La Leçon de cinéma de Souleymane Cissé

Journées cinématographiques de Carthage, 20 novembre 2012

« J’avais décidé à partir de 1988 de ne plus venir aux JCC quand j’ai constaté que le film qui avait obtenu le Tanit d’or était empêché de sortir dans les salles du pays », a déclaré Souleymane Cissé en introduction, répondant à la question de Mohammed Challouf, organisateur de la rencontre, sur son absence au festival. Aujourd’hui, les choses ont changé et la société de production tunisienne Caravanes productions est impliquée dans la production du dernier film de Souleymane Cissé, un hommage intimiste à Sembène Ousmane.
Les JCC 2012 ont consacré une rétrospective au cinéaste malien et cette leçon de cinéma, modérée par le critique et universitaire sénégalais, président de la Fédération africaine de la critique cinématographique, Baba Diop, a été précédée de la projection du film que lui a consacré Rithy Panh dans la série Cinéastes de notre temps. Mais Souleymane Cissé a vite préféré laisser la rencontre évoluer en fonction des questions plutôt que de suivre l’approche biographique préparée par Baba Diop…

Baba Diop : Je dirais que ce qui caractérise Souleymane Cissé, c’est d’être un cinéaste de l’espace et du temps. Des grands espaces mais aussi le temps des anciens autant que le temps de l’actualité. Il est aussi un cinéaste de la mémoire, un redresseur de tort car il traduit dans l’image l’injustice qu’il ressent dans sa chair. Vous qui avez dit à Rithy Panh que votre cinéma est né dans la violence, cette violence est-elle encore là ?
Souleymane Cissé : Malheureusement oui. Nous le vivons avec la crise au Mali. À chaque instant, comme je le dis dans le film de Rithy Panh, je sens un harcèlement incroyable. La maison où mon père est né en 1894 et où toute ma famille est née jusqu’à mes enfants, que l’on voit dans le film, le 1er octobre, cent policiers sont venus pour tout casser. J’essaye de comprendre cette injustice : c’est la justice malienne mais l’est l’injustice humaine. Le Mali est composé de ça. Avec tous les documents administratifs nécessaires, on te fout dehors. Comment crier ? Je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce que comporte le film de Rithy Panh. J’ai eu la chance avec la nature et avec Dieu d’être né optimiste : quels que soient les problèmes, quelque soit le moment, quelque chose va rejaillir. C’est ce que j’ai dit il y a trois semaines à la télévision malienne : il y aura beaucoup de dégâts, mais la vérité triomphera. C’est cet espoir que je place dans la vie, les hommes et les femmes qui me permettent d’affronter le présent. Dans mes films, je pense au présent mais surtout au futur. Ce que mes petits-enfants deviendront. Nous avons mal compris au Mali la structure de la vie, c’est dommage.
Baba Diop : Vous avez commencé votre carrière par des documentaires, qui sont peu évoqués dans votre biographie…
Souleymane Cissé : Je préférerais que l’on parle du film de Rithy Panh qui leur est supérieur !
Question salle : Sentez-vous une sagesse croissante à côté de la colère ? L’élément eau est-il encore puissant ou bien le feu prend-il le dessus ?
Souleymane Cissé : Ma colère n’étouffe pas ma sagesse : plus je suis coléreux, plus je crois en l’avenir. J’ai conscience de tout ce qui se passe dans le monde. Ce qui serait grave, ce serait de perdre l’espoir.
Question salle : Le symbolisme est-il suffisamment puissant pour combattre les injustices qui vous mettent en colère ?
Souleymane Cissé : On dit chez nous que se connaître soi-même est le meilleur remède. Le symbolisme, c’est de comprendre son univers. Il nous a ouverts à l’ouverture du monde vers la science. L’injustice est née avec les hommes et les femmes : tant que nous serons là, elle existera mais il faudra la combattre tous les jours.
Question salle : Il y a quelque chose de commun entre votre cinéma et celui de Tarkovski, une magie de l’ordre de l’immatériel. Comment attaquez-vous vos plans, comment les construisez-vous ? Quelles sont les lignes de force à transmettre au spectateur ?
Souleymane Cissé : Il m’est difficile d’aller au-delà de ce que j’ai dit dans le film de Rithy Panh. Ma façon de concevoir un cadre, de sentir la lumière, l’homme. Il arrive que je ne me sente plus maître de ce que je vais filmer : c’est la force de la nature. Cela fait partie de la magie de notre vie. Est-ce que je crée réellement ? Je participe plutôt à quelque chose. Toute création est liée à quelque chose dans cette société.
Baba Diop : Avant d’entreprendre la création, on se met dans plusieurs sociétés sous la protection des mannes et des anciens, que l’on va consulter d’abord pour trouver le chemin.
Souleymane Cissé : Cela se faisait et cela se fait toujours. Je la faisais avec mon père et ma mère : je leur disais que j’allais commencer tel travail et la bénédiction de ces deux personnages me suffisait amplement. Den Muso : je fais un film, on m’emprisonne. Ils étaient paniqués. Une fois libéré, on me disait d’aller voir un marabout, ça peut aider ! Tu ne peux pas refuser car sinon les parents ont l’impression que tu leur désobéis. Je crois beaucoup à cette protection du père et de la mère.
Question salle : Les mêmes regards blancs qui vous filmaient comme des insectes sont-ils à l’œuvre aujourd’hui ?
Souleymane Cissé : quelle que soit la couleur sur ce continent, c’est le même mépris au départ. Au début, nous étions filmés comme des fourmis : des indigènes. Mais ce n’est pas mon problème, le problème c’est d’avancer, que la nouvelle génération sache faire des films meilleurs que ce qu’on fait à Hollywood ou Nollywood. On ne peut continuer à faire des films pires que ceux qui faisaient de nous des fourmis. Il faut aller au-delà. On ne pouvait pas parce qu’on n’avait pas les moyens. Yeelen : des cinéphiles de partout l’ont soutenu. Dominique Wallon, ancien directeur du CNC et qui est parmi nous, a dû œuvrer pour soutenir ce film et pour que je puisse faire Waati. Alors je n’étais plus seul. Il a cru en moi alors que je n’étais pas connu, et il continue à croire en moi.
Dominique Wallon : Il est tragique que tu n’aies pas pu faire davantage de films. Est-ce que tu penses à un film et penses-tu pouvoir l’engager et le réaliser ?
Souleymane Cissé : Oui, cela fait trois ans que j’ai un projet, le scénario est terminé et je vais tout faire pour m’y mettre. Je n’entrerai pas dans les détails mais l’engagement est pris : je suis derrière un projet, pas devant mais derrière !
Question salle : Vous avez dit que l’injustice est arrivée avec les hommes et les femmes. N’y a-t-il pas là une philosophie d’une nature idéale, transhistorique, qui apaise les plaies de l’injustice et les enveloppe d’un voile sublime, notamment dans Yeelen.
Souleymane Cissé : Quand tu craches par terre, tu ne sais pas sur la tête de qui ça va tomber. Je m’excuse par avance, mais je ne crois pas que j’enveloppe l’injustice dans une feuille dorée, c’est le combat de ma vie. On ne peut en parler sans parler des hommes et des femmes. L’injustice est un mal terrible. Dans le film de Rithy Panh, je disais qu’il vaut mieux mourir que d’être humilié. J’ai été deux fois humilié dans ma vie : la première fois en 2008 quand la police a fait sortir toute ma famille de la maison familiale. La deuxième fois, quand j’ai appris que les tombes de Tombouctou avaient été détruites. Je n’aurais jamais pensé que cela pouvait m’arriver, mais que faire ?
Question salle : La violence continue. Il faut certes se connaître soi-même, mais on dit aussi : si tu te blesses, poses les herbes sur la plaie. On dit aussi que si la plaie ne guérit pas sous les pansements, crève la plaie. Attends le film qui va crever cette plaie !
Souleymane Cissé : ça ne va pas tarder !
Question salle : Comment procédez-vous pour amener vos comédiens à être en toute grâce malgré le fait qu’ils sont non-professionnels ? Et quel rapport avez-vous aujourd’hui avec le numérique ?
Souleymane Cissé : Je n’ai pas pu prendre les comédiens du théâtre traditionnel : les essais m’avaient montré qu’ils ne feraient pas l’affaire. Je n’ai pas de bureau de casting, donc je me balade et me mets moi-même à la recherche de mes comédiens dans la rue. La vieille de Yeelen est très particulière, magique comme être humain. Elle porte quelque chose qu’elle-même ignore. Devant la caméra, cela séduit. Son fils est un danseur de ballet, je l’ai vu un jour en spectacle avec un corps magnifique, qui dansait très naturellement. Je l’ai approché et on a fait un test, car la caméra est essentielle pour sentir les choses. Bâ, je l’ai trouvée dans une boîte de dancing.
Baba Diop : Vous avez fait des non-professionnels des professionnels, les conservant de film en film.
Souleymane Cissé : Balla Moussa Keïta a joué effectivement dans tous mes films sauf le dernier. Pour ce qui est de la vidéo, vous savez on est devenus des anciens. Tous ceux qui ont commencé avec le 35, on est perdus. Min Yé ne pouvait être fait en 35 car il n’y avait pas le financement, puis on l’a gonflé en 35. Je croyais que le numérique était de la matière facile mais ça a les mêmes exigences. Je vois mal mon projet actuel en numérique mais je ne vois pas comment le faire en pellicule !
Baba Diop : Il y a dans votre cinéma une opposition diffuse entre la ville qui est la turbulence et l’apaisement de la nature.
Souleymane Cissé : Il y a une telle violence ! Quand vous vivez dans une grande famille de vingt personnes, ce n’est pas qu’on n’aime pas sa famille quand on a besoin de se retirer pour faire ce qu’on veut faire. Je me retire comme beaucoup d’écrivains.
Baba Diop : Yeelen n’a pas la même texture que des films comme Baara qui exprimait une révolte. L’image de Lumumba a-t-elle été centrale ?
Souleymane Cissé : Lumumba, c’était dans le cadre des actualités filmées. J’étais le projectionniste. J’ai eu un choc, cela m’a marqué. Face à l’arme destructive, l’arme de la caméra peut nous permettre de rêver et d’aller ailleurs. Je ne connaissais pas cet outil. Je suis allé à Moscou pour faire des études de cinéma et cela a pris huit ans. J’étais ensuite reporté au Mali car il n’y avait pas de cinéma : je filmais durant quatre ans les chefs d’État… Quand je vois mes premiers films aujourd’hui comme Cinq jours d’une vie, je me rends compte que dans ce petit film de 40 minutes j’ai dit tout ce que j’avais à dire et que les films que j’ai ensuite réalisés ne sont pas arrivés au niveau de ce film de départ. Il a été fait en 1972 et fut primé ici à Carthage pour la première fois. C’est comme si je voulais tout dire et tous mes films sont déjà dans ce petit film !
Question salle : Quelle est votre arrière-pensée, votre choix esthétique quand vous tournez des séquences qui durent longtemps ?
Souleymane Cissé : Quand dans Finye Batrou se lave, ce n’est pas le charme qui parle, c’est dans ce bruit d’eau, ce silence, qu’on peut imaginer les choses. Le silence est parfois plus fort que le verbe. J’essaye de le structurer comme je le sens. Sinon, toutes les bêtises que tu fais en tournant, tu les retrouves sur la table de montage !
Baba Diop : On trouve dans Yeelen et Finye le fait que l’élément érotique chez une femme réside dans le sein. Pourquoi ?
Souleymane Cissé : Cet érotisme présent dans ces deux films me permet des suggestions concernant l’amour. Quel que soit l’homme ou la femme, on a des faiblesses. J’essaye de glisser non pas moi-même mais ma caméra !
Baba Diop : L’eau fait l’affaire, caressante sur le dos de ces femmes !
Question salle : Pour comprendre l’esthétique des films de Souleymane Cissé, il faut savoir d’où il vient : pays de poètes et de la tradition orale. Le langage imagé fait partie de la culture malienne, nous sommes un pays de conteurs et de chroniqueurs. Notre culture est forgée par les adages et proverbes. Il faut lire Amadou Hampaté Bâ ou Fily Dabo Sissoko pour comprendre Souleymane Cissé. Je n’ai pas de question car je suis Malien aussi !
Souleymane Cissé : Cela veut dire que tu vis la même merde que moi !
Question salle : En quoi les acteurs de théâtre vous ont-ils déçu et comment arrivez-vous à travailler avec des acteurs qui n’ont jamais été face à la caméra ? Cela passe-t-il par un travail préalable ?
Souleymane Cissé : Dès que je contacte quelqu’un que j’arrive à connaître, je le laisse s’exprimer en bambara, sa langue maternelle. Nous passons des jours à ce qu’il prenne l’habitude de la caméra. Il y a parfois des choses qui sortent de lui-même qui sont sublimes : c’est la rencontre avec la nature. Si je venais avec une grosse tête, je lui ferais peur. Il faut être en dessous de ses personnages.
Question salle : Quel est le rôle du cinéma ?
Souleymane Cissé : C’est de faire rêver les gens. Il y a des rêves qui tournent au cauchemar, mais même si le cinéma donne cette violence, il doit amener l’homme à sa place. Le cinéma n’est pas éducatif, il est culturel.
Clément Tapsoba : Une question sur l’accessibilité de tes films. Tu étais visionnaire, tu anticipais sur ce qui se passait. Tu as apporté un plus dans l’esthétisme à travers le symbolisme de la cosmogonie. Tu regardes aujourd’hui les films de la jeune génération qui n’ont pas cette conception de l’accessibilité. Qu’aurais-tu à dire à cette jeune génération par rapport au public auquel il s’adresse ?
Souleymane Cissé : C’est à la jeune génération d’aller plus loin, au-delà de ce qu’on a fait, pour que l’humanité entière puisse rentrer dans notre univers. Le cinéma est d’une incroyable diversité et liberté. On ne peut donner de leçon mais l’idée, c’est d’aller plus loin. Que pouvons-nous faire pour nous ouvrir aux autres ? Je pense que la nouvelle génération a le rôle et le devoir de faire les films qu’ils sentent mais qui nous amènent plus loin et qui amènent l’Afrique sur les autres continents.
Question salle : Comment Rithy Panh a-t-il travaillé avec vous pour faire son documentaire ?
Souleymane Cissé : Rithy Panh m’a contacté à Paris, j’ai donné mon accord, deux ou trois semaines après, il est venu à Bamako. Une fois qu’il était sorti pour filmer, il a été arrêté par les gendarmes, malgré le fait qu’il avait une autorisation de tournage. Je retrouve Rithy à la gendarmerie. Il n’avait pas compris qu’on était à une période très tendue au Mali. J’ai indiqué qu’il était venu faire un film sur moi et le capitaine que je connaissais a compris. En sortant, Rithy Panh s’est mis à sangloter car cela lui rappelait ce qu’il a connu avec le régime des Khmers rouges de Pol Pot. Cela ne se sent pas dans le film mais la tension au Mali était très forte.

///Article N° : 11258

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