Le cinéma au Burkina Faso (9.1)

Entretien de Léo Lochmann et Justine Bertheau avec Rodrigue Kaboré, producteur, exploitant, distributeur - 1/2

Rodrigue Kaboré est aujourd’hui une figure incontournable du paysage cinématographique burkinabé. Il est à la fois exploitant des principales salles du pays, distributeur quasi exclusif sur le pays et producteur de films populaires.
J’ai eu l’occasion de le rencontrer plusieurs fois et de recueillir ses propos. Deux entretiens sont proposés ici :
J’ai mené le premier à Ouagadougou le 14 juin 2012 et j’y ai ajouté trois questions collectées le 25 avril 2012 par Justine Bertheau avec laquelle j’ai préparé une brochure diffusée au pavillon des cinémas du monde du festival de Cannes 2012 par l’association Cinéma numérique ambulant.
J’ai réalisé le deuxième entretien le 8 mars 2013, juste après le Fespaco. Rodrigue Kaboré fait le bilan d’un certain nombre d’activités énoncées l’année précédente. On note que des évolutions importantes semblent être en cours, notamment dans l’implication des pouvoirs publics et l’extension du marché, mais ces informations restent difficilement vérifiables.

Pouvez-vous décrire vos activités au sein de la filière audiovisuelle ?
Je suis Rakis Rodrigue Kaboré, coordinateur du groupe Neerwaya qui a pour le moment à son actif deux grandes salles de cinéma, des salles couvertes. Le Ciné Neerwaya fait 1 160 places officiellement, climatisées et le Ciné Burkina, 650 places, salle fermée et climatisée. À ce titre, je suis aussi président des salles de cinéma du Burkina Faso, donc j’ai actuellement treize salles de cinéma sous ma coupe. Il y a quatre salles dont nous en sommes en train de négocier la réouverture et je pense que d’ici le mois de juillet nous allons pouvoir le rouvrir. À Ouagadougou, vous avez déjà six salles. Donc pour ne pas trop saturer, nous avons commencé à ouvrir les salles dans les provinces notamment à Koudougou, à Ouahigouya, à l’est à Tenkodogo, nous avons ouvert aussi à Kombissiri et nous sommes en train de négocier pour Dori… Nous avons essayé de faire des formations, de former un peu des acteurs privés locaux qui adorent le cinéma. Ces personnes, nous les encourageons et nous venons les soutenir en apportant les films et également en les aidant techniquement : comment ils doivent placer le vidéo projecteur, comment ils font l’installation, comment ils doivent projeter un film, comment ils doivent organiser leur marketing pour approcher la clientèle. Nous les formons et effectivement ils arrivent à garder et à gérer une salle de cinéma. La plupart de ces salles de cinéma appartiennent aux différentes mairies, donc au niveau de l’association, nous avons négocié avec les municipalités pour avoir des locations quand même très intéressantes, à un tarif assez bas. Il y a la dernière structure, dont je suis le directeur général, qui est Africa distribution qui permet justement de pouvoir distribuer tous les films dans ces salles de cinéma. C’est cette société de distribution qui discute avec les différents réalisateurs comme Boubakar Diallo ou les jeunes qui émergent, Omar Dagnon ou les autres qui sont en train d’arriver. Nous discutons avec eux, nous trouvons un partenariat, nous distribuons leurs films dans les salles. Du coup, j’ai un peu la main, comme on dit, dans beaucoup de maillons de la cinématographie. Et le dernier maillon, c’est que je suis devenu producteur parce que, justement, la faible production fait qu’à force d’attendre les films qui ne viennent pas, je me suis dit pourquoi ne pas me lancer dedans. Nous en sommes à notre deuxième long-métrage et nous sommes en train de préparer le troisième. C’est vrai que, pour le moment, nous avons battu les records mais ça veut dire aussi que, sur ce troisième film, nous devons relever le défi qui est de rester toujours concurrentiels par rapport aux films de Boubakar Diallo et des autres qui étaient les leaders jusqu’à ce que nous arrivions sur la place.
J’ai l’impression que dans cette industrie cinématographique qui renaît, il y a une obligation d’avoir plusieurs casquettes, comme Boubakar Diallo qui est à la fois journaliste et réalisateur.
Si tu n’as pas cette obligation, ce sera très difficile parce que le cinéma est transversal. Par exemple, dans le groupe Neerwaya, nous sommes dans le bâtiment, nous sommes dans les plaques d’immatriculations, nous sommes également dans l’audiovisuel, nous brassons avec tous ces clients. Au niveau du cinéma, c’est la même clientèle donc il te faut avoir d’autres casquettes où tu peux quand même avoir des revenus de telle sorte que, quand au cinéma ça ne va pas, ces revenus te permettent d’équilibrer tes comptes en attendant des jours meilleurs. Au Burkina Faso, on a un avantage crucial, c’est que nous avons la clientèle, nous avons la matière première. La matière première c’est quoi ? Ce sont les clients. Nous avons les cinéphiles, comme dit l’autre, « à gogo ». Contrairement aux autres pays où vous avez même des difficultés pour déplacer les gens pour venir en salle. La deuxième difficulté dans les autres pays, c’est que vous n’avez même pas de salle. Nous, nous avons ces deux avantages : nous avons la clientèle et les salles mais le gros problème, comme je le dis et je sais que ça fait grincer des dents, c’est le manque de volonté politique réelle de notre pays. Donc nous sommes en train de négocier avec notre ministère de tutelle et avec le ministère de l’économie, pour voir comment il serait possible de diminuer un petit peu les taxes. Je leur ai fait comprendre qu’ils oublient une chose : à force d’avoir beaucoup de taxes, vous allez les étouffer et tout va fermer. Vous perdez ! Il vaut mieux avoir peu de taxes et avoir des rentrées d’argent sûres : vous avez les chiffres réels, vous avez le bilan réel. Sans ça, les gens trichent, et moi le premier, parce que si je déclare tous mes trucs direct à l’État, je ferme ma salle dans six mois. J’ai toujours dit à mes amis les impôts : « Si je vous paie réellement, je ferme ma salle. Donc, qu’est-ce que je fais, je vous feinte, parce que si je ne vous feinte pas, je ferme. » On est obligé de ne pas déclarer. C’est pour cela, à un moment donné, qu’on avait des problèmes pour avoir les résultats exacts d’un film dans une salle. Parce que le propriétaire de la salle va vous donner son nombre d’entrées. Le réalisateur, qui va solliciter l’Union européenne, va vous dire qu’il a eu tant. Le producteur qui dit : « Moi j’ai mis de l’argent dedans, j’ai eu tant ! ». Finalement vous vous retrouvez à avoir trois nombres d’entrées différents pour la même salle parce que chacun, selon où il veut aller, est obligé de réaménager. Les propriétaires ne veulent pas donner leurs résultats exacts parce que les impôts vont taper et ils sont morts. Donc, s’ils ont fait 1 000 entrées, ils vont vous déclarer 500 entrées. Il y a eu des approches avec le ministère de l’économie pour leur faire comprendre qu’ils gagneraient à ce que tout soit bien cadré et qu’on soit dans la légalité plutôt que tout le monde passe derrière eux et qu’ils perdent. Nous, nous proposons 7 % ; eux, ils sont à 10 %, mais c’est déjà bien, comparé aux 40 % actuels. Nous espérons qu’il y aura une forte volonté politique qui nous permettra de réajuster tous ces petits points et développer encore plus le cinéma et donc amener des films de plus en plus. C’est pour ça que je dis : on survit. Il y a de l’argent dedans, il y a du business dedans mais actuellement l’État a un peu délaissé le cinéma et du coup tout est tombé. Mais je reconnais aussi que les anciens aussi n’ont pas été… très corrects. Excusez-moi de dire la vérité. Beaucoup ont eu du soutien, malheureusement il n’y en a que quelques-uns qui ont pu faire quelque chose de bien, tout le reste… on se demande où est passé l’argent d’ailleurs. Il faut dire aussi qu’on a eu des financements d’un côté et les films ne sont jamais venus, il y en a d’autres qui ont eu des financements à 100 millions, 150 millions et on n’a jamais vu le film. Moi, avec 150 millions (1), je fais trois films.
Parmi les cinémas que vous gérez, le Neerwaya est l’une des dernières salles en Afrique de l’Ouest qui fonctionne vraiment bien. Est-ce que vous pouvez nous raconter comment ce cinéma s’est créé ?
Au moment de la révolution, les nouveaux capitaines arrivés au pouvoir voulaient que le Fespaco ne parte pas à Dakar (2). Il fallait trouver un entrepreneur qui allait construire la salle et qui allait l’exploiter. Mon père, Franck Alain Kaboré a été choisi parce que nous étions dans le bâtiment donc on lui a demandé, pour le peuple, de construire et on allait ensuite le rembourser. Quand tout a été fini, on lui a dit, « écoute, on n’a pas d’argent pour te rembourser, tu gardes la salle, tu gères et tu récupères tes fonds ». Voilà comment nous sommes rentrés dans le cinéma : par hasard. Petit à petit, nous, les enfants, nous avons pris cet amour du cinéma. C’est comme ça que c’est parti, depuis 1989, date officielle de l’ouverture du cinéma Neerwaya. Et voilà Neerwaya est toujours là.
Vous disiez qu’il y a un public ici au Burkina qui n’existe pas ailleurs. Comment ça se fait qu’au Burkina Faso, il y ait ce public potentiel par rapport au Mali ou au Niger… ?
Tout simplement c’est la base. Il y a dix-huit ans, quand je reprenais les rênes, je me suis rendu compte qu’au moment de la révolution, l’ex-junte avait privilégié les jeunes, les enfants ; ils s’appelaient les « pionniers » à l’époque. Moi-même j’ai été « pionnier » et je me suis rendu compte que quand j’étais enfant, même quand on finissait les cours ou les moments de distraction, c’était du cinéma qu’on nous projetait. Donc, depuis notre enfance on aimait le cinéma, puisqu’on a grandi avec. Et j’ai dit « si nous ne continuons pas ça, même si la démocratie vient et que nous ne continuons pas à sensibiliser et à aller vers les jeunes, on va aller vers une rupture. » C’est vrai que ça surprend toujours les gens qui disent : « On ne comprend pas pourquoi au Burkina il y a toujours cet engouement ». C’est la base, il n’y a pas de secret, si vous accompagnez les jeunes qui grandissent, après ça se passe bien. C’est pour cela que le Neerwaya est la seule salle qui, depuis vingt-cinq ans, projette des films pour enfants.
Et ça, c’est un héritage de la révolution sankariste ?
Oui. ça franchement, c’est un héritage… parce que depuis le truc sankariste ça existait, ils faisaient des projections, parce qu’ils avaient utilisé le cinéma comme moyen de communication pour atteindre les jeunes. Au niveau des jeunes, ça a été très bénéfique parce que ça touchait 100 %. À cette époque d’ailleurs, si vous avez remarqué, la Haute-Volta était le premier pays qui a eu la télévision en Afrique de l’Ouest.
Donc même avant Sankara…
Même avant Sankara, il y avait la télévision. On a toujours eu cette curiosité du cinéma. Je ne sais pas pourquoi mais en tout cas on s’en est accaparé et c’est rentré dans les mœurs burkinabées. Quand vous prenez un village où le Cinéma Numérique Ambulant arrive et que vous voyez le chef de village, son épouse, vous voyez le forgeron, vous voyez le militaire qui est là, vous voyez également son domestique, vous voyez le plus petit des enfants, et tout ça, assis, dans la même cours du chef de village… Ils regardent le film et ils rigolent ensemble, ils ont oublié les problèmes, ils ont oublié les barrières. C’est pareil pour nos salles, soi-disant « développées » : quand tu viens au Neerwaya : il y a un ministre qui est assis à côté d’un mécanicien, à côté d’un pousseur de barrique d’eau, à côté d’un vendeur de sachets. C’est le seul endroit où ils sont un. On ne fait plus attention à qui est grand, qui est petit, qui a de l’argent, qui n’a pas d’argent. C’est le seul endroit. Mais tu vois, c’est ça la joie, cet amour-là qu’on communique et qui est intéressant.
Comment vous découvrez les films ? Lors de festivals ? Vous êtes en lien avec des maisons de production, des réalisateurs ?
Alors sur ce plan, vous avez touché du doigt là où ça fait mal : la distribution. Au Burkina Faso on a un gros problème : la distribution existe mais il n’y a pas de texte qui la régit. Au tout début il y avait une société, la Sonacib, qui était la société d’État et qui détenait le monopole sur l’exploitation et la distribution. Quand la société a fait faillite, il y a eu une liquidation judiciaire et financière : il n’y avait plus de texte régissant la distribution. Au niveau du Neerwaya, nous avons été obligés de devenir distributeur par la force des choses. Soit nous allions chercher des films pour faire vivre nos salles, soit nous fermions. Du coup, nous sommes rentrés en contact avec des distributeurs français pour avoir des films européens, français d’abord, américains et c’est comme ça que nous avons commencé. Nous avons amené les films pour nos deux salles, Ciné Neerwaya et Ciné Burkina, ensuite nous avons donné la possibilité aux « petites salles », je n’aime pas trop le terme, aux « salles périphériques » d’avoir ces films. Nous avons créé la société de distribution et nous rentrons en contact avec les différentes salles de cinéma pour les aider à faire la programmation. Nous sommes allés sur la base d’un film par mois. Pourquoi ? Cela permet de rentabiliser le film. Cela permet au réalisateur de récupérer un peu d’argent. Cela permet de diminuer la piraterie et très vite, en trois mois, d’optimiser les recettes. Avant, nous faisions la programmation un petit peu au hasard. Une semaine de Bouba, tu l’enlèves la semaine prochaine, tu passes une semaine de Gaston, une semaine d’Untel et ainsi de suite (3). Et, alors que chaque film a une potentialité, tu n’arrives pas à les exploiter correctement. Moi, j’ai ma tactique de programmation : sur une exploitation de deux, trois mois, je préfère à un moment retirer le film, laisser respirer trois semaines… et qu’il revienne. Je fais une autre programmation, une bonne promo pendant toute une semaine et je relance le film. Pendant ce temps, ce n’est plus un film africain. Soit une reprise de vieux film ou bien des films américains, européens, indiens, pour donner plus de chance à ces films africains parce que sinon il n’y aura pas de bénéfices. Cela donne à chaque film pratiquement six semaines d’exploitation dans les grandes salles. Nous nous sommes dit qu’au bout de six semaines, il a quand même pu… soit le film est bon… enfin il n’y a pas de mauvais film… Soit le film plaît, soit il ne plaît pas.
Comment est faite la promotion des films ?
D’abord, il y a ce qu’on appelle la promotion standard : habituellement c’est la télé. On fait juste une pub à la télé et quelques radios. Nous avons gardé la promotion standard en l’augmentant : au lieu de ne faire que des pubs pendant une ou deux semaines, nous faisons un préventif trois mois avant. Nous commençons à faire la pub du film pour leur dire : « prochainement vous avez ce film ». Ça reste dans la tête. C’est vrai que ça coûte de l’argent mais tu commences beaucoup plus tôt. C’est le premier changement que nous avons obtenu. Ensuite, nous avons mis des affiches à chaque rond-point avec les dates de sortie. À l’entrée de la boîte de nuit, tu as l’affiche, à l’intérieur de la boîte de nuit, ils ont des télés, des écrans, nous faisons passer le spot. Nous sommes allés plus loin, nous avons organisé des débats télévisés avec les différentes télévisions avant que le film ne sorte. Il y a des gens qui critiquent : c’est le but, on veut vous inciter à venir voir le film. C’est un autre système de promotion, ça coûte de l’argent mais au moins vous êtes sûr d’atteindre votre objectif. Je veux changer un peu le système de sorte qu’au moins les trois premières semaines de sortie du film, le producteur puisse récupérer 60 % de l’argent qu’il a investi, lui permettant de recommencer un autre film en attendant d’avoir des aides ou des financements à droite, à gauche. Si on ne trouve pas un système qui nous permette une autosuffisance et qu’il faut toujours attendre qu’on nous amène le poisson plutôt que d’apprendre à le pêcher nous-même, on aura que des problèmes (comme les anciens d’ailleurs qui attendent toujours, parfois ça vient, parfois ça ne vient pas). Moi je ne peux pas attendre, j’ai besoin que ça soit régulier et que ça fonctionne, c’est ça qui est le plus important.
Quand j’ai commencé à faire la promo de Faso Furie, on m’a traité de fou parce que j’ai fait six mois de promo et les gens trouvaient que ce n’était pas normal, parce qu’eux, ils attendaient une semaine avant la sortie du film pour faire la promo. Mais j’ai révolutionné la promo et aujourd’hui tout le monde vient me voir et me dit « on veut faire un film, on veut que tu fasses la promo. » Je dis : « ma promo m’a coûté 4 millions. Est-ce que vous êtes prêts à mettre 4 millions dedans ? » Mais quand vous voyez qu’aujourd’hui la salle est toujours pleine, il y a eu du travail. Sur le film Faso Furie II qui arrive, je vais commencer la promo dès le clap de départ. Pendant qu’on sera en train de tourner, les gens seront déjà impatients. C’est ça le marketing. Il faut qu’on ajoute le marketing. Il faut que les deux premières semaines, tu récupères déjà ton argent, quitte à ce qu’on t’insulte après parce que le film n’est pas bon, mais au moins ça te donne de l’argent et ça te permet de corriger tes erreurs sur le prochain film. Mais si tu paies une semaine de promo et qu’elle ne donne pas bien, les gens viennent timidement : tu perds des deux côtés… Ah non !
Pourquoi avez-vous fait appel à un réalisateur congolais plutôt qu’à un réalisateur burkinabé pour votre film Faso Furie (4) ?
La raison est simple : aucun d’eux ne voulait me suivre sur ce projet. Tu sais, quand quelqu’un a déjà réalisé un film, il se croît expert et il te dit « Ce n’est pas comme ça. J’ai fait l’école de cinéma, j’ai fait nanana… » « Oui, c’est bien, tu as fait l’école de cinéma, j’ai fait l’école de la vie de cinéphile et ce que le cinéphile demande, ce n’est pas forcément ce qu’on t’a appris à l’école ». Mais l’avantage c’est que ça m’a permis aujourd’hui de prendre n’importe quel réalisateur : Michael dans ce registre, quelqu’un d’autre dans un autre registre. Je suis en train d’essayer de voir pour les films d’horreur. J’ai déjà un réalisateur nigérian qui est en train de caler pour faire un truc d’horreur avec des acteurs burkinabés. Je veux diversifier un peu en ayant chacun avec sa spécialité, de telle sorte qu’à un moment donné, la production que je vais faire doit être énorme et, quand les salles n’arriveront plus à supporter ça, qu’il y ait certains films que nous balancerons directement. On garde les meilleurs et les autres pourront aller rapidement en DVD pour rentabiliser aussi. Mais surtout, en diminuant le coût de production. C’est vrai que pour le moment je suis pratiquement à 57 millions mais je vais faire en sorte que le Faso Furie II soit à peu près à 45 millions de francs CFA (5).
Est-ce qu’il serait possible d’avoir une copie de votre film ?
Pour le moment on n’a pas encore mis ça en DVD, je l’ai seulement sur des supports pour travailler professionnellement. Mais effectivement, tous les films que nous distribuons, nous en avons discuté avec les différents producteurs, nous allons les graver nous-même en DVD.
À quel prix ?
Il y aura deux prix. On va vendre les DVD originaux, bonne qualité, belle pochette avec stickers de BBDA (6) dans les salles de cinéma, officiellement. Généralement c’est 1 000 francs CFA. Et les autres, c’est les DVD piratés pour la rue… nous avons contacté les revendeurs et nous avons décidé de jouer le même jeu que les pirates, donc on vend 300 francs CFA mais c’est au risque de la clientèle : tu peux prendre à 300 francs CFA et la qualité n’est pas bien… Les CD que nous allons payer ne vont pas être des CD originaux. Je vais prendre les CD « chinois » (7), on fait des gravures à moitié… c’est ce qui se passe en ville : tu prends un CD c’est une question de chance, c’est la loterie. On va faire comme eux, on ne va pas se compliquer la vie.
Quelle est la programmation dans les salles ? Comment choisissez-vous les films ?
Au tout début, ce qui a fait vivre nos salles, c’était les films américains, ensuite les films chinois, de karatékas. Les salles étaient toujours remplies. Ensuite, nous nous sommes rendu compte que le cinéphile burkinabé avait évolué, qu’il commençait à apprécier plus les films burkinabés, ce qui venait de chez eux, leur culture, on était toujours content de retrouver ou de reconnaître un endroit de son pays, un endroit de son quartier. Donc ils ont commencé à apprécier davantage leur réalité par rapport aux autres. Nous avons diminué la part des films américains et quand nous passions un film burkinabé, il n’y avait même plus de place. Les gens appréciaient plus les films burkinabés et les films africains en général.
En moyenne, vous accueillez combien de spectateurs par semaine ?
Je dirais, si c’est des films africains, en moyenne 5 000, 6 000 personnes par semaine. Si c’est un film africain où une bonne promotion a été faîte, vous pouvez aller jusqu’à 10 000 entrées. C’est vraiment le record pour le moment. Si ce sont des films américains, il faut descendre à 3 000. Si ce sont des films indiens, chinois, ainsi de suite, vous êtes à peu près à 2 500. Tout dépend de la promotion qui est faîte autour du film. Nous avons fait l’expérience avec Faso Furie, tout le monde nous disait que nous mettions beaucoup d’argent dans la promo mais aujourd’hui nous le récupérons. En deux mois, nous sommes à 35 millions de francs CFA, ce qui fait quand même 35 000 entrées en deux mois. Je sais que, petit à petit, c’est un « Fasowood » que nous sommes en train de créer, à l’image du Bollywood, etc. Parce que tout simplement Bollywood, ils ont commencé comme nous avant de pouvoir aller à l’extérieur. Je crois que c’est une bonne dynamique d’aller vers « Fasowood ». En tout cas nous allons continuer, nous allons nous battre pour que le cinéma au Burkina Faso puisse prendre vraiment une envergure incroyable.
Est-ce que vous passez uniquement des films de cinéma ou est-ce qu’il vous arrive de passer aussi des films destinés à l’origine à la télévision ?
Je vais vous surprendre. Je prends l’exemple du film de Hébié. C’est un réalisateur burkinabé qui a fait une série qui a bien marché, intitulée Commissariat de Tampy. C’était une série destinée à la télévision nationale. J’ai regardé deux épisodes et j’ai vu qu’on pouvait en faire quelque chose. C’est vrai, on allait encore me traiter de businessman, mais je pense qu’à un moment donné il faut que le cinéma puisse s’autosuffire et puisse lui-même se ravitailler. Je lui ai dit :
« – Mon oncle, le doyen, j’ai une proposition à te faire, tu as combien d’épisodes ? (Oh, il en a une centaine, alléluia !) Est-ce que parmi tes épisodes, tu as une possibilité de me sélectionner les meilleurs en une heure trente ? J’ai besoin de ça car je crois que je peux l’exploiter en salle.
« – Sérieux ? Tu sais que c’est une série ! Les séries c’est pour la télé, les longs métrages ce n’est pas pareil.
« – Grand frère, laisse tomber ça, c’est les trucs de Blancs. Moi je te parle ici, entre nous Noirs, est-ce que tu peux me faire ça ? »
Il a choisi les meilleurs épisodes et il l’a monté en une heure trente. On a lancé le film. On a fait en une semaine sept millions d’entrées, dans deux salles, Burkina et Neerwaya. C’est pour vous dire que le Burkinabé, il a besoin de voir ses réalités. Il aime ses acteurs. C’est ça qui l’intéresse. C’est comme par exemple avec Boubakar Diallo. Au tout début, quand Boubakar a lancé le numérique, personne ne voulait le suivre. Ça a été un gros problème. On m’a dit, « Rodrigue, le numérique, est-ce que la qualit酠? » J’ai dit : « Il va s’améliorer ». Aujourd’hui effectivement, quand vous regardez les films de Boubakar Diallo, il s’améliore. Je n’ai vu aucun réalisateur faire un film et qui n’écoute pas les critiques des gens par rapport à son film. Moi, j’ai accepté de passer son premier film au Neerwaya. J’ai été l’un des rares qui ait accepté, parce qu’à l’époque, le Ciné Burkina appartenait à l’État, géré par les Idrissa (8) et autres, et c’était compliqué. Il est venu me voir, j’ai visionné le film. C’était l’un des premiers films qui a fait 10 millions de recettes : Traque à Ouaga. Il y a lui et puis Sidnaaba. Ce sont les deux qui sont arrivés à bousculer le box-office burkinabé. À l’époque je peux vous dire que c’était chaud. On nous a dit : « Ce n’est pas du cinéma ». Quelques réalisateurs sont montés au créneau, ont commencé à se rendre compte qu’ils ne pourraient plus grignoter. Pendant que les autres mobilisaient 400 millions pour faire un film, lui, il pourrait me faire 10 films avec cette somme. Moi je l’accompagne, je le bénis même. C’est ce qui m’intéresse, j’ai besoin d’avoir des films dans mes salles, que mes salles fonctionnent.
Quand on a commencé avec Docteur Folie, notre premier film, on nous a dit : « Non, ce sont des films d’action que vous voulez faire, comme les Américains mais vous ne pourrez pas faire aussi bien que les Américains ». On leur a montré que c’est faux. On peut faire aussi bien que les Américains tout en gardant nos spécificités, nos traditions. On va prendre ce qui est bien chez les Américains et les Français, on va exploiter et on ajoute pour nous. C’est bon ! Ça fait une bonne sauce ! On a montré avec Docteur Folie, avec Faso Furie qu’aujourd’hui tous les festivals nous appellent pour nous demander les films. Dans la sous-région, c’est une première. Moi je suis parti du constat simple que les cinéphiles qui viennent sont captivés par les films d’action français et américains. S’ils aiment autant les films d’action, pourquoi ne peut-on pas le faire ? Je suis de la nouvelle génération qui voit ces films d’action et ce sont eux qui me remplissent ma salle. Non seulement ils permettent à ma salle de ne pas fermer mais ils me permettent même de rentabiliser et de produire d’autres films. C’est ce qu’il faut faire. J’en veux quand même à quelques doyens qui malheureusement n’acceptent pas de s’ouvrir, qui systématiquement disent « c’est mauvais, non non ce n’est pas du cinéma ». Il faut juste mettre des garde-fous. D’abord tu viens prendre un papier t’autorisant à filmer. Quand tu vas faire le film, que l’État regarde, que la commission de censure s’assure que tu ne mets pas un film à l’affiche qui va inciter à la haine des religions par exemple ou à la violence physique contre les femmes, contre les enfants ou à la pédophilie. Tant qu’on met ces garde-fous, il n’y a pas de raison.
Aujourd’hui il y a pratiquement huit films burkinabés l’année. Les mêmes doyens qui m’ont engueulé, ils faisaient un film tous les quatre ans. C’est vrai, tu ne peux pas avoir un budget de 800 millions et faire un film en deux semaines, ce n’est pas possible mais moi je n’ai pas le temps d’attendre quatre ans pour mourir. J’ai besoin d’avoir des films rapidement pour pouvoir fonctionner.
J’ai l’impression qu’ici il y a vraiment une distinction entre le cinéma des doyens, d’Idrissa, de Gaston et une génération plus jeune avec vous, Boubakar Diallo, et qu’il y a presque un conflit générationnel qu’on retrouve un peu à travers la programmation du Fespaco avec la distinction des compétitions cinéma et télévision.
Tu as mis le doigt sur ce qui fait mal. Tout simplement, les doyens avaient jugé que faire du cinéma à 50 millions, n’était pas du bon cinéma. Voilà. Nous, on leur a démontré que ce ne sont pas les moyens qui font le film. C’est ce qu’il y a dans le film. Ce n’est pas en utilisant un appareil qui a coûté 100 millions que la qualité de l’image sera forcément meilleure qu’avec l’appareil numérique. Ce qui est le plus important c’est ce que le public en pense. À un moment donné avec les films des anciens, pour avoir le budget d’un film, il fallait minimum trois ans, et tout le monde se retrouvait aux mêmes endroits, aux mêmes guichets : Union européenne, CCF, ministère des Affaires étrangères français, Francophonie… Tout le monde se retrouvait là-bas et chacun avait un budget de 400 millions, 500 millions. Alors qu’avec les 500 millions, nous, on peut te faire 10 films et toute l’année je suis tranquille. Si je mets, même un film tous les deux mois, je suis tranquille. C’est-à-dire que pendant qu’il y a un film africain qui est en train de finir, il y a un autre qui démarre.
J’ai l’impression que cette notoriété qui monte dans le public burkinabé est dans un mouvement inverse de sa notoriété en Europe où le cinéma burkinabé est de moins en moins reconnu. Comment se fait-il que cette génération ne passe pas dans les cinémas en Europe, dans les festivals ?
Parce que la plupart trouvent que ça ne sert à rien. Aujourd’hui les gens font la part des choses entre un film « d’auteur », excuse-moi du terme, un film « pour festival » et un film « populaire ». La plupart se sont mis dans le registre des films populaires donc ce sont des films qui marchent, que la population aime et qui lui donne de l’argent. Par contre quand tu veux faire un film « de festival » ça n’a rien à voir, c’est complètement différent. Vous allez voir qu’un film « de festival » quand on l’utilise commercialement : personne ne vient, tout le monde boude parce que le Burkinabé veut un film pour rigoler, un film populaire. Alors que dans les festivals, ce sont des films d’auteurs qui gagnent les étalons. Docteur Folie je ne l’ai pas mis au festival. Le délégué général du Fespaco m’a fait la bagarre à cause de ça, il m’a dit « mais pourquoi tu ne mets pas ? » « Votre truc ne m’intéresse pas. Je n’ai pas fait ça pour vous et de toutes les façons si j’amène mon film populaire, vous allez l’inscrire dans un truc à côté parce que vous allez dire qu’il n’est pas compétitif avec les autres. » Peut-être un jour je veux me faire plaisir : je fais un film d’art et essai que j’envoie dans les festivals pour voir si ça va marcher. Ça s’arrête là.
Ce n’est pas possible que ça se rejoigne l’un et l’autre, vous pensez ?
Pour le moment, ça ne va pas être facile parce que ce sont des habitudes que les festivals ont prises. Tous les films primés, quand tu vas les voir… Excuse-moi du terme, mais des fois tu ne comprends rien parce que la manière dont ça a été jugé, c’est l’œil du professionnel, ce n’est pas l’œil du client qui vient pour regarder un film, qui est content avec madame et qui repart. Ça n’a rien à voir. Il y a combien de films de festival que vous exploitez dans les salles et qui font le plein de la salle ? Il faut qu’on se dise la vérité.
Ce n’est pas la même ambition, il y en a qui ont envie d’une reconnaissance internationale…
Les nouveaux réalisateurs, ce qui les intéresse, c’est une reconnaissance du public cinéphile. La reconnaissance internationale, tu es là avec des gros diplômes, des gros trucs… Eux, ils sont plus proches des cinéphiles. Même le renouvellement du bureau de l’UNCB (9) ça a été chaud parce que les jeunes ont fait dix réunions avant de pouvoir être élus. Que les Idrissa le veuillent ou pas : « vous êtes vieux, il faut aussi donner un peu la place à la jeunesse. Soyez à côté pour les diriger mais arrêter de vouloir toujours… »

Lire le second entretien ici.

1. 150 millions de FCFA valent environ 230 000 €.
2. Colin Dupré a relevé un certain nombre de rumeurs dans ce sens : DUPRÉ Colin, Le Fespaco, une affaire d’État(s) : 1969-2009, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 147.
3. Boubakar Diallo et Gaston Kaboré sont deux réalisateurs emblématiques de différentes époques de productions.
4. Le film Faso Furie est réalisé par le Congolais Michael Kamuanga.
5. Soit environ 68 000 €.
6. Bureau burkinabé des Droits d’auteurs.
7. Le qualificatif « chinois » ou le nom de « chinoiserie » font référence aux produits contrefaits et souvent de mauvaise qualité, massivement importés d’Asie, par opposition aux « originaux ».
8. Après la faillite de la Sonacib, Idrissa Ouedraogo a été chargé avec l’Association des réalisateurs et producteurs africains (Arpa) de la gestion de plusieurs salles de cinéma dont le Ciné Burkina à Ouagadougou.
9. Union nationale des Cinéastes burkinabés.
Ouagadougou, avril et juin 2012.///Article N° : 12181

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