Manu Dibango : « J’ai grandi entre Halléluia et le début de Soul Makossa »

Entretien de Julien Le Gros avec Manu Dibango

Son gros rire résonne aux oreilles des mélomanes de tous poils. L’homme aux lunettes noires est de retour avec un opus qui transcende les générations : Past present future

Manu Dibango vous avez plein de casquettes : musicien, compositeur, chef d’orchestre arrangeur…
Je me définis surtout comme un musicien curieux. Tu peux être instrumentiste et te caler sur un instrument, avoir l’amour des instruments, en essayer plusieurs et ça t’amène à être arrangeur. Pour être arrangeur il faut connaître les possibilités de plein d’instruments. Ce sont des couleurs. Chaque instrument amène une couleur. L’arrangement est comme une peinture. Il faut qu’il y ait une harmonie de couleurs. Moi de nature je suis un musicien qui écrit et joue de plusieurs instruments.
Vous arrivez avec un nouvel album : Past Present Future
Il y a une reprise de Soul Makossa » qui s’appelle Soul Makossa 2.0. L’idée n’est pas de moi mais d’un jeune anglais : Wayne Beckford, Jamaïcain d’origine, vivant à Londres. Il est à Stockholm maintenant. C’est lui qui m’a convaincu. À un moment donné il faut éviter de faire un disque de trop. Ce jeune m’a amené une autre vision de ce morceau-là, que je n’aurai jamais pu imaginer tout seul. J’ai dit banco. On a fait un album assez étonnant. On a fait le single. Quand on voit comment ça sonne les gens sont très étonnés que j’en fasse partie ! Je suis dedans et dehors car Wayne a amené d’autres couleurs à ce morceau, un autre texte, une instrumentation différente. J’ai rebondi dessus. C’est une instrumentation à étages. J’ai juste collaboré avec lui, pris mes musiciens pour certains morceaux et une ou deux chanteuses. Quand on a commencé j’ai eu du mal à entrer dans son univers. Où ça démarre ou ça ne démarre pas ! On a mis quinze jours à se chercher et voir l’épicentre de ce qu’on était en train de faire. Une fois qu’on a été là-dedans il a amené son matériel à la maison. On a enregistré une bonne partie à domicile. Après on est parti du côté d’Orléans dans un studio. Ensuite on est allé dans deux ou trois autres studios à Paris : techniciens différents, environnements différents. C’est un disque entre guillemets de couleurs, et qui au final réunit plein de jeunes africains (Passi, Oum, Pit Baccardi, Djanny, Chantal Ayissi, X Maleya…)
Pour faire un bond dans le temps, comment était le Cameroun que vous avez connu avant guerre ?
C’est un gros bond ça ! Rires. J’ai vécu au Cameroun, à l’époque du protectorat français, jusqu’à l’âge de quinze ans. Ceci étant, le protectorat en réalité était une colonisation qui ne disait pas son nom. Le pays était sous colonie. Il y avait deux sociétés : l’Européenne et l’Africaine. Mais certains d’entre nous étions protégés. Dans ma famille nous sommes protestants. Ma mère, Douala, dirigeait la chorale. Très tôt j’ai été au temple. J’ai eu la chance d’avoir un père fonctionnaire. Il avait certaines facilités. Le problème pendant la colonisation était de faire partie de la société africaine. Ce n’est pas toujours évident d’être à un niveau dans la société alors que d’un autre côté on collaborait avec les Français. Mon père, issu de l’ethnie Yabassi, travaillait avec les Français, avec les blancs. Mais quand il arrivait à la maison il faisait partie de la société. D’autant que je fais partie d’une famille où il y a la chefferie. Son grand frère était chef traditionnel. Mon père devait hériter de ça mais a refusé. Je n’en ai pas voulu non plus. Je n’aime pas ces histoires-là. J’aime réussir par moi-même. Disons que c’est une famille noble quelque part, avec tout ce que ça comporte. C’est ainsi que mon père m’a envoyé en France très tôt. À cette époque-là on ne venait pas comme immigré. On venait dans la mère patrie parce qu’on avait la chance de pouvoir continuer ses études en France, en Europe. J’avais des correspondants dans la Sarthe. J’y ai toujours des amis puisqu’on a monté un festival à Saint-Calais. On a fêté la quatorzième édition cette année.
Quand vous êtes arrivé en France, dans la Sarthe, à la fin des années quarante ça a été le choc des cultures ?
N’oubliez pas qu’à l’époque j’avais quinze ans. J’étais jeune. Si tu viens à vingt ans et que tu es déjà marié là-bas ce n’est pas pareil. Mais quand tu fais ta puberté là ! C’était l’époque où on sortait de la guerre. Les gens avaient besoin d’amour. Il fallait tout reconstruire. Il n’y avait pas de chômage. À la campagne on vivait dans une maison avec un énorme jardin. Il y avait tout dans le jardin potager. Les gens sortaient juste de temps en temps pour prendre la viande. Il y avait des poules, des canards, des lapins. C’était la vraie campagne française ! Les circonstances n’étaient pas les mêmes. On ne peut pas s’imaginer comment on vivait en France dans ces années cinquante, juste avant les Trente glorieuses. Il y avait encore le plan Marshall. Effectivement j’étais le petit noir. J’étais la curiosité du coin parce que j’étais le seul. Cela m’a donné un blues énorme parce que j’avais besoin de voir des gens de ma couleur. Je n’en ai pas vu pendant deux ou trois ans. Ça marque quelqu’un. J’étais dans une sorte de solitude. Mais j’avais quand même des copains. On allait en colonie de vacances comme tout un chacun. Je suis entré dans la société. J’ai été adopté dans ce sens-là. Bien sûr, au départ, les gens me touchaient pour voir si je ne déteignais pas. Mais moi aussi je touchais les cheveux pour savoir pourquoi ils sont blonds ! C’est un moment où on est tactile, sans mauvaise intention. C’est juste la curiosité bête des enfants. Si ça se passait maintenant on le prendrait comme « Oh il a dit que je suis noir ! » Ce n’est pas la même chose. La France est dans un autre scénario. Je préfère quand même le scénario de ma jeunesse !
À l’époque on vous vendait déjà l’Europe comme la terre promise en Afrique
Ils savaient se vendre les Français avec leurs droits de l’Homme. Après tu te rends compte que ce sont les droits de l’Homme… blanc. Vendre un pays ça dépend comment on donne envie aux gens de rêver d’un pays. C’est tout un merchandising, une entreprise de communication. E n l’occurrence la communication fonctionnait bien puisque tout le monde rêvait de venir en France. Chez nous il n’y avait que la terre, pas de ciment. On avait des cases, très peu de maisons aménagées. On rêvait et puis on avait les bouquins. Les bouquins te font encore rêver puisque ça te permet de fixer ton imagination. Et puis tu te rends compte qu’entre le rêve et la réalité il y a un monde. Par contre à cette époque, j’ai découvert avec la France profonde une France qui ressemblait à mon Afrique. Je me suis aperçu que les gens des villages sont partout pareils. Mais ces gens-là se font vendre des idées par les politiciens. Le paysan français n’a jamais demandé à ce que d’autres pays soient colonisés et à ce qu’on leur amène des gens. Le paysan est devant le fait accompli comme moi j’étais devant le fait accompli. Beaucoup de choses se passent sans son consentement. Même si c’est pour son bien. On lui dit que c’est pour son bien, pour que le pays avance. Il n’en demande pas tant. Mais il est piégé. À l’époque on enrôlait les gens de force au service militaire. On allait chercher les gens dans les campagnes. On a oublié ça maintenant. Ça a toujours été des contradictions entre les dirigeants qui ont une perspective et les habitants qui veulent juste être tranquilles. Chez nous c’est pareil. Les politiciens sont là pour changer les billes. Ça déstabilise. Mais on se rend compte que c’est dérisoire. Tout le monde meurt un jour !
Comment avez-vous appris la musique ?
Je crois qu’on naît musicien. Ça a commencé par les chorales. Ma mère la dirigeait. Mon oncle, le grand frère de mon père jouait de l’harmonium à l’église, du temps des Allemands. Mon père est né en 1908. Le Cameroun était donc encore sous autorité allemande, jusqu’en 1918. Ce n’est pas comme le Sénégal, où les Français étaient présents depuis trois ou quatre siècles. Les Français sont arrivés chez nous juste au début du siècle dernier. Il y avait beaucoup de protestants au Cameroun, des catholiques, des musulmans. Je suis tombé dans une famille religieuse. Le petit frère de mon père par contre jouait de la guitare, avec de la musique traditionnelle. J’ai été baigné dans les deux : Halléluia d’un côté et le début de Soul Makossa de l’autre côté, à la maison ! Ça ne suffit pas pour te rendre musicien. Mais si tu as la fibre ce sont des choses que tu entends, aime. Et sans que tu t’en rendes compte le destin peut te diriger vers tes propres amours et ça coïncide avec tes rêves…
Comment le saxophone est-il venu à vous ?
Le sax est un hasard qui est devenu une réalité. J’aimais cet instrument mais je n’avais pas les moyens de m’en procurer un. Entre-temps j’ai commencé par le piano. À l’école avec mes profs on a commencé comme tout un chacun : La lettre à Élise, la Méthode rose. J’allais en colonie de vacances. Je me suis aperçu que chaque fois que je voyais un magasin de musique, par moments je loupais le train tellement j’étais émerveillé par les instruments ! Mon destin était là sans que je sache. Finalement quelqu’un m’a prêté un saxophone. Je l’ai gardé. Ce n’était pas une histoire d’amour immédiate. J’aimais toucher cet instrument mais je n’aimais pas en jouer parce que ça me chatouillait. Je me suis entêté. Entre le saxophone et moi ça n’a pas été un coup de foudre mais plutôt une histoire à la longue. Finalement ça fait partie de mon environnement et c’est avec ça que je m’exprime. Comme quoi !
Plus tard, avec votre saxophone vous avez côtoyé un Paris et un Saint-Germain-des-Près très intenses
J’ai d’abord écouté Sidney Bechet, ensuite Memphis Slim. Tout un beau monde naviguait à Saint-Germain : les existentialistes, les Sartre, les frères Jacques… J’ai vécu cette époque-là. C’était fantastique. Il y avait des clubs de jazz partout. Et puis les créateurs de cette musique étaient encore en vie. Louis Armstrong venait ici, Duke Ellington ici, Count Basie là. Mezz Mezzrow a écrit un bouquin La Rage de vivre qui a bercé des générations d’amoureux de cette musique. C’était l’époque des « zazous ». C’était ma chance d’être au bon endroit au bon moment. Il y avait un chinois à l’entrée qui ne distinguait pas un noir d’un autre ! Il nous laissait rentrer avec le même billet aux « Trois maillets ». Bill Coleman jouait là. Guy Lafitte, Michel de Villers, beaucoup de bons musiciens. Ça dansait le Be-Bop. Jean-Pierre Cassel était un très bon danseur de Be-Bop. Il faisait partie de la bande. J’ai connu Gainsbourg, pianiste de bar. De Funès et Darry Cowl l’étaient également avant qu’ils ne fassent de la comédie. Tous ces gens-là faisaient de la musique. C’était une époque folle. Il y avait aussi plein de clubs du côté de la rue de Rennes. J’en ai profité. Il y avait « Le Tabou », le « Vieux colombier » où jouait Sidney Bechet. C’était un privilège de danser sur la carotte. On appelait le saxophone soprano de Sidney Bechet : la carotte. Les jeunes gens de maintenant ne connaissent ces gars que par l’Histoire ou par des films qu’ils peuvent voir à la télévision. Claude Bolling était encore en culottes courtes quand il jouait avec Lionel Hampton. On a tous grandi ensemble. De temps en temps je fais des choses avec Claude Bolling. Chacun de nous s’est dirigé à sa manière. Mais on est de cette époque-là et on a survécu ! Il y avait aussi la biguine, le mambo, les frères Légitimus. L’oncle de Pascal, Gésippe, avait un Big band. Il jouait vraiment la musique cubaine. Rue Blomé dans le 15e, du côté de Montparnasse, il y avait un club où c’était vraiment la biguine avec la canne à sucre. Tous ces clubs étaient tropicaux. À Saint-Germain c’était jazz : le Bilboquet, la Rose rouge, le Caveau de la Huchette. Le patron, jusqu’à présent, c’est un copain : Dany Doriz. On joue encore ensemble.
Comment étiez-vous perçu en tant que musicien noir à ce moment-là ?
Les bons Noirs à l’époque c’étaient les Américains. Leur musique faisait rêver. Les Africains qui étaient à Paris ne venaient pas pour travailler. C’étaient des étudiants. Ils étaient français. Ce n’étaient pas encore des immigrés. Les pays africains sont devenus indépendants à partir des années soixante. Mais jusque-là tous les Africains francophones étaient français. On avait des passeports français. On a du mal à imaginer ça aujourd’hui. Les Africains ne venaient pas en tant qu’immigrés. Les immigrés c’étaient les Italiens, les Portugais, les Espagnols mais pas nous ! Si tu étais noir, que tu sois africain ou américain, ça ne dérangeait personne.
À l’époque, la musique africaine était particulièrement méconnue en Europe
Naturellement, si tu étais américain, tu étais privilégié. Il y avait le plan Marshall. La musique américaine faisait rêver à l’époque mais pas spécialement l’Afrique. Il n’y avait pas encore de musique africaine à Paris. La musique africaine a commencé à être connue ici avec Myriam Makeba et le combat qu’elle menait contre l’Apartheid. Ça a été la première africaine à jouer à l’Olympia. Des gens comme moi, qui sont partis aux États-Unis dans les années soixante-dix, ont donné une certaine image d’une certaine Afrique. Ensuite, dans les années quatre-vingt, les Salif Keita, quand Jack Lang et « Tonton » étaient aux affaires, ont ouvert les musiques du Tiers-monde. Jusque-là il n’y avait que quelques personnalités qui émergeaient. Mais dans l’absolu c’est plutôt la musique des pays anglophones qui marchait.
Vous avez fait partie de l’Histoire sans le savoir au moment des Indépendances africaines ?
J’ai vu Patrice Lumumba ! C’est du Molière. J’ai fait de la prose sans le savoir ! J’étais jeune et insouciant. Il y a eu la fameuse table ronde belgo-congolaise en 1960. Je jouais à Bruxelles chez un Sénégalais, métis du Cap vert, qui s’appelait Fonseca. Il avait un club où se retrouvaient le soir les congolais qui étaient là : les Lumumba, les Albert Kalonji (1). Mobutu était encore journaliste d’ailleurs. Patrice Lumumba était venu avec le chef d’orchestre Joseph Kabassélé. Kabassélé avait besoin d’un saxophoniste pour faire des disques. Le sien était malade. Le destin est passé par là. Je suis allé faire les disques, qui ont eu beaucoup de succès. Ça m’a fait partir au Congo, pendant la guerre. Il y avait déjà les Casques bleus là-bas. Quand je suis parti, on venait de tuer Lumumba six mois auparavant. On était inconscients. J’avais ma femme belge. On était le seul couple mixte dans tout ce bazar. Je vous garantis qu’à l’époque ce n’était pas une petite affaire ! Au mois d’août 1961 on est parti au Congo. On était censés rester un mois. Je suis resté deux ans ! Mon aventure africaine a commencé comme ça…
Votre prise de conscience réelle de la musique africaine s’est faite à ce moment
Même quand j’étais au Cameroun, avant mon départ en France, on ne jouait pas de la musique africaine. J’ai connu la musique africaine en étant là au bon moment, avec un des plus grands orchestres congolais : l’ « African jazz », celui de l’hymne des indépendances : Indépendance Cha cha. J’ai pu jouer en Afrique pour les Africains. Faire danser les Africains en Afrique avec un orchestre africain. Ça a été mon école. Avoir le rythme juste pour faire danser les gens sur cette musique. Quand j’étais en Europe au cabaret les « Anges noirs », on jouait toutes les musiques. Le problème de la danse ne se posait pas. L’éducation, l’initiation à la musique africaine ça s’est passé sur place.
Quel était le Congo que vous avez découvert à cette époque ?
C’était un pays en guerre. En général, quand un pays est en guerre, les gens s’amusent beaucoup. Ils ne savent pas comment sera le lendemain. Ils vivent le présent intensément. J’étais à Kinshasa. En même temps les Casques bleus mitraillaient et bombardaient au Katanga. Le Congo est très grand. C’est pratiquement un sous-continent. C’est un pays difficile à gouverner. Quand tu es jeune, que tu es dans une bande d’amis, tu ne te rends pas forcément compte. On ne s’occupait pas spécialement de politique. Je ne me suis jamais spécialement occupé de politique d’ailleurs. C’est peut-être pour ça que j’ai survécu. Il y a beaucoup de musiciens engagés qui sont morts pendant les combats. Il y a des gens comme Franklin Boukaka (2) qui ont été tués. Fela Kuti, avec ses convictions, n’a pas été tué mais c’est tout comme. Sa maman a été défenestrée. Il y a beaucoup de gens comme ça. J’ai un autre combat, c’est le combat culturel.
Quand vous êtes venu au Cameroun en 1963 la situation n’était pas meilleure !
C’était violent. Quand on se baladait, des fois on voyait les têtes coupées des gens sur des piques. C’était dur ! Mais si je vous parle aujourd’hui c’est que j’ai survécu !
Quelle est la genèse de votre tube Soul Makossa enregistré en 1972 ?
Un tube c’est souvent la face B parce que personne ne l’attend ! Et il arrive. On faisait des singles. J’étais parti faire un single : le morceau de la huitième coupe du monde d’Afrique, dont personne ne se souvient aujourd’hui. D’autant plus que le Cameroun a perdu ! Comme il faut bien une face B. j’avais composé ce morceau. Quand je le jouais dans le quartier à Douala les mômes rigolaient à cause du jeu de mots que j’avais fait sur Makossa. Je me suis dit : »Pourquoi je ne le mettrai pas là ? » On perd la coupe. Le Congo nous bat 1 à 0. Personne ne voulait plus entendre parler de ce disque. Un ou deux ans après, c’était l’époque de Black is beautiful, de Racines d’Alex Haley. Les Noirs américains sont venus en France chercher des disques d’Africains faits en France. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé comme productions africaines. Dans le lot, il y avait ce petit 45 tours. And the winner is ! Rires. C’est comme ça que les Américains voyaient la musique africaine. Ils en ont fait un tube mondial. Soul Makossa est devenu un standard. C’est toujours pareil. C’est le destin qui se fixe un moment sur vous. Je l’ai juste composé. Mais j’ai écris ça parmi d’autres. L’horloge de l’être humain s’est arrêtée sur ce morceau-là !
Vos déboires juridiques sur les droits d’auteurs de Soul Makossa sont-ils terminés ?
Je ne les ai pas toujours eus mais j’en ai eu quelques-uns. Il y a toujours des gens qui jouent le jeu et d’autres pas. Avec Spike Lee par exemple, j’ai touché. Avec Will Smith et Jay-Z aussi. Par contre j’ai eu des problèmes avec Michaël Jackson, Rihanna et Jennifer Lopez. J’ai gagné contre Jennifer Lopez. Il y a des procès que j’ai gagnés La première fois que j’ai fait un procès contre Michaël, j’ai gagné. Pas la deuxième. Il est mort entre-temps. Il y a un procès qui continue avec ses héritiers. Ça, c’est le côté bêtement humain des problèmes. Ce qui est essentiel, c’est que ces gens-là écoutent aussi nos musiques. Pendant longtemps c’est nous qui écoutions les sons des Américains. On avait l’impression que la musique africaine ne disait rien à personne. Il se trouve que les Américains en écoutent beaucoup. Il n’y a pas que moi. James Brown a piqué une chanson à un compatriote : Tala André-Marie qui avait gagné le procès à cette époque-là. Dernièrement, Shakira a repris Waka waka, le morceau fait par trois compatriotes : Zangalewa il y a une vingtaine d’années.
Vous retournez souvent au Cameroun. Est-ce que vous y encouragez des projets ?
Je fais pas mal de choses au Cameroun. Je fais partie d’un certain nombre d’ONG. On récolte des chaises roulantes. On s’occupe des personnes handicapées. J’essaie d’être concret dans mes choix. Je suis aussi ambassadeur à l’Unesco. En dehors de la musique, je parraine pas mal d’initiatives.
Vous avez fait partie de l’orchestre de la RTI ivoirienne à la fin des années soixante-dix. Comment voyez-vous l’évolution de ce pays ?
C’est une évolution. C’était ouvert à l’époque. Mais c’était une autre Côte d’Ivoire, un autre président : Houphouët-Boigny, un autre commerce. En France il y avait Giscard. Chaque président amène une couleur. Les pays bougent. Peut-être qu’ils se déstabilisent pour mieux se stabiliser après. Attendons, maintenant que Ouattara vient de prendre le pouvoir. Ça n’a pas été une chose facile. Ça, c’est le fait des hommes, que ça bouge là et ailleurs. C’est malheureux sur le moment mais il faut espérer que de ça sorte un Printemps un peu plus positif.
À votre avis, le Printemps arabe peut arriver au Cameroun ?
Ça a commencé en Afrique du Nord : la Tunisie, l’Égypte, même le Maroc s’agite. Ce sont des soubresauts. Tant qu’il y a la crise, ça amène d’autres problèmes. Il faut les résoudre. Au Cameroun on a eu la chance que, depuis l’Indépendance, il n’y ait plus eu de guerre civile. Il y a eu pas mal de guerres en Afrique. Il y a la Libye. Pendant longtemps il y a eu la guerre au Congo-Brazzaville. La République démocratique du Congo est toujours, d’une façon ou d’une autre, en guerre. Le conflit en Angola s’est arrêté il n’y a pas tellement longtemps. En Afrique centrale, ça a bougé énormément. Mais curieusement il n’y a qu’au Gabon et au Cameroun qu’on s’en est sorti à peu près à cette époque-là. On s’en sort jusqu’à présent. Bien ? Mal ? Le fait est que ce sont des pays en paix. Mais pour vivre en paix, il faut être très vigilant.
Les Indépendances africaines, vous y croyez ?
Qu’est-ce qui est indépendant ? C’est juste un mot. Je pense qu’on est inter-indépendants et même interdépendants d’ailleurs. On dépend les uns des autres. Il faut bien que la France vende ce qu’elle produit, que l’Allemagne vende, que les Africains vendent. Tout le monde doit vendre. On tourne en rond et chacun essaie de respirer. Il y a de l’air mais il n’est pas équilibré, cet air ! Il y a les dominants et les dominés. Il faut conjuguer tout ça. Le mot indépendant est dangereux car à mon avis il n’a pas de signification. Mai il a le mérite d’exister.
Vous êtes un Afropéen ?
Je suis un Africain vivant en Europe et notamment en France.Ça fait soixante ans que je suis là ! Des fois je demande aux gens :À votre avis, qui je suis moi ?
Vous êtes aussi citoyen français. Comment voyez-vous le discours identitaire de certains en vue des élections présidentielles ?

Il y en a qui y croient. Mais j’ai toujours l’habitude de dire qu’il y a plusieurs France. Il n’y a pas qu’une France. Tout le monde ne pense pas pareil. Heureusement. Ce n’est pas une pensée unique. Il y a quand même des gens qui ne sont pas dupes. Il y en a qui jouent le jeu et sont dupes. Mais à un moment donné on se rend compte que les deux partis majoritaires n’arrivent pas à sortir la France de l’ornière dans laquelle elle est. C’est facile d’aller vers les extrêmes mais quand tu commences à réfléchir, tu te rends compte que ce n’est sûrement pas la sortie par là. Dès que tu es un peu moins émotif et plus cartésien tu te rends compte que ce ne sont pas les solutions.

Pour en savoir plus :
[http://www.manudibango.net]

Manu Dibango, Wayne Beckford – Soul Makossa 2.0 (official)

Wayne Beckford, Manu Dibango – Africa –

Manu Dibango – Cadence moi ça

Manu Dibango – African Music Legends

1. co-fondateur avec Patrice Lumumba du Mouvement national congolais
2. artiste congolais tué pendant le coup d’État d’Ange Diawara en 1972
///Article N° : 10474

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