Bon Manuversaire, Manu Dibango !

Manu Dibango fête joyeusement ses 70 ans, et les 30 ans de « Soul Makossa ». Le plus célèbre des afro-européens en profite pour faire son « retour au pays natal » en prenant la présidence de l’Association des Musiciens Camerounais.

Manu m’accueille en berçant dans ses bras son plus beau cadeau d’anniversaire : un adorable bébé flambant neuf, qui a vraiment bien choisi son grand-père ! Autant l’avouer d’emblée, j’ai toujours été inconditionnellement « manuphile ». D’ailleurs, les rares « manuphobes » que j’ai rencontrés ne le sont en général que par ignorance ou jalousie. Car Manu est vraiment un type bien, chaleureux, débonnaire, généreux, idéaliste, intelligent, utopiste et 100 % positif.
Parmi toutes les « superstars » que mon métier de journaliste m’a fait rencontrer, c’est presque la seule dont je puis jurer que c’est exactement la même personne en privé qu’en public. La « médiatisation » n’a pas eu le moindre effet sur lui. Il la maîtrise parfaitement, et d’une façon très particulière.
Manu rit beaucoup. Il rit même énormément. Car il est profondément et légèrement musicien, du fond du coeur jusqu’au bout des dents et de la langue : de ceux pour qui le rire, comme la parole, sont l’écho d’une musique intime. Chaque fois que je le rencontre, je ne puis m’empêcher de penser à Armstrong, qui est d’ailleurs son héros musical. Entre Louis et lui, il y a une connivence qui est plus qu’une ressemblance : ce rire, cette voix gravement cassée, cette curiosité insatiable pour toutes les musiques, certaines habitudes hédonistes dont il est interdit de parler, et au fond de tout cela un seul mot, le mot-clef : SWING.
Car Manu est un vrai jazzman : pas l’un de ceux comme il en sort aujourd’hui par milliers des classes de conservatoire converties en usines à jazz. Manu n’est pas un athlète du saxophone, ni un virtuose du scat. Mais pour un fan de jazz sa musique offre un parfait équilibre entre spontanéité et subtilité.
Manu est aussi l’un des rares vrais musiciens panafricains. Au début des années 1960 il participe avec le Grand Kallé (Joseph Kabasele) à l’émancipation de la rumba congolaise (« Indépendance Cha-Cha »), à Bruxelles puis à Léopoldville et à Douala où il dirige ses propres clubs. Au milieu des années 1970, il dirige avec succès l’orchestre de la télévision ivoirienne… et le quittera au bout de deux ans : il est l’une des premières victimes de la xénophobie qui vingt ans plus tard va ravager ce pays. Mais il s’en fiche, car il est le seul musicien africain qui aura navigué entre Bruxelles, Kinshasa, Douala, Abidjan, Lagos, Paris, Harlem, Yaoundé et Kingston…Et en 1983, quand la famine ravage la Corne de l’Afrique c’est lui qui rassemble les plus grandes vedettes du continent et de la diaspora sur l’album « Tam-Tam pour l’Éthiopie » – le premier disque « caritatif » de la world-music. Manu est déjà une star mondiale grâce à un vrai conte de fée…
Monsieur Makossa
En 1972, Yaoundé accueille la 8ème Coupe d’Afrique de football. Comme pour la première, Manu est chargé d’enregistrer l’hymne officiel, intitulé « Mouvement Ewondo ». Sur la face B du 45 tours, un morceau lancinant, hypnotique, scandé et non chanté (dix ans avant les débuts du rap !) qui passe pratiquement inaperçu. La légende veut que ce soit le milliardaire Aristote Onassis qui s’en soit entiché, réclamant obsessionnellement aux djs des soirées branchées du jet-set cet étrange « Soul Makossa ». Puis malgré l’indifférence totale de la firme Decca, les frères Ertegun, directeurs d’Atlantic, prennent l’avion pour venir écouter Manu en club à Paris, et lui organisent un concert au mythique Apollo de Harlem, en première partie des Temptations.
Cinq ans après « Pata Pata » de Miriam Makeba, « Soul Makossa » est le second tube planétaire africain (chronologiquement) et sans doute le premier en ventes cumulées. Cette cuvée 1972-73 est remarquablement prolifique : peu avant ou après « Soul Makossa », Manu a enregistré « Nights in Zeralda » – improvisé dans un club de vacances algérien, c’est sans doute la première mixture réussie entre rythmes d’Afrique du nord et d’Afrique centrale – et aussi « Africadelic », « African Carnaval », « Iron Wood », « New Bell » (nom d’un quartier de Douala) et « Pepe Soup » (nom d’un plat akan de Côte d’Ivoire). Ces sept titres figurent parmi les quinze réunis dans l’anthologie que publie Universal, célébrant à la fois les 70 ans de Manu et les 30 ans de « Soul Makossa » : l’album s’ouvre par la version originale, et se conclut par un remix « techno » hélas assez banal.
On peut se demander pourquoi les musiciens camerounais n’ont pas su aussitôt surfer sur la déferlante « Soul Makossa ». Le makossa s’est imposé sur place dans les années 1950 comme un héritier métissé de l’ambas-baie, danse très physique et sensuelle des années 1920-30, qui portait le nom de la baie ou s’est développé le port de Douala, capitale économique du Cameroun, ville natale de Manu et de son « grand frère » Francis Bebey. Ces deux derniers sont d’ailleurs de l’ethnie douala, comme presque toutes les vedettes du makossa à l’exception notable du bamiléké Sam Fan Thomas. Le makossa, comme l’assiko des Bassa et le bikutsi des Béti, restent avant tout des musiques ethniques, largement ignorées à l’extérieur malgré leur séduction irrésistible.
Manu Dibango a pourtant beaucoup fait pour entraîner dans son ascension l’ensemble des musiques camerounaises. En 1981 il produit « Fleurs Musicales du Cameroun » un coffret de trois disques qui est la première anthologie des musiques modernes et néo-traditionnelles du pays. Désormais Manu ne cessera plus de mettre en avant ses origines. Ses derniers albums personnels en témoignent : « Mboa Su » (« c’est chez moi » en douala, 2000) ; »Kamer Feeling » (2001) sans aucun doute le meilleur disque orchestral de sa carrière ; et le très original « B-Sides » (2002) double-cd délicieux entièrement consacré au xylophone, le second instrument de Manu…et le premier du Cameroun.
En avril dernier est sorti en catimini un superbe album des « Kamer All Stars », réunissant sous la houlette de Manu » l’ancienne et la nouvelle générations camerounaises « . Un 2° volume est en préparation, mais les difficultés du label franco-camerounais JPS augurent mal de la réussite de cette belle expérience.
Manu a tiré depuis longtemps les leçons des échecs incessants de la scène musicale camerounaise. Mais il se refuse à couper les ponts, et ne désarme pas. A 70 ans il préside la nouvelle « Association des Musiciens Camerounais », mais c’est solidement ancré aux rives de la Seine qu’il entend la diriger…
Manufrance
Depuis vingt ans, Manu Dibango est devenu l’Africain le plus célèbre de France. Je me suis amusé à le vérifier l’autre jour en partant chez lui. Dans le RER qui était en panne, pour tuer le temps et prétextant un sondage, j’ai sorti un cahier de mon sac et interrogé dix personnes au hasard. A la question « connaissez-vous le nom du président du Cameroun ? » une seule (d’origine africaine) m’a répondu : « bien-sûr, Kabila ». A la question : « connaissez-vous Manu Dibango ? », les dix ont répondu oui. Un seul (un vieux) ignorait qu’il était camerounais…
Comme il le raconte dans sa passionnante autobiographie (*) le premier contact entre Manu et la France remonte à l’âge de six ans, c’est un cadeau, son premier instrument : un harmonica commandé par son père chez Manufrance !
Dix ans après, Manu est expédié en Europe pour y poursuivre ses études. Il débarque du paquebot « Hoggar » à Marseille, avec dans son sac 3 kilos de café pour payer ses premier mois de pension. Parmi les trois correspondants de son grand-frère, sollicités pour l’accueillir, il y avait un Suédois. Manu se tord encore de rire en pensant qu’il aurait pu devenir suédois. Mais le seul qui répond favorablement est un Français provincial, M. Chevallier.
Ainsi Manu passe son adolescence à Saint-Calais (Sarthe), apprend à traire les vaches, lit les Trois-Mousquetaires, découvre les délices du fromage et des rillettes du Mans, bref d’une « intégration » parfaitement réussie. A tel point que le Festival qu’il a fondé dans ce village (où la MJC porte son nom et qu’il appelle « son second cordon ombilical ») vient de fêter sa 6° édition.
Dans les années 1980, à l’arrivée de la gauche au pouvoir, Manu Dibango a joué un rôle important dans la promotion d’une nouvelle politique à l’égard de l’immigration – dont l’autre personnage emblématique était le ministre d’origine togolaise Koffi Yamgnane, maire d’un autre village de l’ouest de la France. On se souvient notamment de l’émission « Salut Manu » sur France 3, de sa participation aux grandes manifestations pour les droits de l’homme et aux fêtes électorales de la Bastille dont il était toujours la vedette.
Dès les années 1960, Manu a été le premier musicien africain à s’imposer dans la chanson française : il a dirigé les orchestres de Dick Rivers, de Nino Ferrer, de Gérard Manset. Plus récemment, il a multiplié les expériences musicales avec les pionniers du rap et du ragga francophones, mais aussi avec des musiciens régionaux (les Nouvelles Polyphonies Corses…)
Mais l' »intégration » de Manu n’est pas que musicale. Elle est avant tout citoyenne, fraternelle, humaine et naturelle. Je l’ai connu quand il habitait Ménilmontant. Son appartement du Boulevard de Charonne, avec sa pelouse accolée au cimetière du Père-Lachaise où son saxophone ne réveillait personne, était le cœur battant d’un turbulent melting-pot « afro-européen » (adjectif dont il est l’inventeur). Depuis le décès de sa charmante épouse belge « Coco » (qui partageait sa vie depuis l957), ce lieu si habité était devenu insupportable. Auparavant, Manu avait vécu à Joinville, dans la banlieue sud-est de Paris, près des bords de la Marne. C’est non loin de là qu’il est revenu vivre depuis trois ans, à Champigny, dans une villa où il retrouve les plaisirs du jardinage appris à Saint-Calais. Tout fier de ses radis et de ses choux de Bruxelles, Manu s’est reconstruit une vie au rythme de la nature. Mais il n’a pas rompu pour autant avec celui de sa vie parisienne : chaque matin, il passe faire sa razzia chez le marchand de journaux puis va prendre son petit-déjeuner au bistrot du coin : « C’est là qu’en dehors de la musique je passe les meilleurs moments de ma vie, à condition qu’il y ait un flipper et quelques copains avec qui refaire le monde. »
Toujours entre deux avions
Refaire le monde, c’est la vocation musicale de Manu Dibango. A 70 ans, plus que jamais il fait feu de tout bois. Outre ses nouveaux projets camerounais, il s’est engagé depuis trois ans dans un dialogue passionnant avec son frère congolais, le pianiste Ray Lema, qui habite tout près de chez lui. Au festival « Fiest’à Sète », en juillet dernier, j’avais été émerveillé par leur relecture fascinante des grands classiques de la rumba (comme « Indépendance Cha-Cha ») et plus généralement de toute la musique urbaine d’Afrique centrale. Tout se passe entre le studio privé, très bien équipé, de Ray Lema, et le salon de Manu où trônent côte-à-côte un piano et un imposant xylophone. Leurs échanges vont bientôt aboutir à un disque en duo dont tout me porte à penser que ce sera un événement dans l’histoire musicale de l’Afrique centrale.
Cependant, Manu s’est découvert une nouvelle passion : celle des cordes. Il me fait découvrir l’étonnant Soweto String Quartet, un quatuor à cordes sud-africain avec lequel il a joué lors du sommet du Commonwealth à Edimbourg. Puis il me montre une vidéo filmée récemment dans un festival à Rotterdam, avec un orchestre symphonique local : la version de son « Waka Ju-Ju » est vraiment stupéfiante.
Manu est pénétré d’une idée simple mais révolutionnaire : le répertoire africain doit s’imposer sur la scène mondiale, au même titre que le répertoire européen ou américain. Il y croit, et il a sans doute raison. C’est son arrière-pensée en prenant la présidence de la nouvelle Association des Musiciens Camerounais : « J’ai été un peu piégé quand on m’a demandé de me mêler à cette histoire. Il y avait deux sociétés de droits d’auteur au Cameroun, et aucune ne fonctionnait vraiment. Il y a eu des détournements, et le piratage est de plus en plus inquiétant. Il fallait quelqu’un qui soit crédible des deux côtés. Moi je suis membre de la Sacem et je n’ai jamais touché un sou au Cameroun. Nous avons créé une association en France, et rien qu’à Paris nous sommes déjà près de 300 inscrits, alors que nous n’avons pas encore prospecté en province. Nous allons tout faire pour que les choses changent dans toute l’Afrique. Je suis en contact avec Youssou N’Dour qui a fait beaucoup pour cela au Sénégal. Nous avons l’appui de Sassou N’Guesso, et à l’occasion du prochain FESPAM à Brazzaville nous allons lancer une association panafricaine. Mais notre initiative ne se limite pas à la perception des droits d’auteur. C’est avant tout un projet musical. Il faut valoriser le patrimoine mélodique africain. Il faut aussi rehaussser le rôle des musiciens. En Afrique, on ne s’intéresse qu’aux chanteurs. Les instrumentistes camerounais sont parmi les meilleurs du monde, mais ils vivent dans l’anonymat et la misère, ils sont tous obligés à émigrer. En plus, au Cameroun, nous avons une grande tradition de fanfares, qui est encore très vivante. Je travaille avec trois arrangeurs pour que demain les fanfares camerounaises disposent de partitions leur permettant de jouer en priorité le patrimoine du pays et de l’Afrique centrale. »
Pendant les trois heures que j’ai passées dans la villa de Manu, le téléphone n’a pas cessé de sonner. Sans indiscrétion, je peux dire que toutes ces conversations étaient en relation avec les grands projets musicaux dont je viens de parler, ou d’autres sur lesquels il m’a demandé de rester discret. A 70 ans, le Vieux n’a pas fini de nous surprendre et de nous rajeunir.

(*) Manu Dibango :  » Trois Kilos de Café  » (Éd. Lieu Commun, 1989)Manu fête ses 70 ans à Dakar les 5 et 6 décembre (25° anniversaire d’Africa-Fête) puis à Yaoundé le 12 et dans sa ville natale Douala le 13.
A écouter en CD :
 » Africadelic  » (anthologie Universal)
 » Wakafrica  » (fnac music)
 » Mboa’Su  » (JPS)
 » Kamer Feeling  » (JPS)
 » B-Sides  » (2 cds Mélodie)///Article N° : 3219

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