Table ronde « création et mémoire cinématographiques »

Festival de Cannes, mai 2007
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Le 22 mai 2007, au festival de Cannes, une table ronde sur le thème « Création et mémoire cinématographiques »a été organisée au Pavillon des cinémas du Sud, sur le Pavillon Cinémas du Sud autour d’une présentation du Centre de Ressources Audiovisuelles au Cambodge, Bophana, par son fondateur, le cinéaste Rithy Panh, en présence des partenaires du projet. Projet pilote du Plan Images Archives financé par le ministère français des Affaires étrangères, Bophana a pour objectif la mise à la disposition des Cambodgiens de leur mémoire audiovisuelle. L’expérience du Centre Bophana est-elle transposable à d’autres pays, notamment en Afrique ? Dialogue entre Rithy Panh et Gaston Kaboré, cinéaste et fondateur d’Imagine, institut de formation aux métiers du cinéma situé à Ouagadougou et avec des professionnels du Sud (Salim Amin, producteur kenyan, Carmen Castillo, réalisatrice et écrivaine chilienne, Baba Diop, journaliste sénégalais). On en trouvera ci-après l’exacte transcription.

L’expérience Bophana est-elle transposable à d’autres pays, notamment en Afrique?
Rithy Panh : Au Cambodge, après les décennies de guerre et de génocides, il n’y a plus de traces de mémoire audiovisuelle. Tout a été détruit. Le développement économique d’un pays passe par un travail de mémoire. L’audiovisuel y a sa place. La tâche consistait à retrouver toutes ces images et ces archives, qui incluent aussi les sons : les émissions de musique, de radio, etc. Nous avons tenté de les restaurer et de rendre notre programme accessible gratuitement au public. Au-delà des drames dans chaque famille, notre identité a été brisée et profondément atteinte. Il faut la restaurer brique par brique. Aujourd’hui, afin de nous exprimer et de créer, le support audiovisuel est très important. Nous ne pouvons pas le faire sans base de mémoire audiovisuelle.
Un des rôles du centre est de collecter tout ce qui existe en termes d’images et de sons. Un deuxième département est dédié à la formation de la nouvelle génération de cinéastes. Pour le travail d’archives, nous avons travaillé avec nos partenaires : le ministère français des Affaires étrangères (MAE), la Fondation Thomson pour le patrimoine du cinéma et de la télévision, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), le ministère de la Culture et de la Communication, l’Unesco et la mairie de Paris. Nous voulions créer un espace à la fois culturel et politique, pour que les gens puissent accéder à la mémoire. La première phase consiste à former les documentalistes. Des formateurs de l’INA et du CNC assurent la formation au Cambodge. Ensuite, il faut repérer les bobines au Cambodge, les réparer quand elles sont abîmées, envoyer des experts pour déterminer leurs dates de création. La dernière phase consiste à les numériser dans les laboratoires Technicolor à Bangkok ou à l’INA.
Nous avons créé un diplôme de documentaliste, reconnu par des instances telles que le CNC et l’INA. Notre plus gros challenge est de convaincre les auteurs, cinéastes et musiciens, de nous confier une copie de leurs œuvres. Pour ce faire, il faut garantir le copyright. Donner la possibilité aux jeunes gens d’accéder à ces images et ces sons est une manière de leur apprendre à respecter les œuvres, à ne pas copier ou voler. Quand on vole, on n’aime pas : on consomme et on jette. Lorsqu’on commence à aimer les images, la création de l’autre, on respecte et on ne vole plus. Nous arrivons à garantir la protection de copyright en supprimant le passage par DVD. Tout passe par un serveur, une base de données. Nous pouvons naviguer dessus : c’est très ludique et pédagogique. C’est comme ça que les jeunes gens découvrent leur histoire. Ils doivent la connaître.
Dans quelle mesure l’État est-il impliqué ?
Rithy Panh : Je n’ai pas pour vocation de devenir l’État ! La sauvegarde des archives est sa vocation. Dans ces moments difficiles, lors de vraies transitions politiques ou démocratiques au Cambodge, tout ce qui concerne le culturel et la mémoire passe malheureusement au second plan. Pourtant, si nous voulons que ce changement se passe bien, il faut que la culture retrouve sa place au centre du débat. Les auteurs qui veulent nous confier leurs archives ont du mal à prêter à un état qui ne garantit pas le copyright. Ils ne veulent pas retrouver leur œuvre le lendemain matin sur le marché, en copie gravée. L’État est donc partenaire ; je tiens à travailler avec des institutions. Au Cambodge, deux associations garantissent le copyright : une cambodgienne et une française. L’État participe en mettant un espace à notre disposition. Nous rénovons cet immeuble qui date des années soixante : il fait partie du patrimoine, nous devons préserver son architecture. Il faut parier sur la nouvelle génération. Nous pensons qu’une institution comme la nôtre pourra devenir autonome d’ici sept à dix ans et pourra obtenir le titre d’institution publique.
Au-delà de ce qui concerne le Cambodge, peut-on trouver dans votre base de données des documents qui touchent à d’autres pays ?
Rithy Panh : Non. Nous y trouvons tout ce qui touche au Cambodge : c’est déjà beaucoup ! Cependant, je suis ici car je connais une partie de l’Afrique et que je souhaite réellement partager cette expérience avec ce continent. J’essaie de convaincre les organismes, tels que la Francophonie, d’envoyer quelques archivistes et cinéastes africains au Cambodge, afin d’établir un dialogue. Si quelqu’un veut créer un centre semblable en Afrique, je suis prêt à donner gratuitement les outils informatiques que nous avons développés ces dernières années, si les autres partenaires sont d’accord. La demande n’est pas la même dans chaque pays mais on gagnerait beaucoup de temps et d’efficacité.
Y a-t-il une cinémathèque au Cambodge et quelles sont vos relations avec ?
Rithy Panh : Il n’y a pas de cinémathèque au Cambodge. Il n’y a qu’une direction des cinémas, qui gère une partie des bobines. Avec l’aide de l’INA et de la Fondation Thomson, nous avons tout numérisé. Tout a été sauvegardé et rendu accessible. À présent, nous collectons dans les fonds privés : certaines personnes ont beaucoup filmé ou photographié et nous possédons environ 1500 documents d’une durée de trois minutes à deux heures.
Passons la parole à Gaston Kaboré.
Gaston Kaboré : La préoccupation par rapport aux archives de la mémoire date de très longtemps. Une prise de conscience très précoce est apparue parmi des cinéastes africains, dès le début de la Fédération panafricaine des cinéastes. À l’époque, on s’intéressait davantage aux archives de films et à la cinémathèque ; aujourd’hui, d’autres choses plus urgentes sont apparues, avec la question de la mémoire. En 1995, le Fespaco s’est préoccupé de cette question et nous avons vu l’inauguration de la Cinémathèque Panafricaine de Ouagadougou. Nous en avions profité pour faire réfléchir à travers une exposition à la mémoire dans le cinéma colonial. Aujourd’hui, il est plus que jamais nécessaire de réfléchir à la manière de rapatrier cette mémoire. Même si certains films ont une certaine connotation, ils peuvent être revus sous un autre angle par les jeunes. J’ai dirigé le Centre National du Cinéma au Burkina-Faso : nous avions beaucoup de films de l’époque coloniale, mais nous n’étions pas outillés pour les préserver. Nous avons souhaité que cette cinémathèque soit transférée au niveau du Fespaco : c’était le premier embryon de la cinémathèque africaine à Ouagadougou. Je remercie tous les cinéastes qui ont accepté de confier leurs œuvres à la cinémathèque, qui dispose de milliers d’heures de films stockés dans les conditions de la FIAF (Fédération Internationale des Archives de Films).
Aujourd’hui, les films ont quand même une durée de vie limitée, d’où la numérisation pour tenter de la prolonger. C’est nouveau et cela permet une meilleure accessibilité. Comme nous n’avons qu’une copie de chaque film, chaque projection met en péril la conservation du document. Il y a deux ans, les moyens pour numériser étaient au cœur du problème. À présent, l’exemple du Cambodge montre que nous pouvons y arriver. Je suis pour une grande cohésion, une solidarité et un partage d’expérience. Je suis ici aujourd’hui car j’ai ouvert un institut de formation audiovisuelle à Ouagadougou, Imagine, qui pourrait représenter un pendant de l’expérience cambodgienne. Nous avons commencé par la formation ; eux, par les archives. Nous pourrions nous rejoindre dans cette envie d’offrir une possibilité accrue de préservation de la mémoire audiovisuelle. Bien sûr, cela serait en complémentarité avec le travail déjà entamé de la cinémathèque de Ouagadougou. Nous avons des locaux ; nous pouvons former des gens pour entreprendre d’urgence ce travail de consignation de cette mémoire sur des supports qui garantissent le copyright. Le copyright a aussi été un handicap pour les cinéastes africains, qui sont obligés de se battre. Les investisseurs privés hésitent à investir. L’idéal serait de construire plusieurs centres, dans chaque pays ou région, pour mettre en place un relais au niveau national.
L’État ne peut se défaire de cette responsabilité consistant à conserver cette mémoire, mais en réalité, quand une implication privée ou de nature associative intervient, cela garantit une certaine confiance et un certain suivi. C’est en cela que l’expérience du Cambodge me paraît exemplaire et à portée de ce que nous pouvons faire. Nous ne pouvons pas reproduire l’INA mais nous pouvons construire autre chose. Cette mémoire est constitutive de la vie d’aujourd’hui. Quand on ne connaît pas le passé, on risque de reproduire les mêmes erreurs. Aujourd’hui, des énergies peuvent se fédérer pour rendre possible les choses. Je veux m’inscrire dans ce cadre. Plus que jamais, cette mémoire est vitale pour nous.
Votre centre et la base de données sont-ils accessibles sur internet ? Comment créer des échanges entre les centres ?
Nous ne pensions pas que des gens d’autres pays consulteraient chez nous car ils peuvent trouver des archives dans les cinémathèques chez eux. Nous avons surtout pensé à l’accessibilité aux jeunes de notre pays. Si nous prouvons que nous sommes capables de protéger les copyrights, la confiance s’installera peut-être et nous pourrons faire des consultations en ligne.
La mémoire africaine est en Occident, à Paris en particulier. Messieurs les responsables de l’INA et du MAE : que comptez-vous faire pour nous restituer notre mémoire ? Nous demandons simplement à y accéder, à avoir des copies pour la cinémathèque africaine.
Le MAE : Le Centre Bophana est la preuve que les choses peuvent changer quand il y a une volonté locale très clairement exprimée et solidement structurée. Cette volonté s’est exprimée ; il y a eu une négociation avec des structures privées, comme Pathé Gaumont. La négociation est possible. Cependant, nous ne sommes que l’État : nous pouvons appuyer cette négociation mais nous ne pouvons pas la mener à la place des acteurs locaux et des détenteurs des droits de ces archives.
L’INA : Je voudrais rendre hommage à Rithy Panh car Bophana est un vrai projet. L’INA a joué le rôle de partenaire jusqu’au bout : nous avons fourni un corpus de 500 documents sur le Cambodge et avons aidé à la numérisation. Je suis d’accord avec le MAE : quand il y a un vrai projet avec un certain nombre de garanties, tant du côté des gouvernements que de la protection des droits d’auteurs, tout peut se faire.
Un intervenant : Je souhaite répondre aux deux interventions précédentes : il ne faut pas mélanger le droit d’accès et le droit commercial. Si on négocie l’aspect commercial, toutes les portes se ferment. Une entreprise comme l’INA ne détient pas les droits d’auteurs car elle doit justifier à chaque auteur l’utilisation de leurs archives. Le plus urgent pour nous est le droit d’accès à ces images, à cette mémoire. Notre créativité n’en serait que plus grande. Nous ne sommes pas en mesure de payer pour accéder aux images de notre mémoire.
Passons la parole à Carmen Castillo, réalisatrice de Calle Santa Fe.
Carmen Castillo : Au Chili, toutes les archives ont été détruites par Pinochet. Certaines ont été sauvegardées par des auteurs ou des militants. Nous commençons à retrouver des pellicules dans des caves, comme celles trouvées pour mon film Calle Santa Fe. Il y a aussi le problème de ce qui a été filmé par les combattants eux-mêmes dans la lutte contre la dictature. Il y a là un matériel formidable que les Chiliens ne connaissent pas. Nous avons retrouvé certaines archives en début d’effacement : la numérisation devient urgente. La démocratie chilienne est très fragile, non pas qu’elle soit menacée mais parce que ces démocraties néolibérales d’aujourd’hui laissent très peu de place à la culture, à la mémoire et à l’histoire. Notre histoire est fondamentale pour inventer notre démocratie et revivre en société, recréer les liens et créer une société plus juste et démocratique. Le combat est entre les mains des cinéastes et des militants qui s’organisent dans des associations. L’aide provient de l’intérêt de l’INA pour ces archives. Mon film a été produit par l’INA : ces images, filmées au risque de la vie des combattants, ont éveillé son intérêt, et il cherche à les numériser.
Le combat reste entier pour obliger le gouvernement à considérer que ce travail de mémoire est essentiel. Au Chili, nous avons les structures et le matériel. Malheureusement, notre cinémathèque est vide. D’année en année, les budgets baissent. Tout le monde est d’accord pour donner des images, des années Allende par exemple, mais personne ne les accueille. C’est avec l’exemple des cinéastes africains et cambodgiens que nous pouvons prouver au gouvernement que c’est possible. Les auteurs chiliens commencent à perdre espoir.
Intervenant 1 : Actuellement, je travaille sur Kwame Nkrumah, le premier chef d’Etat à avoir amené son pays à l’indépendance au Ghana. C’est un personnage immense pour le panafricanisme et 80% des archives portant sur lui sont à l’étranger. Pour les avoir, il faut passer par l’INA, Pathé, les Etats-Unis ou l’Angleterre. Nous pouvons les consulter mais le coût de la minute ou de la seconde, pour intégrer ces images dans nos productions, est faramineux. Nous sommes au bord de l’abandon. C’est une frustration énorme de savoir que ces images existent sans pouvoir les récupérer. Nous ne demandons pas la gratuité, mais peut-on trouver une solution ?
Intervenant 2 : Je voudrais qu’on fasse la part des choses. Il y a deux démarches : la première consiste à nous approprier notre patrimoine, à avoir un accès à l’information. C’est un droit. La deuxième est le commerce. Si nous avons besoin de ces images pour les intégrer à notre film, il faut faire comme les Américains ou les Japonais : payer.
Intervenant 1 : La partie commerciale doit négocier une solution, sous la forme d’une coproduction ou d’une participation. L’accès à notre mémoire est un droit : pour les jeunes, les sociologues, les chercheurs…
Intervenant 3 : Il faudrait une organisation au niveau local qui permette d’accueillir et de diffuser ces images. J’ai eu le plaisir d’aller dans plusieurs pays africains : ils ont beaucoup d’archives, qui datent des indépendances. Elles ne sont pas souvent bien préservées. L’important est de réunir différentes approches pour constituer le corpus le plus important d’archives qui soit accessible, en répondant à ce principe de restitution de la mémoire.
Vous parlez de structures fiables à l’heure actuelle. Au Burkina-Faso, la cinémathèque n’est pas une structure suffisamment fiable.
Stéphanie Rabourdin de l’INA : Pour un vrai projet organisé autour du sauvetage d’une mémoire audiovisuelle, nous ne pouvons que fédérer des partenariats. Je souhaiterais revenir sur un point : les archives de l’INA sont numérisées, des accords peuvent être passés pour les rendre accessibles. Mais en attendant, toute une partie de votre mémoire est en voie de perdition à l’heure actuelle : il faut numériser rapidement. C’est un vrai chantier.
Gaston Kaboré : L’accessibilité ne peut plus être différée très longtemps car notre mémoire est aujourd’hui source de production et de réflexion sur le plan culturel, social et psychologique. L’exemple du Cambodge est ‘tragiquement exceptionnel’ car tout a été perdu là-bas. De plus, l’objet de cette table ronde n’est pas l’aspect commercial. Nous voulons rapatrier une mémoire, la rendre productive pour qu’elle soit accessible aux gens qui ont besoin d’elle pour se construire aujourd’hui. Il existe déjà un contrat de confiance entre les cinéastes africains et la cinémathèque africaine. Il faut renforcer cette cinémathèque, former des gens qui pourront retourner travailler dans leur pays parce qu’un seul lieu ne suffira pas à accomplir notre but. Rithy Panh a pu, à partir d’une énergie personnelle, fédérer des énergies autour de lui. C’est ce que nous devons développer, entre les structures gouvernementales et les capacités privées qui peuvent émerger.
Salim Amin : Je rentre dans le débat en tant que journaliste et non réalisateur. Le documentaire que je viens de faire, Mo & Me, raconte l’histoire de mon père, qui était un des premiers photoreporters d’Afrique. Il a couvert l’Afrique pendant plus de quarante ans. Il a vu tous les conflits, toutes les guerres. Quand nous avons fait ce film, nous voulions utiliser des archives. J’ai dû racheter ses propres archives à la BBC car nous n’avions pas les conditions nécessaires pour développer des films en Afrique. Quand le format de cassette en Afrique a changé, cela a aussi changé la manière dont on faisait nos archives. Avant l’apparition des cassettes, nous devions tout envoyer à Londres : nous perdions le contrôle de ce qui se faisait. Lorsqu’elles sont arrivées, nous avons gardé la cassette originale et envoyé le film monté. A CameraPix, mon entreprise qui était celle de mon père, nous avons à présent environ dix mille heures d’archives que nous vendons désormais aux diffuseurs occidentaux. Aussi bien pour le cinéma que pour tout ce qui concerne l’actualité. Il faut arrêter de tout transmettre aux diffuseurs internationaux et qu’ils profitent de nous. Nous devons garder nos archives. Actuellement, je travaille sur le lancement d’une chaîne panafricaine de manière à présenter 24h/24 tous les gens talentueux d’Afrique et de façon à ce que, partout sur le continent, tout le monde puisse accéder à ces informations. La chaîne formera environ 300 journalistes.
Baba Diop, que pensez-vous de l’évolution du débat ?
Baba Diop : Il y a une question à régler au préalable. Je suis St Louisien, j’ai été élevé par ma grand-mère et je suis devenu journaliste. Cela a un rapport à la mémoire. Quand on a été élevé par sa grand-mère, on ne jette rien, on garde tout. Quand on est journaliste, on ne jette rien non plus car nos archives deviennent notre mémoire. Là où le présent devient quelque chose de fantastique, le rappel devient quelque chose de permanent et d’utile pour faire avancer les choses.
J’ai aussi la conviction que le présent est déjà un passé ancien. En rentrant chez nous après Cannes, en lisant les quotidiens de cette année ou de l’année dernière, vous remarquerez la distance qui vous sépare. Vous allez vous demander comment toutes ces choses se sont passées sans que vous soyez au courant. Quand on a conscience de cela, la conservation devient facile car on l’a intégrée en soi. Or, en Afrique, qui dit conservation dit rapport avec le passé. Si vous avez un passé glorieux, vous allez conserver. Mais si vous avez un rapport ambigu avec le passé, vous avez tendance à effacer les choses. En ce moment au Sénégal, on a tendance à effacer tout ce que nous a légué notre passé, et particulièrement le passé colonial. Ça part de l’architecture : À Dakar, tous les bâtiments anciens nés de la colonisation, qui sont une richesse et font partie de notre patrimoine, sont en train d’être effacés au profit des buildings. Les architectes eux-mêmes n’auront pas la mémoire de ce qu’il s’est passé. De plus, nous avons un rapport négatif avec nos documents : nous les jetons. J’ai participé avec des artistes à une performance. Pour avoir la voix de Senghor dans les années soixante, j’ai acheté des archives dans la rue. La radiotélévision qui était gardienne de cette mémoire les a jetés dans ses déménagements. Un film a été fait sur le tribunal de Dakar, où toutes les archives pourrissent dans des entrepôts.
Tant que nous n’avons pas réglé la question de la mémoire, il n’est pas l’heure de demander à rapatrier des archives. Nous nous sommes battus pour rapporter les dépouilles d’un grand boxer des années 20, Battling Siki. Ses dépouilles étaient à New York : elles représentaient la mémoire de la boxe, aussi bien française que sénégalaise. Elles ont été ramenées à St Louis : aujourd’hui, il n’y a même plus de traces du lieu où on l’a enterré. À quoi bon se battre pour rapporter de la mémoire si elle n’est pas conservée ?
Parlons du concret. L’expérience Bophana peut-elle prendre racine au Sénégal ? Effectivement, elle peut se transplanter. Qu’est-ce qui existe au Sénégal ? Les actualités sénégalaises. À Dakar, j’ai fait une séance de rappel de mémoire avec une journaliste. Nous sommes partis chercher des films et j’en ai eu le cœur retourné : en rentrant aux actualités sénégalaises, tout pourrissait. J’ai récolté quelques archives et j’ai invité les parents et les acteurs des années soixante. Il fallait voir l’émotion. Des gens se sont vus encore très actifs dans la politique des années quatre-vingt ; ils ont revu leurs vêtements, les propos qu’ils tenaient…Il y avait une émotion indescriptible. Des fils ont découvert une histoire politique du Sénégal, que beaucoup ignorent. Cela m’a montré la valeur de l’archivage au Sénégal. À la suite de la parution d’un de mes articles, nous avons fait quelques efforts afin de climatiser les lieux. Pourquoi ne tient-on pas compte de ces conservations ? Ces archives nous montrent qu’à l’époque du Festival mondial des arts nègres, de nombreuses relations se créaient entre les musiciens et les plasticiens. Certaines expériences formidables sont aujourd’hui reproduites sous la fausse affirmation que c’est du nouveau.
Au Sénégal, il y a une école interafricaine de documentalistes et d’archivage. La photographie fait aussi partie de cet archivage. Quand cela sera reconnu, l’école pourra se développer davantage. De plus, il existe des projets individuels : le studio de Sembène est un vrai musée : il contient tous ses décors de films, ses habillements et toutes ses médailles. C’est le cas chez chacun des grands cinéastes. Individuellement, je rencontre des photographes pour discuter de la conservation des photographies car le Sénégal regorgeait de grands photographes dans les années quarante et cinquante. De jeunes photographes ou artistes-plasticiens commencent à récolter mais ils ne sont pas sous-tendus par une organisation. C’est une démarche individuelle.
L’insouciance de l’État à la conservation est une chose : il y a deux ans, il a fallu faire une rétrospective des artistes plasticiens au Sénégal. Chaque année, l’État sénégalais achète des tableaux à des artistes plasticiens, mais comme ces tableaux disparaissent, il a fallu prendre des collections individuelles privées pour recomposer cette mémoire des arts plastiques. Une amie créole a déménagé son musée créé par Senghor : tous les objets de l’État ont été stockés à la Maison de la culture, sous la pluie, et une partie de cette mémoire a disparu. Il y a raison de croire que l’expérience qui se déroule en ce moment chez vous peut, avec une volonté, faire tâche d’huile. Il faudra que l’État accepte des initiatives privées. Quand on essaie d’associer des associations privées, ils disent qu’ils peuvent tout faire mais en réalité, la lourdeur administrative et les interpellations font que nos Etats ne peuvent pas prendre en charge les méthodes de conservation. De plus en plus, on parle de droit à la mémoire et de devoir de mémoire. Espérons que ce n’est pas seulement par pur phénomène de mode.
Anna Ramos Lisboa : Bonjour, je suis réalisatrice capverdienne. Au Portugal, on retrouve beaucoup d’images d’archives concernant le Sénégal dans l’armée portugaise, en particulier St Louis et la Casamance.
Gaston Kaboré : J’ai retenu quelque chose d’important de cette réunion. L’initiative prise au Cambodge est une initiative privée, de bonne volonté, de personnes qui se sont engagées dans un processus de mise en place de cette mémoire. Il n’y a plus d’administration au Sénégal : ça ne date pas d’aujourd’hui. L’état sénégalais n’a jamais accordé de l’importance aux archives. Aujourd’hui, nous partons sur des bases réelles. Le centre au Cambodge symbolise une ouverture : des individus ont créé une dynamique, ont fait appel à la puissance publique pour les assister et ont créé quelque chose. C’est extraordinaire. Pourquoi ne mettrions-nous pas en place une initiative individuelle privée ? Il faut demander à l’État de nous confier ce qu’il ne peut pas gérer. Il faut s’asseoir et parler, mettre nos différences de côté. L’État doit légiférer, garantir le travail que nous allons faire. Trouver ou construire un immeuble pour faire des archives n’est pas un problème : le problème est la conservation. Si nos partenaires s’engagent auprès de nous parce que nous avons un projet solide bancable, ils nous aideront à les conserver. Telle est la démarche. Mais je ne voudrais pas que Baba Diop démissionne tout de suite parce que ça me fait peur ! (Rires)
Moussa Wane du Mali : Le Mali, le Maroc et le Sénégal ont initié un projet auprès du MAE français et du Burkina-Faso pour la sauvegarde de leurs archives. Ce projet existe. Mais il faut des gens formés pour faire ce genre de travail. Le Mali avait des archives en Yougoslavie. Nous avons dû les récupérer à un moment mais nous n’avions pas la place pour les stocker. Les conditions de stockage sont difficiles. Nous avions les négatifs au Mali. Nous avons sollicité l’aide du Maroc qui a bien voulu prendre en charge les archives. Nous arrivons à en vendre un peu. Nous réussissons à donner l’accès mais la conservation requiert énormément de moyens. L’INA est l’État français : il faut qu’ils jouent ce rôle de conservation.
Rithy Panh : La formation est la base du projet Bophana. On a commencé par la formation. Il faut immédiatement créer plusieurs espaces pour commencer en Afrique car le temps passe vite. Les machines qui lisent vos archives n’existeront bientôt plus. Nous avons ce problème. Quand nous aurons fini notre numérisation, nous donnerons notre machine à l’Afrique. D’ici deux à trois ans, si nous ne créons pas ces espaces de mémoire, il n’y aura plus de quoi lire les archives. Ce sera irréversible.
Baba Diop : En ce moment, j’ai une angoisse : depuis que j’ai commencé à interviewer des réalisateurs, je ne sais combien de milliers d’heures ont été enregistrées. Un de mes amis, Jean-Servais Bakyono, est mort : cela m’angoisse car il avait une mémoire de ce cinéma. Comment faire pour léguer tout cela et à quelle institution ? Il y a les livres, les réunions, les archives…mais la venue de ces initiatives permet au moins d’avoir l’esprit tranquille en se disant qu’on peut dès demain ou dès aujourd’hui remettre une partie de la mémoire à un endroit. Il va aussi falloir les transférer car ce sont des cassettes. Je commence avec mes petits moyens à les transférer sur CD pour les conserver. Je ne suis pas le seul. Tous les cinéastes interviewés sont notre mémoire. Le matériel et les initiatives individuelles existent. Il suffit d’avoir le souci d’organiser des institutions pour les prendre en charge.
Gaston Kaboré : Si l’on veut conserver sur des supports traditionnels, c’est là que le danger existe car nous n’avons pas les moyens de cette préservation. La numérisation s’offre aujourd’hui comme une solution palliative à long terme. Le plus important n’est peut-être pas de rapatrier à tout va tout ce qui est à l’extérieur dans des conditions meilleures de conservation. Il faudrait avant tout procéder à la numérisation car l’accessibilité est l’urgence la plus extrême aujourd’hui. Le débat portant sur ‘qui possède quoi’ est important mais les gens doivent d’abord accéder à ce qu’il y a dans leur pays par le biais de la numérisation.
Merci à tous. Nous pouvons retenir deux enseignements de cette table ronde : une mobilisation conjointe des individus et de la puissance publique dans tous les pays qui ont des difficultés à accéder à leur mémoire est nécessaire. Deuxièmement, nous produisons des archives dès lors que l’on crée : en prendre conscience permettra de retrouver le goût de la mémoire.

///Article N° : 6759

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