique de l’Occident à la plongée dans une intériorité quelque peu insoutenable, les fragments interrogent le sens du monde, le sens de ce qui se joue au présent, le sens de la vie quand certains se jouent d’elle, quand d’autres ne peuvent se le permettre. Accusé de mal-être au monde, une partie de la population humaine revendique un droit d’être au-delà des imaginaires posés sur eux ;  » est ce la pauvreté qui nous pousse hors de nos frontières ou l’impossibilité d’être ce que nous sommes ? « ,  » ce n’est pas la réalité qui nous isole du monde mais la fiction posée sur nous « .
Les cauchemars du Gecko
arraisonne les perversions d’un  » marché-monde  » qui érige des murs en prétendant les abolir. Dans la même veine que leur précédent spectacle  » 47  » (2), Jean-Luc Raharimanana et Thierry Bédard clament leur révolte face aux obstacles dressés, pérennisés qui empêchent au vivre-ensemble de se déployer sereinement. Au-delà d’une violence imposée, ressentie, les textes n’en appellent-ils pas au sursaut de la  » mondialité  » pensée par Édouard Glissant, au dialogue libéré des imaginaires ?

1. du 9 au 19 Février 2010 au studio Casanova d’Ivry, du 23 et 24 mars au Théâtre de L’Union, Centre Dramatique National / Limoges. Le 30 mars 2010  au Théâtre de la Passerelle scène nationale / Gap.
Les Cauchemars du Gecko sera présentée du 7 au 9 avril 2010 La Croix Rousse, scène nationale / Lyon.
2. 18 et 19 mars 2010 Centre Culturel de La Courneuve, 20 mars Théâtre Aragon / Tremblay, 24 au 29 mars Théâtre Gérard Philipe, 31 mars au 04 avril 2010, L’Echangeur / Bagnolet 
///Article N° : 9398

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Les images de l'article
Les Cauchemars du Gecko © Toutes photos suivantes Thierry Burlot




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