Moniri M’bae : « un Comorien dans les Carpates »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Moniri M'bae

Mamoudzou (Mayotte), mai 2009
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Ancien membre de la revue réunionnaise Le cri du margouillat, Moniri est l’un des rares auteurs de BD originaires des Comores, à être reconnu. Présent au Festival de BD de Mamoudzou (Mayotte) qui s’est déroulé au mois de mai 2009, il revient sur son parcours.

Comment avez-vous débuté votre carrière ?
J’ai débuté avec la revue Le cri du margouillat à La Réunion et une série qui s’appelait Little Momo. J’ai commencé à la dessiner à partir du n° 18 et j’ai terminé avec la fin du fanzine et le dernier numéro – (n° 28) – en 2002. A l’époque je vivais déjà en France à Montpellier où j’étais venu faire une licence d’art plastique en 1993. Puis, je suis parti à l’école des beaux-arts d’Angoulême que je n’ai pas terminée. J’ai enchaîné ensuite avec la revue Tchô pour laquelle, j’ai dessiné la série Little big momo durant une dizaine de numéros. A l’époque c’était un fascicule sous cellophane avec un gadget fourni. Un concept qui nous ramenait à Pif gadget. Le directeur de la collection m’avait remarqué dans Le cri du margouillat. J’ai commencé en même temps que le Réunionnais Tehem qui fait maintenant Zap collège et Malika secouss. Puis j’ai également travaillé pour la collection Je bouquine.
Quelles sont vos influences en matière de bandes dessinées ?
Tout d’abord toute la bande du Cri du margouillat avec laquelle j’ai démarré dans le métier, en particulier Li-An, Téhem, Michel Faure, etc. Mais j’ai aussi pris une claque en lisant Davodeau avec son style très social et sa manière de sublimer le quotidien. Et puis, il est impossible de passer à côté de Blain, Guibert, Franck Pé, qui a fait la série Broussaille.
Pouvez-vous nous en dire plus sur Little Momo, le personnage que vous avez créé pour la revue Tchô ?
Little Momo a 10 ans et adore la nature. C’est un contemplatif de tout et des petites choses de la vie. Ses parents sont divorcés. Métis, il jongle entre sa culture des îles (son père) et de sa mère (Paris). Elevé par sa mère, il est souvent amené à voyager. C’est un peu de moi mais sublimé. Mes parents sont comoriens mais je trouvais pertinent d’inclure l’histoire de Momo dans un contexte français. Little big Momo c’est juste pour mon blog (littlemomoworld.over-blog.com). J’y place mes coups de gueules et mes questionnements sur la vie en général… je travaille aussi sur une histoire de Little momo qui retourne voir son père. Je suis en ce moment boulimique de dessins.
Comment a commencé votre aventure avec la revue Choco creed, dans laquelle vous êtes très impliqué ?
Après ma sortie des Beaux-arts d’Angoulême, je suis rentré dans le collectif Cafe creeed, formé par des anciens élèves de cette école. L’objectif était de sortir, pour chaque édition du festival d’Angoulême, un numéro annuel d’une revue que nous avons appelé Choco creed. Le concept de cette BD collective est de s’adapter à tous les âges. Au sein du même numéro, nous partions d’une page muette enfantine pour finir à une page de BD complète. Chaque numéro – nous en sommes déjà au 8 ème – est lancé au mois de janvier lors du festival. A cette occasion, nous investissons un lieu avec à chaque fois une scénographie différente adaptée à la thématique du numéro que nous venons de sortir. Nous faisons nous-même le décor qui doit être en adéquation avec l’image que dégage la production. Par exemple, pour un numéro spécial nature, on apporte des plantes, on cache les lumières, etc. De même pour le numéro sur la tendresse, pour lequel on avait conçu des fioles d’amour, des bisous dessinés…
Les numéros ont-ils un gros impact sur le public ?
Non, nous les tirons à un maximum de 2 000 exemplaires. Il s’agit d’une association, donc tous les bénéfices sont réinvestis dans le numéro suivant. C’est ce qui nous a permis d’en sortir huit d’affilée avec des planches de qualité en terme d’édition et de couleur. Je ne vis évidemment pas de ça ! C’est une aventure collective qui me permet de découvrir d’autres univers, et de casser un peu la solitude de mon métier.
Dans l’immédiat, quels sont vos projets individuels ?
Je souhaiterais faire un carnet de voyage sur La Réunion, île où j’ai vécu de 8 à 20 ans. Redécouvrir 15 années après, un endroit qui m’était familier, c’est un exercice qui m’intéresse. J’en ai déjà fait un sur le Mali en 2005 – 2006, pays que je ne connaissais pas. J’avais accompagné mon amie qui faisait un stage dans une grande école d’art malienne Baleke Fakelé Kouyaté, c’est une institution où l’on peut suivre des cours du photographe Malick Sidibé, de Ali Farka Touré. Malheureusement, celui-ci était trop malade, c’est donc son fils qui est venu assurer les enseignements. Le séjour a duré 6/7 mois. L’école n’avait pas de section BD, alors le directeur nous avait embauchés pour assurer des cours de BD ! Ce qui fait qu’on n’était pas si libre que ça. Je ne suis pas allé dans le Nord du pays, par exemple, à Gao ou Tombouctou. Mais la découverte de Djenné, Mopti, le pays Dogon et Ségou, qui est une ville où l’on est souvent allé, m’a déjà amplement suffi.
Pourquoi n’avez-vous pas cherché à publier ce carnet ?
J’ai pris plein de notes, presque trop ! Je suis parti au Mali avec deux carnets, j’en suis revenu avec 40. Il faut que je les dépouille, que je les classe, que je les relise et cela fait des années que je suis dedans. En fait, ma difficulté majeure est que je ne veux pas uniquement retranscrire le point de vue du narrateur, cet exercice un peu auto-centré qui se pratique souvent. Je veux donner le point de vue des gens que j’ai croisés sur ma route. Pour cela, j’ai énormément de portraits, d’anecdotes, de scènes de vie. Je voudrais vraiment que ce carnet soit l’exacte retranscription de ce voyage et de ces rencontres.
Vous avez sorti en janvier 2009 un autre carnet de voyage inspiré de plusieurs séjours en Transylvanie (1)…
Oui, j’y ai effectué des missions, entre 2005 et 2008, dans le cadre d’un projet monté entre le comité de jumelage d’Angoulême et le Centre Culturel français de Cluj, avec la participation de la mairie de Cluj. J’y allais chaque mois de mars pour donner des cours dans des écoles où les enfants apprenaient le français. Je tournais durant un mois dans différents villages, villes, et communautés rurales des Carpates. Le contraste était saisissant pour moi, il faisait un froid de canard. Une année, j’y suis même allé, trois jours après être revenu de Bamako ! C’était vraiment du style : un Comorien dans les Carpates ! Les gens n’avaient jamais vu d’étrangers dans certains cas. Et des gens de couleur, encore moins.
Comment vous est venue l’idée de ce nouveau carnet ?
Elle m’est venue progressivement. Je noircissais mes carnets de dessins, avec des centaines de croquis, silhouettes, portraits, esquisses sans trop avoir d’idées. C’est un peu un réflexe chez moi. Les responsables du Centre Culturel Français en ont sélectionné un certain nombre en vue de garder une trace de cette aventure. Ils ont demandé à Benjamin Pichot qui était en stage durant trois mois à Turda de faire le texte. Cela tombait bien, on s’était rencontré à Angoulême quelques années auparavant. L’entente a été excellente.
Maintenant que le produit existe, comment comptez-vous le diffuser ?
Le coût de revient n’a pas été excessif. On l’a fait imprimer en Roumanie, ce qui a permis de diminuer les frais d’impression. De plus, nous avons bénéficié de l’aide d’un mécène, M. Ratiu, qui, grâce à sa fondation, Ratiu Fondation, a pris en charge une grande partie des frais. Je suis allé à la Maison des Auteurs à Angoulême, afin d’obtenir un numéro d’ISBN et pouvoir le diffuser autrement que durant les salons et festivals. Les choses se mettent doucement en place, quatre mois après la sortie de l’ouvrage, en janvier 2009 au Festival de BD d’Angoulême.
Vous semblez finalement produire plus en tant que carnetiste que bédéiste. Avez-vous tourné la page BD ?
Pas du tout ! En fait, je suis schizophrène. Ce que j’aime, c’est dessiner ! S’il faut le faire dans l’instantané, cela me plaît aussi. J’aime les deux : BD et carnet. En ce moment, je travaille sur une sorte de saga familiale en BD, la « saga M’bae » ! J’avance au grès des événements familiaux, j’ai déjà plein de planches d’avance. Pour l’instant, j’écris le scénario pour moi, l’éditeur viendra après. Ce travail est né d’une rupture affective. Au départ, il me servait de catharsis. Je veux rendre compte de choses magnifiques qui se sont passées durant mon enfance, par rapport à ma famille, mes frères et sœurs. Mais aussi parler des zones d’ombre de mon enfance à Madagascar jusqu’à 9 ans, de ma vie à La Réunion puis de mon départ vers Angoulême, de mes parents comoriens, de ma culture occidentale, même si je parle parfaitement le shikomor. Au milieu de tout ça, je suis un peu largué, il me faut recoller les morceaux. Cette œuvre peut me permettre d’arriver à mettre fin à ce questionnement permanent.
Comment parvenez-vous à concilier votre passion pour le dessin et la nécessité de gagner votre vie ?
Je donne des courts d’art plastique. Je suis également modèle vivant pour des ateliers de peinture. Je fais aussi des piges alimentaires qui tournent autour de l’illustration et du graphisme. Et puis, j’ai fait plein de petits boulots, j’ai même travaillé dans un cinéma comme ouvreur. Mais, maintenant, j’arrête tout ça car je veux vraiment m’investir dans la BD.

(1) Carnet de Transylvanie de Moniri M’bae (dessins) et Benjamin Pichot (textes), CRD, janvier 2009.Depuis mai 2009 :
Moniri continue de participer au collectif Café Creed et à encadrer des ateliers sur les carnets de voyage. Il a participé au recueil collectif réunionnais Marmites créoles (Centre du monde édition – 2010) avec une histoire de 8 pages : La madaba.///Article N° : 10211

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