L’édition de bande dessinée aux Antilles-Guyane

Lorsque la belle endormie se réveille…

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La bande dessinée fut longtemps le parent pauvre de l’édition antillaise. Dans cette région de la France d’outre-mer qui a donné de grands noms comme Édouard Glissant, Aimé Césaire ou René Maran, les auteurs de bande dessinée ont en effet longtemps été aux abonnés absents, du faute, sans doute d’une quasi-pénurie de maisons d’éditions locales.

C’était le cas en Guyane qui ne disposait d’aucun éditeur jusque dans les années quatre-vingt-dix. De nos jours, l’édition locale se limite à une seule maison d’édition : Ibis rouge, créée en 1995 à Cayenne et présente dans quatre départements ultra-marins : la Guyane, donc, la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion. Ibis rouge a cinq albums de BD parmi son catalogue de quelque 400 titres (pour 250 auteurs, à peu près). Le premier titre est sorti en 1998. Il s’agit de Laventir mèt doko scénarisé par le comédien Guyanais Bruno Clery et dessiné par Cocoon, alias Corentin Lecourt et Fab Dee Moe’s (Fabrice Masson-Guilloux), deux artistes métropolitains qui fréquentent régulièrement la Guyane pour y animer des ateliers. « L’histoire se passe dans un Cayenne un peu réinventé, presque futuriste sans être moderne. Avec peu de paysages mais quelques scènes de rue très intéressantes, les auteurs s’attachent plus aux personnages symbolisant la diversité ethnique de la Guyane, et aux dialogues, assez savoureux, l’histoire contant l’histoire d’un personnage hâbleur et assez paresseux sous la forme d’un conte amené par un conteur traditionnel… (1) » Lecourt (2) et Clery travaillent également sur un projet intitulé Lavi moun depuis maintenant quelques années. Lecourt a également réalisé deux petites BD pour une association guyanaise qui vient en soutien aux populations du fleuve, en particulier les Wayanas et les Bonis. En 2003 puis 2006, Ibis rouge a publié deux autres albums réalisés par des métropolitains : une adaptation du roman de Jorge Amado Le Vieux marin par Hugues Henri, enseignant en art plastique au lycée Schoelcher en Martinique et Le Chant du paypayo de Julie Blanchin, un album documentaire sur le travail de chercheurs en Amazonie française.
Puis en 2010, est sorti l’amusant Lé zitata du jeune martiniquais Luko qui raconte les aventures d’un jeune guadeloupéen venu en Martinique pour vivre sa passion pour le théâtre.
En parallèle est sorti Chéri, je veux une maison ! de Rémi Auburtin, architecte de profession, et Olivier Copin qui traite sur un mode humoristique les péripéties auxquelles font face ceux qui veulent faire construire en Guyane. Olivier Copin a déjà illustré plusieurs albums pour enfants pour le même éditeur (Gros bec et ses amis, Les aventures de Toti la tortue, Mesdames les grenouilles…) et un recueil de dessins humoristiques, Instantanés, paru en 2005.
Avec ces deux titres, Ibis rouge commence donc à investir un domaine assez délaissé dans le département. Le bilan est cependant maigre pour la Guyane qui a pourtant vu naître la première bande dessinée française de la région. C’était en 1978, avec Candia la petite oyapockoise scénarisé par le Béninois Jules Nago, qui, marié à une Guyanaise, vivait à Cayenne et dessiné par Maurice Tiouka, futur homme de radio.
Aux Antilles, la bande dessinée a mis du temps à émerger sur la scène éditoriale. Dans les années soixante-dix, en Martinique, deux mensuels furent fondés par le journaliste et écrivain Tony Delsham : MGG et Colick Blag bo kaye. Elles ont fédéré autour d’elles une grande partie des dessinateurs locaux qui allaient faire parler d’eux par la suite : Abel (Patrick Chamoiseau), les frères Nayaradou, Georges Puisy… Sans être indépendantistes, ces revues n’hésitaient pas à aborder, sur le mode de l’autodérision, des thèmes tabous à l’époque comme l’utilisation du créole à l’école, la question de l’autonomie culturelle des Antilles-Guyane ou les rapports entre les îles et la métropole… D’autres magazines de BD ont adopté par la suite ce même ton : Un je-ne-sais-quoi de 97-2 (1976), Kréyon noir (1994-1997), Mot phrasé (2000) ou Migan (2002) et surtout Fouyaya, (52 numéros entre 1982 et 1987) qui eut recours à des dessinateurs de MGG (3).
Les premiers albums sortent au début des années quatre-vingt. Quelques-uns sont l’œuvre d’éditeurs. C’est le cas de Desormeaux qui a publié Delgrés, les Antilles sous Bonaparte (1981) et La Tribu caraïbes (1984). Le premier est un album historique retraçant un épisode de l’histoire local par Chamoiseau (scénario) futur prix Goncourt et Georges Puisy (dessin). Le second est un recueil de planches humoristiques de Pancho diffusées dans des quotidiens ou des hebdomadaires comme le Télé 7 jours local ou France Antilles où l’auteur développe sa vision décapante de la société antillaise. Suivront Pa ni pwoblem (trois tomes aux éditions SADIP), les deux tomes de Chronique (Laisse moi te dire et Fais ça pour moi chez Exbrayat) en 1990 et Poil à gratter (Quadra éditions) en 1997. Les éditions Lafontaine, pour leur part, ont publié un seul album, Les calebasses sacrées de Lafontaine et Cordinier (2001), toujours disponible. Les autres BD publiées étaient le fruit d’initiatives isolées, voire d’autoéditions : Ti-canotiers de José Clavot (1987), une adaptation d’une œuvre de Lafcadio Hearn, Le Retour de Monsieur Coucha (1984) de Chamoiseau et Tony Delsham, Les Esclaves se déchaînent (Saint-Jean et Sétan), qui remet en mémoire les révoltes des esclaves du XIXe siècle et, enfin, des albums créolophones comme Ramboulé de Martel et Colbac ou Zot vwé zafè ! qui contient trois contes (les deux derniers édités en 1985). À ceci, s’ajoutait un album édité à l’issue de Karibulles, le salon guadeloupéen de la bande dessinée (1990) et un album publié par la librairie Cas’a Bulles à l’occasion de la commémoration de l’éruption de la montagne Pelée, en 2002.
Depuis le milieu des années 2000, la production d’albums est en forte hausse sur les deux îles. La création de la maison d’édition Caraibéditions n’y est sans doute pas pour rien. Créé par Florent Charbonnier, avec Frédéric Dumas, propriétaire du réseau des librairies BD Cas’a Bulles, Caraibéditionss’est spécialisé dans la bande dessinée. Les premiers albums furent d’abord des rééditions en langue créole des grands classiques franco-belges, à savoir Astérix et Tintin. Mais, depuis deux ans, Caraibéditions a lancé sur le marché antillais et métropolitain plusieurs albums originaux. Ce fut tout d’abord le tout premier « manga des Antilles », Les Îles du vent, dessiné par la jeune Elodie Koeger et scénarisé par Hector Poullet (qui avait adapté auparavant Le Grand fossé d’Astérix). Après un premier tome sorti en 2009, le second est sorti en octobre de l’année passée. En dehors de La Légion Saint-Georges, abordé plus loin, Florent Charbonnier a également sorti en 2010, Bulambemba du congolais Serge Diantantu, le premier tome d’une série sur l’histoire de l’esclavage, soutenue par l’Unesco, qui démarre dans l’embouchure du fleuve Congo. Deux autres albums ont été publiés, les deux premiers volumes de Petit Jacques, des contes antillais mis en BD par le poète et écrivain Alain Mabiala (4) sur un graphisme de Bernard Joureau.
Mais d’autres éditeurs de la région s’intéressent également à la bande dessinée. C’est le cas de PLB éditions, créées en 1997 en Guadeloupe. Celles-ci ont publié deux albums de Mikaël (5), auteur de BD pour enfants installé au Canada après avoir vécu quelques années aux Antilles. Malgré son jeune âge, Mikaël a à son actif les six albums de la série Junior aux éditions métropolitaine P’tit Louis, deux albums aux éditions Clair de lune (Les Nuages en 2007 et La Neige en 2008) ainsi que plusieurs autres productions – BD et livres pour enfants – chez divers éditeurs (La Goélette, Spoutnik, Coup d’œil). Pour PLB, il a publié en 2009 Les Requins et le Trésor sous-marin, une histoire qui vise à présenter la plongée sous-marine aux enfants et Félice et le flamboyant bleu en double version française et créole (Félice é fanbwayan blé-la) qui raconte l’histoire d’un petit orphelin dans un bourg des Antilles, devenu bouc émissaire des villageois et forcé d’aller à la recherche du flamboyant bleu pour devenir riche (6). PLB a également édité en 2007 Bonjour Tibitin ! de Jean Michel Renault, le second tome de la série des Aventures de Tibitin le petit antillais malin, démarré en… 1981 ! Le premier tome, C’est malin Tibitin !, mettait en avant une sorte de petit gavroche qui se voulait représentatif de l’humour antillais ainsi que de la vie sous les tropiques. Le tome II se penche surtout sur la faune et la flore locale de façon pédagogique. Un troisième tome suit en fin d’année 2009, Kimbé rèd Tibitin ! édité par l’auteur dans sa propre maison d’édition, Pat à pan. L’éditeur réunionnais Orphie est présent depuis de nombreuses années dans l’ensemble de l’outre-mer français, en particulier aux Antilles. Il a, à son catalogue, des bandes dessinées tournées vers la Martinique et la Guadeloupe. On peut citer les deux ouvrages du dessinateur congolais Simety et du scénariste martiniquais Blaise Bourgeois, ayant pour héros un petit garçon, ti Niko. Le premier album, Mais ! Comment les grands y font les bébés ? (2005) se déroule en Martinique et aborde le thème de la conception. Le tome II, Ma maman en calcul… Elle plus que forte (2007) parle de l’accompagnement scolaire des enfants par les parents et se déroule en métropole dans les milieux antillais. Un troisième album devrait sortir prochainement. D’autres sont des rééditions d’une première version. C’est le cas de Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue précédemment publiée chez Hachette BD en 1985. Enfin, en 2009, est sorti Alexandre Dumas, le diable noir, biographie du père de l’écrivain. On peut également citer quelques œuvres qui relèvent de l’auto-publication. C’est le cas d’Opéra nègre, une adaptation illustrée d’un livret d’opéra par Luk Gama et Didier Ramdine, Un tambour pour la révolution (2009) que José Clavot édite dans la maison d’édition qu’il a créée : West Indies Cartoon, Les Man’Kou débarquent à Paris de François Gabourg (7), ancien de Fouyaya, sur les aventures de quatre Martiniquais voyageant à Paris (8) et Les chroniques du chien errant (Ed. AOL), recueil de planches de Suga (Djibril Succab) qui donne une version personnelle humoristique et critique de la société guadeloupéenne.
Le retour du festival de BD, Caribulles, en 2010, vingt ans après la première édition, est une démonstration de plus d’une émergence indéniable de la bande dessinée francophone dans la région.
En métropole, la bande dessinée antillaise a longtemps été le fruit de talents individuels isolés pour lesquels l’origine géographique restait quasi-anecdotique.
C’est le cas de Pacco (Pascal Dorwling-Carter) qui a publié Fucking Karma- Los Angeles en 2007 (chez Paquet) mais aussi les deux premiers tomes de la série Maé, issue de son blog (9) ou bien du jeune Ynho, auteur du premier tome du manga Suupa Kokujin, paru chez Dagan l’an dernier.
On peut également citer Serge Saint-Michel, longtemps scénariste de Kouakou et de Calao mais également de plusieurs dizaines d’albums jusqu’à son décès survenu en 2007.
Mais l’exemple le plus remarquable est celui d’Aristophane, considéré jusqu’à son décès en 2004 comme l’un des grands auteurs de la génération des années quatre-vingt-dix avec, entre autres, les magnifiques Contes démoniaques (L’association, 1995) et Les sœurs Zabimes (Ego comme X, 1996). Mais la totalité de son œuvre est pour adultes et se prête peu à une lecture linéaire.
D’autres auteurs, bien qu’édités et diffusés en métropole, laissent transparaître culturellement leurs origines caribéennes. C’est le cas de Jack Exily (10) (né en 1971) qui a commencé sa carrière en Martinique avec le journal de BD Kréyon noir mais également la publication de Machann’koko : souvenirs d’enfance (Gondwana éditions), Le sommeil des dieux (chez Lafontaine), West Indies blues (1996) et Karnaval zombis (1998). Depuis, il publie à compte d’auteur plusieurs albums en métropole : Milloch, 7 contes de Simon soul, Fleur d’oranger Essence de vanille (avec Anselin), Soul comics… ainsi que chez des petits éditeurs : Lanmou (La cafetière). Son univers graphique reste très proche du monde de l’enfance. Roland Monpierre compte près de trente années de carrière derrière lui, depuis Le Repas antillais en 1983, chez Futuropolis. Tout son univers graphique est très tourné vers le monde caribéen. C’est le cas de ses derniers albums, en particulier les deux tomes du biopic sur Bob Marley (La Légende des Wailers,2006 et La Légende du lion,2008) qui constitue une nouvelle version d’un album publié en 1988 (11) aux éditions caribéennes (12). En 2010, Roland Monpierre a publié chez Caraibéditions le premier tome de La légion Saint-Georges, album historique qui évoque le chevalier Saint Georges, musicien et escrimeur de couleur du XVIIIe siècle.
Joël Cimarron, responsable de la collection Le théâtre des ombres aux éditions Karibencyla, illustre des contes pour enfants (13) faisant le lien entre des univers culturels différents. Venant du cinéma d’animation, Cimarron s’inspire de la mythologie complexe du vaudou dans une histoire où la possession d’un couteau maléfique fait rentrer trois gamins dans un univers fantasmagorique (14). En 2010, les éditions Delcourt ont publié la première BD métropolitaine « entièrement antillaise » de l’histoire. Encyclomerveille d’un tueur est né d’une rencontre entre l’écrivain Patrick Chamoiseau et Thierry Ségur, tous les deux Martiniquais. Ce dernier s’était déjà fait connaître avec les trois volumes de la série Légendes des contrées oubliées (1987-1989) puis Le Roi des méduses en 1997, superbes albums au graphisme dépaysant et surprenant à chaque planche. Pour Chamoiseau, il s’agit également d’un retour à la bande dessinée. Il avait participé à l’aventure de MGG sous le pseudonyme d’Abel puis avait publié un album en grande partie créole en 1984 : Le Retour de Monsieur Coutcha, sur un scénario de Tony Delsham (15).
Le tome I de Encyclomerveille – L’Orphelin de Cocoyer grands-bois raconte l’histoire d’un enfant qui est témoin de la mort de ses parents déchiquetés par un monstre. Recueilli par un fossoyeur, l’orphelin sera initié au monde parallèle et extravagant des morts.
Peu à peu, se dessine aux Antilles l’émergence d’un véritable mouvement en faveur du 9e art, qu’il soit d’inspiration locale ou « moins typée » (16). Facile d’accès, ce corpus mérite d’être connu dans un contexte où la bande dessinée franco-belge est de plus en plus standardisée et en panne d’inspiration scénaristique. Mais, pour cela, encore faut-il que les éditeurs et diffuseurs français en soient conscients…

1. Conférence de Stéphane Granger à Cayenne, décembre 2007.
2. Son blog est sur [http://cinecitto.blogspot.com/]
3. Fouyaya publiera également des recueils de planches de Ti-Jo : Georges Puisy, Les Makrels en folie (1984) ; De drôles de Makrel, 2001 ; Ti chal mako, 2002.
4. [http://www.alain-mabiala.com]
5. [http://www.mikaelbd.com/]
6. La critique de cet album par La joie par les livres est sur [http://www.takamtikou.fr/bibliographies/notices/felice-et-le-flamboyant-bleu]
7.[http://www.gabourg.com/]
8. Gabourg a également édité deux recueils de dessins satiriques : Rouj bitume et Carton rouj.
9. [http://www.mae-bd.fr/]
10. [http://www.mae-bd.fr/]
11. À titre d’informations, cet album est toujours disponible en format PDF aux éditions L’harmattan.
12. Créées par Alex Roy-Camille dans les années 70, les éditions caribéennes sont l’une des rares maisons d’éditions créées par des antillais en métropole.
13. [http://www.karibencyla.com/portal]
14. [http://www.joelcimarron.com/]
15. Il est encore possible de commander cet album en passant par Martinique éditions.
16. On peut rajouter à ce panorama le site Bima city [d’Ismaël], jeune auteur d’origine algérienne, qui y développe une bande dessinée numérique se déroulant en Guadeloupe.
Cet article a été publié une première fois sur le site de La joie par les livres – Takam tikou, le 24 février 2011///Article N° : 10490

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Les images de l'article
© Bruno Ricon
Dans la série Ti Niko © éditions Orphie
Tintin en créole © Caraïbes éditions
Couverture Mémoires de l'esclavage tome 2 © Caraïbes éditions




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