Travailler dorénavant dans la proximité !

Entretien d'Olivier Barlet avec Idrissa Ouedraogo

19 janvier 2003
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Juste après la fin du tournage de « La Colère des Dieux », Idrissa Ouedraogo opte pour un cinéma de proximité adapté aux moyens de l’Afrique et apte à concurrencer l’invasion par satellites d’images télévisuelles où l’Afrique est absente.

Qu’est-ce qui est important aujourd’hui à ton avis pour les cinémas d’Afrique ?
Il y a deux démarches : les créateurs qui font des films sur le Continent en dépit d’appui adéquat et de cadre législatif, économique et juridique, et au-delà les politiques des pays. Le créateur cherche les meilleures formes d’expression correspondant à l’économie de son milieu, aux aspirations des populations et à l’environnement mondial. Par le biais des satellites, tout le monde regarde les télévisions du monde. Les villes grandissent : le cinéma doit rejoindre son public dans les périphéries. Pour aller vers les gens, le grand problème à résoudre est la distribution. Les créateurs ne s’arrêteront pas de créer mais sans distribution, les gens ne voient pas leurs créations ! Or, les salles de cinéma coûtent plus cher que les moyens des pays. Avec les nouvelles technologies, la vidéo va s’imposer d’elle-même. La vraie question est de savoir quels sont les médias de diffusion les plus démocratiques.
Cela n’implique-t-il pas un traitement différent de l’image ?
A l’heure où les satellites envahissent l’Afrique, le débat sur l’expression passe forcément par la distribution. Nous n’existons pas dans le mode de diffusion actuel ! Nous perdons ainsi nos identités. Est-il plus important d’exister dans ces modes de diffusion ou bien d’exister artistiquement dans des circuits réduits de diffusion avec des œuvres de qualité ? Je pense que, de plus en plus, l’incidence de la télévision s’élargit : si on n’y prend pas garde, ces émissions sont la négation de nos cultures. Il est important de voir la culture des autres mais quand on est complètement absent, on ne fait que consommer les autres. Le sexe et la violence que véhiculent ces films extérieurs repose l’importance de pouvoir produire nous-mêmes des films de proximité. Le numérique nous permet de faire face grâce à des coûts de production inférieurs. La qualité de projection n’est pas la même mais le public suit toujours : dans les salles populaires du Fespaco, le public s’enthousiasme pour nos films. Ce qui l’intéresse, c’est l’image animée où il se reconnaît et qui lui permet de partager sa culture avec le monde entier. En ce sens, nous ne pouvons plus comparer notre cinéma aux films du marché international.
Que faudrait-il changer ?
Il nous faut pousser à un nouveau discours politique. La masse d’argent injectée par les bailleurs de fonds est mal répartie, saupoudrée, et ne permet pas de refaire d’autres images : la distribution n’est pas prise en compte ; on fait du film de subvention. Les films de proximité doivent pouvoir se faire légèrement, sans passer par toutes les complications de commissions de sélection. Les entreprises de production privées doivent être au centre du développement de l’image en Afrique. Un plan média par pays ou par région est essentiel, négocié avec les bailleurs de fonds, pour nous permettre de dépasser les quelques films produits. L’époque est révolue de Yeelen, Yaaba ou Tilaï. Les grands créateurs africains sont exclus et ne disposent plus de moyens suffisants pour faire ce type de films. L’Afrique n’a pas su mettre sur pied des groupes de réflexion proposant des solutions. La Fepaci le faisait mais ne remplit plus ce rôle. Cela correspondait à une époque d’un besoin extrême de reconnaissance. Aujourd’hui, le privé s’est développé : des acteurs nouveaux, dont il faut tenir compte. L’Etat aura désormais pour rôle de soutenir ce mouvement et instaurer, à l’instar des pays européens, des plans média couvrant tous les fronts, et notamment l’équipement. C’est la grande question que se pose en ce moment l’association des auteurs-producteurs-réalisateurs. Les institutions ne peuvent pas penser à la place des créateurs : il faut conscientiser et responsabiliser d’abord les acteurs culturels. Un recensement de ce qui existe et l’étude des raisons de disfonctionnement est nécessaire, qui permette une remise à plat des systèmes de subvention qui ne tiennent pas compte des volumes de production. Ce n’est qu’en produisant beaucoup que la qualité émerge, et cela suppose des producteurs. Les commissions ne permettent pas de financer plusieurs films d’une même production en même temps alors qu’il faudrait des producteurs produisant dix films par an pour pouvoir avoir des réussites sur deux ou trois films ! On a que des créateurs égoïstes qui font un film puis un autre sans s’occuper de la vie du film : c’est n’importe quoi et c’est préjudiciable à l’Afrique. Avec NDK productions, on développe à Ouaga des productions locales pouvant vraiment être vues par les populations.
Qu’est-ce qu’il est important de donner au public ? Comment définirais-tu ton rôle de cinéaste aujourd’hui ?
Mon public existe mais ne peut voir les films. Si je ne développe pas la diffusion télévision et sur écran numérique, je n’ai pas de public ! J’ai un public seulement potentiel ! On se ment quand on dit qu’on a un public !
L’important est de produire des alternatives aux telenovelas ?
On m’avait dit pour « Tilaï » que c’était un drame grec alors que je n’avais jamais été en Grèce. Les drames humains se ressemblent. Si cela ressemble aux telenovelas, peu importe. On a tellement d’histoires et de faits sociaux qui peuvent donner des rebondissements !
Qu’est-ce qui te pousse aujourd’hui à faire « La Colère des Dieux » ?
Je porte cette histoire depuis plus de dix ans ! Je n’arrivais pas à monter la production car je suis en face de gens qui ne jugent pas ce qu’on est capable de faire mais en fonction de leur propre désir. Il est dommage d’avoir fait le film avec peu de moyens mais on est heureux de l’avoir fait. Je ne ferai plus de long métrage de fiction dans ces conditions de dénuement total. Les gens oublient qu’on a été à Cannes, qu’on a eu de grands prix, qu’on a poussé les cinémas d’Afrique – du coup, on fait des téléfilms pour nos populations ! Comme si il n’y avait pas de vrai créateur en Afrique. Nous n’avons pas encore pris conscience qu’on peut créer aussi avec un petit outil. Demander de l’argent pendant cinq ou six ans avant de pouvoir faire un film, c’est dramatique.
Je me souviens l’époque où tu me montrais les storyboard et le travail très important fait sur la préparation de tes films. Tu n’as pas l’impression d’une réduction, de devoir rétrograder ?
Complètement. Je pense qu’il faut instaurer un nouveau dialogue avec les bailleurs de fonds. C’est la principale démarche à faire. L’Afrique n’a pas les moyens de ses productions et est confrontée à tout plein de fléaux. Les bailleurs de fonds doivent se poser la question de la visibilité, ne pas se contenter de timides politiques de saupoudrage. Cela ne les grandit pas et cela ne nous grandit pas. Il faut qu’on en parle et qu’on arrête ce cycle où on trouve plus d’imposteurs dans le cinéma que de vrais réalisateurs et producteurs ! Demain sera plus difficile pour le Continent mais beaucoup comprennent la voie à suivre : la démocratisation par le numérique.
Cela veut-il dire prendre ses distances avec le cinéma mondial et mener son propre bateau ?
Il faut arrêter de comparer le cinéma africain et les cinémas européens ou américains. On ne peut comparer que des choses de même valeur. Si je fais un plan en cinq minutes, il y a de forte chance que celui qui dispose de vingt minutes fera un plan mieux léché. Cela ne veut pas dire qu’il aura plus d’émotion, mais il aura eu plus de temps pour la forme. Je n’ai qu’un mois et demi de tournage et pas quatre mois : on ne peut pas faire comme les autres. Tourner en brousse et ne pouvoir voir les rushes qu’à la fin du tournage n’est pas pareil que de les voir tous les soirs ! Arrêtons de comparer et restituons l’image au centre de tout : on s’en fout que ce soit du celluloïd ou du numérique, il faut que l’image soit faite, comme contrepoids à l’envahissement des images d’ailleurs.
Après la grande boucle que tu as faite avec tes films, c’est un discours de jeune battant que tu tiens là !
Tout à fait. Nous n’avons pas eu ces dernières années la nouvelle vague qu’il aurait fallu ou un mouvement comme le néo-réalisme italien. Nous manquons d’une structure de réflexion pour cela. Les chaînes de télévision se constituent en association. L’association des auteurs-réalisateurs-producteurs africains pourrait négocier directement avec elle. Un dialogue permettrait de mieux démocratiser l’image africaine. On travaille trop dans notre coin. Apprenons à nous connaître.
Après le relatif échec de « Kini & Adams » sur le marché français après avoir pourtant été en sélection officielle à Cannes, tu n’as pas développé d’amertume ?
Le monde est de plus en plus frileux et se recroqueville sur lui-même. Si on ne prend pas des solutions, le jour où les bailleurs retireront la natte sur laquelle ils nous ont couché, il n’y aura plus rien ici ! Il ne faut plus penser qu’on est des cinéastes américains ou européens. Il n’y a pas d’école : on est trop éparpillés ! « Kini & Adams« , malgré un petit budget de 8 millions de francs français, n’était pas trop nul ! Quel gâchis : notre public ne l’a pas vu ! C’est pourquoi je me dis qu’il faut passer par d’autres supports.
Ton dernier film est-il dans cette direction ?
« La Colère des Dieux » était un pari : j’avais des engagements et je voulais les honorer. Maintenant je vais faire des films de proximité : séries, émissions de télévision etc, et d’autre part jeter mes forces dans l’action associative pour que toutes les choses ne soient pas gérées depuis l’Europe seulement. Je suis sûr que ce discours peut être compris.
En terme d’influences, y a-t-il des mouvements cinématographiques qui te guident vers ces nouvelles voies ?
Quand je vois « Dancer in the Dark » de Lars von Trier, cela fait réfléchir. Il est intéressant de voir les possibilités du numérique. Mais la post-production reste très chère quand on veut que ce soit un film. Cela viendra. Par contre, on peut vidéoprojeter l’image numérique. C’est la première fois que Dieu nous aide un peu et nous permet de prendre le train en même temps que les autres ! Il faut développer le savoir-faire.
Considères-tu la littérature africaine comme une possible source d’inspiration ?
La littérature réussit mieux la proximité que le cinéma. Même s’ils ne sont pas très lus, les écrivains se sont multipliés : ils tirent parti de ce qui les entoure et de leur diversité. Ils disent des histoires de tous les jours. Le cinéma étant plus cher est devenu plus élitiste dans les thèmes et la façon d’aborder la société. Ce ne sont pas des œuvres populaires. Nous ne lisons pas assez. Quant à l’adaptation, c’est une technique à maîtriser. Pour « La Colère des Dieux », nous avons travaillé en laissant tomber le papier alors que le financement est sur scénario. Chaque jour nous inventions. Il n’est pas facile d’écrire pour les Africains. Peut-être Sembène… On écrit plus lentement. Mais cela ne veut pas dire que les images ne sont pas dans nos têtes. L’écriture n’est pas notre culture fondamentale. Le piège du scénario est que des membres de commissions qui ne connaissent pas notre culture vont nous juger. Entre une phrase et une image, c’est l’image la vérité, c’est elle qui traduit l’émotion. C’est elle qui traduit le mot.
Tu as l’impression d’avoir beaucoup évolué dans ta façon de travailler le cadre, le montage, la matière filmique ?
Depuis que j’ai quitté l’IDHEC, j’ai l’impression d’avoir appris à découper l’espace. J’ai tourné avec des cameramen qui me laissaient les guider car ils avaient confiance en mon sens du cadre. Le temps que j’y mets est trop juste mais ils me suivent dans ce que je fais. Pour « La Colère des Dieux« , on devait travailler très vite : les techniciens doivent te faire confiance. Chacun défend un peu sa spécificité : le cadreur, le preneur de son etc. C’est l’expérience du plateau qui apprend à obtenir leur confiance.
Corrélativement à ce que tu disais, est-ce que tu adaptes ton image à une diffusion en télévision ?
Oui, car les grands paysages que nous aimons beaucoup y passent mal. Les grands espaces ne sont beaux que sur de grands écrans. C’est un nouvel apprentissage. Il faut travailler dans des rapports de plans qui compensent la petitesse de l’écran. Il nous faut redimensionner les rapports de plans et travailler davantage la proximité. C’est vrai, tu l’as compris, à tous les niveaux !

Cet entretien est édité dans sa version anglaise dans la publication sur les
cinémas d’Afrique réalisée par le African Film Festival de New York
(printemps 2003).///Article N° : 2758

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