Lonbraz kann, de David Constantin

L'éclat d'un peuple en mutation

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Des paysages d’une subjuguante beauté, des restes industriels, une flaque d’eau, des murs délavés, un habitat très simple… Ces images ouvrent Lonbraz kann (L’Ombre de la canne) au rythme de cordes cristallines à résonance indienne, avant que le vieux Bissoon ne sorte pour son rituel d’offrande d’eau à la terre. En quelques plans, le film est annoncé : la fin d’une histoire ancestrale, la perte d’une tradition et de la fraternité, la fermeture du moulin à cannes qui faisait vivre la communauté, l’expulsion des ouvriers pour construire un complexe touristique, le mépris des patrons et des dirigeants, la débrouille des uns et l’impuissance des autres, l’amour impossible dans des temps de détresse, le départ programmé pour beaucoup…
Bissoon a toujours fait semblant de ne pas voir ce que voyait Marco, son fils adoptif : la femme nue dessinée par les montagnes à l’horizon. Car la sensualité des paysages envahit les êtres, au point de réveiller chez Marco le souvenir de la chère disparue ou d’enflammer les échanges de regards avec sa voisine indienne, femme du contremaître qui subit parfois la morgue de ses voisins. Cette société multiculturelle vibre de tensions mais se réunit dans la truculence du créole (dont nous ne saisissons malheureusement que la traduction), ce « kreol morisien » que parlent même les marchands chinois et qui pulse relations et réactions. L’amertume n’en est que plus forte face au rouleau compresseur des jeux d’intérêt dans cette transition de la campagne mauricienne entre 19ème siècle industrieux et 21ème siècle mondialisé. Marco est avare de mots, mais son regard en dit long et sa rage sourde dans les moments cruciaux. « Aurions-nous pu faire quelque chose ? », dit-il à l’activiste qui harangue les autres sans succès.
« Tout ça va disparaître ? », lâche Bissoon qui rappelle qu’il est né là-bas, dans les montagnes qui dessinent une femme nue. Chronique douce-amère, Lonbraz kann ne s’arrête cependant pas au constat de la désintégration d’un monde. Il est moins sombre que les errances des jeunes de Les Enfants de Troumaron de Harrikrisna et Sharvan Anenden (2013, cf. [critique n°11404]). Chacun a la vitalité d’explorer les possibles et l’Otentik boutik qui ne vendait aucune de ses chinoiseries se mue en un Otentik snack faisant le plein de touristes ! Comme dans le beau Bénarès de Barlen Pyamootoo (2006, cf. [critique n°10981]), il est possible de gagner sa place au paradis, même s’il faut partir au-delà des eaux.
C’est pourtant d’une menace que nous parle ce film, celle d’une perte culturelle et d’une déstructuration à la faveur des reconversions industrielles et sous la pression des profiteurs, celle de la perte d’une terre nourricière. David Constantin nous la rend visible et prégnante, car l’attention aux gestes et aux êtres et la belle épure de Lonbraz kann n’a rien de la carte postale et tout de l’empathie avec son peuple en mutation. Là-bas, en Ile Maurice, des hommes et des femmes tentent de survivre en mobilisant les valeurs qui font leur beauté. Ce film sait en rendre compte.

///Article N° : 13173

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