Les revers de notre civilisation

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Jean-Luc Raharimanana.

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Dans votre dernier roman Nour 1947, vous alternez la narration avec les écrits des missionnaires.
C’est le thème de la mémoire qui a imposé cette structure. Notre mémoire, à nous Malgaches, n’est pas linéaire. Certaines choses ont été occultées. Par exemple l’esclavage que l’on évoque généralement de façon idyllique. L’esclave serait un « enfant de la famille », un hôte en quelque sorte, le maître prenant soin de lui, le considérant comme un de ses propres enfants. Nombre de proverbes y font référence. Mais la réalité était toute autre. Je pense aussi aux massacres de 1947 qui ont causé un véritable traumatisme chez nous. Vu l’ampleur de l’événement, une sorte de silence s’est installée, tant parmi nous les Malgaches, peu désireux d’analyser l’échec de cette rébellion ou de fouiller dans cette humiliation, tant pour les Français qui ne veulent pas reconnaître les forfaits qu’ils ont perpétrés dans l’île. On sortait à peine de la deuxième guerre mondiale et la France s’érigeait comme le pays des droits de l’homme… Notre relation à la mémoire est ainsi très floue. J’ai voulu reprendre ce tâtonnement. Mon narrateur participe à la rébellion mais doit fuir la répression. Il se retrouve sur une petite île, Ambahy. C’est un lieu hautement symbolique puisqu’il va y retrouver des traces de l’esclavage. Par ailleurs, après avoir avec ses compagnons massacré des missionnaires – ces derniers étant une des premières cibles des rebelles – il avait emporté leurs manuscrits. Une fois dans l’île, confrontant ces manuscrits avec les traces de l’esclavage (ruines, fosse à esclaves…), il entreprend un travail de mémoire, recoupant la réalité avec les mythes expliquant l’origine des royaumes, la justification de certaines formes de domination de l’homme sur l’homme (le noble sur l’esclave, le colon sur l’indigène, ou le Blanc sur le Noir).
Le personnage principal est un descendant d’esclavage.
Pendant longtemps à Madagascar on a présenté le système de caste de manière assez malhonnête – je précise bien qu’il s’agit de caste et non de race-. Disons qu’il y a trois castes. Les nobles, les hommes dits libres et les esclaves. Mais comme je le disais plus haut, on présentait l’esclave comme un membre à part entière de la famille. Néanmoins, il n’a pas droit au tombeau alors que celui-ci joue un rôle hautement symbolique à Madagascar : quand on meurt, c’est grâce aux funérailles qu’on devient un ancêtre, ancêtre protecteur, ancêtre de référence à qui on destine un culte. Les esclaves, eux, sont enterrés à la sauvette ou laissés à l’abandon. Aucunes funérailles, aucun accompagnement dans la mort. Pour moi, c’était quelque chose qu’il fallait absolument représenter, mettre en évidence cette structure de la société malgache qui jusqu’à présent existe encore. Les descendants d’esclaves à Madagascar ont encore du mal à s’imposer. Sur le plan historique pourtant, les esclaves ont joué un rôle important. 1947 était moralement précédé des mouvements des Menalamba (Ceux-qui-se-drapent-d’étoffe-rouge) qui ont vu le jour dès les lendemains de la colonisation (à partir de 1895 jusqu’en 1915). Beaucoup d’esclaves, en effet, grossirent le rang des Menalamba. Le V.V.S (groupe d’intellectuels contestant la domination française) a hérité de ce mouvement. 1947 a hérité de ce mouvement. Le nationalisme malgache y puise ses racines. Beaucoup d’esclaves ont participé aux différentes insurrections qui ont jalonné l’île colonisée. Ce qui était ambigu, c’était la finalité des luttes : retour à la souveraineté royale d’avant la colonisation ou création d’un nouvel état démocratique ? Mais c’était des préoccupations qui dépassaient les esclaves eux-mêmes…
Il est évidemment paradoxal que ce soient les colons français qui aient affranchi les esclaves.
Là, aussi, je crois que les Français ont bien joué leur jeu. Avant eux, les Anglais avaient obligé le Roi Radama Ier à abolir officiellement l’esclavage en échange de leurs aides militaires dans la conquête de l’île. Mais dans les faits, l’esclavage était toujours présent. D’ailleurs, il fut rétabli sous Ranavalona I. Au moment de la deuxième abolition par les Français (aux lendemains de la colonisation), la plupart des esclaves avaient le choix entre devenir tirailleur et rester paria. En dehors de l’armée française, ils n’avaient pas de place dans la société. Beaucoup d’esclaves furent désœuvrés ; les uns choisissant le fahavalisme (phénomène de grand banditisme des chemins et des savanes), les autres optant pour l’armée française. Leur position dans la société était ambiguë, parce qu’une fois affranchis, ils sont devenus ou des fahavalo redoutés des savanes (redoutés des colons comme des voyageurs autochtones) ou des tirailleurs, chiens de garde des colons. Ils ne sont pas sortis de leur condition de servants. Les esclaves fahavalo étaient libres mais n’avaient aucune place dans la société, n’avaient que l’errance et le banditisme comme vie. Quant aux esclaves-tirailleurs, ils ont simplement changé de maîtres. La question que je me pose est de savoir si réellement ces soldats malgaches ont voulu servir la France, ou bien si c’est faute de mieux qu’ils ont intégré l’armée coloniale.
Mais que signifie exactement ce terme de fahavalo ?
Fahavalo signifie « huitième ». Dans la mythologie malgache, lorsque Dieu créa les hommes, il les créa au nombre de huit. Ces derniers s’ennuyèrent et demandèrent des compagnes. Dieu en créa sept. Le huitième, arrivé en retard, resta seul, ses frères refusant de partager leurs femmes avec lui. Retrouvant Dieu et mettant en exergue cette injustice, il hérite de la terre. Mais aussi de la capacité de décider de la vie et de la mort, la terre étant nourricière… C’est ce huitième homme qui décide du sort des hommes. Donc dans une certaine mesure celui qui apporte la mort. Par extension, le terme fut utilisé pour toute personne apportant la mort, notamment les ennemis… Les ennemis qui font des razzias de zébus ou d’esclaves dans les villages. Les ennemis venus des autres royaumes pour étendre leurs pouvoirs… Le régime colonial connut également un grand développement du fahavalisme, tant pour dépouiller le riche planteur que pour revendiquer la « maitrise ou la possession de la terre » incarnée par le Huitième de la mythologie. Le fahavalisme oscillant alors entre grand banditisme et patriotisme, les colons ne retenant du terme que la première définition. Etaient fahavalo les ennemis de la « civilisation », de la France… Les rebelles des Menalamba, des V.V.S et de 1947 héritèrent alors de ce terme. La France ne livrait pas une guerre sur l’île. Elle faisait œuvre de « pacification », amenait la « sécurité », écartait les « troubles » et installait la « civilisation »… La manipulation était là !
Que signifie Nour ?
Le nom de Nour (Noro) renvoie à la noblesse, plus précisément, il s’agit d’une figure mythologique : Ranoro. Elle serait sortie de l’horizon, fille de lumière et du ciel, et aurait atteint les rivages de Madagascar. C’est en quelque sorte la Mère Mythique. Apportant la Lumière, elle est femme civilisatrice, directement à l’origine du peuple malgache et de sa culture. J’ai trouvé intéressant que dans mon roman, ce soit une descendante d’esclave qui porte ce nom. Elle est née après l’abolition. Et sans doute dans un désir de l’extraire de sa condition, son père lui attribue ce prénom de Lumière et de noblesse. Comme un désir de trouver sa place dans la société malgache.
Finalement ce roman va au-delà, des massacres de 1947. On est en face de ce qu’on pourrait appeler un conflit de mémoires.
Pour moi, 1947, c’est le point culminant de toutes ces contradictions, parce que le rôle des esclaves est totalement occulté. Au moment de la royauté, il y avait près de 60% d’esclaves dans la capitale. Ce sont les esclaves qui ont travaillé les rizières, qui ont construit les voies ferrées. Au moment des travaux forcés, le maître envoyait l’esclave à sa place, et les colons l’acceptaient. Malgré l’abolition. Malgré le discours sur la dignité de l’Homme. Chaque entité sur l’île avait son propre discours : du noble au roturier, du missionnaire convaincu au colon « pacificateur ». Seule manquait la voix de l’esclave. Oui, ce roman tente de retrouver les trajectoires de la mémoire, le parcours d’édification d’un certain discours, une sorte de déstructuration de la pensée du présent ou du passé. La mémoire dans une large mesure se confond avec justification des actes, camouflage des revers et travers de soi…

Comment est né cet esclavage ?
Au départ, ce sont les vaincus de la guerre.
Donc, pas forcément les Noirs ?
Pas forcément les noirs. Madagascar est au départ une île déserte. Il y eut des migrations successives, de l’Indonésie, de la Malaisie ou de l’Inde, de la côte orientale de l’Afrique. Les premiers occupants de l’île se nommèrent tompon-tany, maîtres de la terre, ceux qui sont venus après doivent s’assimiler ou combattre. La deuxième option fut souvent choisie. Les vaincus devenaient des esclaves. Le plus souvent, il s’agit des premiers occupants. Au fur et à mesure, les royaumes se sont installés. Je pense au royaume sakalava installé sur la Côte Ouest. Les sakalava faisaient des incursions jusqu’au centre des terres (les hauts-plateaux merina) pour razzier des esclaves qu’ils vendaient ensuite aux Arabes, aux Hollandais, Anglais ou Français. Ils allaient aux Comores et sur la côte orientale de l’Afrique. D’où, chez nous, le terme « mozambika » qui signifie esclave noir. Le Royaume d’Antananarivo, devenu plus puissant, supplanta les sakalava et perpétua cette pratique esclavagiste. Qui contrôlait l’esclavage, contrôlait l’île…
Il y a plusieurs niveaux de langue dans votre livre.
Je l’ai effectivement voulu polyphonique. Je l’ai voulu multiplicité de la parole. Parole de Jao, devin-guérisseur, « maître de la parole » au même titre que le roi dans la société traditionnelle. Parole de Nour et de Benja, enfant de Tsimosa, esclaves. Parole de Siva, fahavalo et rebelle, ivre des grandeurs du passé. Parole de Konantitra, Parole du narrateur, tirailleur dans l’armée française, puis rebelle anonyme. Mais aussi parole du missionnaire qui se sent investi par son œuvre évangélique et « civilisateur ». Parole du colon qui fait main mise sur une terre qui ne lui appartient pas. Ces paroles sont forcément différentes car elles émanaient de différentes conceptions de la vie, de différentes cultures, idéologies. Le défi était de trouver les langues de chacun : Jao maître de l’oralité. Tsimosa contradicteur – au même titre que Konantitra – des grandes épopées des royaumes. Retrouver ces chants de Djiny, ces rêves d’origine, rythme de la langue malgache, songes surgis de l’horizon. Le narrateur au bord de la falaise, au bord du passé et du présent, le monde traditionnel qui s’écroule au profit de celui qui naît de la colonisation. Mais aussi, la belle langue des missionnaires, ce précieux français issu du latin et des grands auteurs, la foi ou le doute en sa religion, en sa mission. Mais également la langue contradictoire de Vichy, de Rueff, français imbu de sa culture, homme tout simplement, dans son attitude de dominant, se complaisant dans ce rapport de « race » entretenu avec le tirailleur, colonisé, plus digne de confiance que le Juif…
Comment ce livre a t-il été reçu par les Malgaches ?
Par un grand silence. Dès qu’on parle de mes livres, dès qu’il y a débat, on discute de tout, sauf de mes livres. Très souvent, les questions tournent autour de la malgachéïté. On est arrivé sur cette Ile, on a inventé une mythologie : les Malgaches seraient nés de la Fille de Dieu et du Premier Homme créé. Ou plus rationnellement, ils seraient des Asiatiques. Et l’on se met à magnifier la gloire, la grandeur de ces civilisations orientales. Et l’on se met à refuser notre part africaine. Je m’interroge : si on était tellement grand, comme le veut notre mythologie, pourquoi sommes-nous partis de l’Asie ? Pourquoi avons-nous quitté ces magnifiques royaumes ? Récemment, j’ai découvert que le mot olona qui désigne l’homme chez nous vient du malais et en malais, ce mot signifie esclave. Etions-nous réellement homme libre sorti des entrailles de la Fille de Dieu ?
Malgré cette critique assez féroce, ce roman n’en demeure pas moins un chant en l’honneur de Madagascar.
Malgré toutes les contradictions, il s’agit de l’Ile rêvée. Ces gens sont venus à Madagascar dans l’espoir d’une nouvelle vie. On ne sait pas ce qu’ils étaient avant leur arrivée à Madagascar. Une chose est certaine : ils ont dû traverser des terres et des mers, braver des cyclones et des tempêtes avant d’échouer sur cette île quasiment paradisiaque. Ils y ont bâti une culture. Ils y ont bâti une civilisation. Une belle civilisation. Mais comme toute civilisation, la nôtre a ses revers…

///Article N° : 73

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