Au souvenir de Yunus Emre

De Tahar Bekri

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Le dernier livre de Tahar Bekri, Au souvenir de Yunus Emre (1) s’inscrit dans le sillage du précédent recueil paru en 2011, Je te nomme Tunisie, dans lequel, poursuivant la quête de la liberté dans un pays au tournant de son histoire, il mêle souvenirs personnels et amour du pays natal.

Bekri citait déjà Yunus Emre (1238-1320), le grand poète turc : « Au-delà des mots est mon cœur ». Aujourd’hui, c’est un long poème, dédié aux martyrs de la révolution, épuré et serein, comme un souffle maîtrisé, qui s’égrène patiemment, s’adressant à l’autre à la deuxième personne du singulier comme si « je » ou « soi-même » était un « autre ». L’autre n’est pas nommé, laissant ouvert le poème qui parle donc à tout humain, ici et maintenant. L’inspiration du poète remonte aux sources de la sagesse et de la poésie – comme dans les poèmes antérieurs, mais ici le poème est plus dépouillé – pour mieux célébrer la vie et les valeurs éthiques en perte de vitesse dans un pays où le « printemps » ne semble pas avoir tenu toutes ses promesses.
Sur les traces de Yunus Emre, poète et sage au grand cœur, Tahar Bekri chemine dans le monde (la nature et la société) tandis que chacune des cinquante-deux « stations », sur une double page – en français avec l’arabe en regard – est une adresse à l’autre mais aussi un moment de sérénité dans lequel le souffle poétique se renouvelle et respire :
Sois palmier volant
Ou chêne-liège
Pour renouveler ton écorce

Ce renouvellement périodique n’est-il pas un travail sur soi un questionnement sur le qui suis-je ou plutôt le qui es-tu ? On ne peut s’empêcher de penser à cette longue tradition de philosophie de la vie, ou à quelques préceptes ou fragments précis mais ici, il n’y a pas d’intériorité sans altérité et sans adversité :
Le monde est un pétale de rose
Entouré d’épines
Prends-le sans courber l’échine

Le poète prend donc à bras-le-corps, sans un cri, avec dignité, dans un monde de violences, ce qui ajoute de la vie à la vie, de la valeur à ce qui a de la valeur comme l’amour des choses et des êtres mine de rien « La pierre abandonnée… », « Le coquelicot fragile », « … le ruisseau réveillé par l’hiver ». La nature à aimer est ouverte aux quatre vents, sans limite, car la respiration du poème est cosmique ; si le poème chante le minéral, il pousse ses ailes loin, encore plus loin, passant par le végétal, l’animal, l’humain, jusqu’au sidéral :
Il y a une étoile pour guider ton
amour
Garde-la comme un berger

Ce cheminement est également apprentissage de la patience et de l’humilité :
Quand tu trébuches
Ne méprise pas le caillou
Il fut un jour rocher

ou encore
Ta patience est une amande
Douce amère
Sa peau couvre ta lumière
Casse sa coquille
Pour accueillir sa plénitude

Ce sont des « conseils » à la manière de Yunus Emre pour vivre en humain au cœur d’une période de troubles. L’art poétique proposé par Tahar Bekri est un apprentissage difficile mais essentiel de la liberté. « Trouver des perles » en faisant l’effort de remonter à la source de soi et de l’autre pour résister aux pouvoirs iniques et à toutes sortes d’enfermements aussi bien politiques que religieux. Comment apporter du soin à un monde qui se fourvoie si l’on n’est pas soi-même éclairé ? Ainsi, avec prudence, veille le poète au chevet du monde, même quand il est loin de son monde privé de lumières :
Marche doucement sur la terre
Il y a tant de fourmis à l’œuvre

Le poète apprend patiemment et humblement que le « tu » n’est qu’une infime partie du monde, il apprend aussi de la vie des minéraux (le caillou, le ruisseau), des végétaux (l’arbre, l’herbe, la fleur, le grain) et des animaux (par exemple l’oiseau et son aile). Le poème est le lieu du partage salvateur et rassembleur :
Au mur qui sépare
Préfère le muret qui réunit

L’apprentissage de la sagesse porte le poème jusque dans ses derniers retranchements, vers un éveil sans fin, une liberté sans frontière : « Si on limite ta frontière/Aie des ailes de faucon » et une quête inlassable de la vérité et de la sérénité comme le suggère le poème à chaque page.

1.  Éditions elyzad, Tunis, 2012, traduction en arabe établie par l’auteur (diffusion en France : Pollen)12 janvier 2013///Article N° : 11257

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