Musique kinoise : transes dérisoires, vraies et fausses brillances

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Comment la musique est à Kin l’opium des déshérités.

Kinshasa est inondée de musique. Elle vous chatouille l’oreille à tous les coins de rue et vous agresse sur toutes les places. Chaque ruelle a son nganda où l’on vient déguster une Primus, la bière locale, au son d’une rumba odemba ou d’un kiwanzenza endiablé. Et chaque quartier possède son orchestre où quel qu’en soit le succès, les jeunes viennent rêver de Paris Bercy, de belles bagnoles et de jolies filles. Le succès de Zaïko, Viva la Musica, Quartier Latin ou Wenge joue à plein le miroir aux alouettes. La compétition des musiciens sapeurs achève de mystifier les jeunes gens à l’avenir incertain.
Papa Wemba, Koffi Olomidé, Werrason, JB Mpiana ne tiennent-ils pas le haut du pavé sur la scène internationale ? Ne sont-ils pas issus de nos quartiers populaires de Matonge, Lemba, Bandal ? Alors tous les soirs, sur les terrains vagues et dans les constructions inachevées, de bandes de gamins et de jeunes s’escriment autour de deux guitares sèches et d’un disque de voiture rouillé servant de drums avec le secret espoir d’aller à la conquête des scènes nationale et internationale.
Pourtant, dans le domaine musical comme dans bien d’autres, Kinshasa est une ville de paradoxes. Malgré tout ce qu’on sait d’elle côté musique, malgré la constellation de vedettes incontestées et d’orchestres qu’elle réunit, les deux festivals panafricains qu’elle a vu naître ont fait long feu.
Le Festival de Musique d’Afrique Centrale, FEMAC, initié au début des années 80 par Mikanza Mobyem et qui a révélé Kester Emeneya et son Victoria Eleison, n’a connu qu’une édition malgré son succès.
Le Ngwomo Africa qui apparaissait comme l’événement phare qui allait ramener à l’une de ses sources les plus fécondes la musique africaine, n’a pu survivre à son initiateur Laudert Londala Bongwalanga malgré l’acharnement de quelques continuateurs. Les quelques éditions réalisées – et avec quel succès populaire ! – ont vu défiler à Kinshasa les Myriam Makeba, Youssou N’dour, Cheb Khaleb et autres.
Voici l’avenue Bokassa, du nom de l’ancien empereur centrafricain de triste mémoire, rebaptisée « Avenue Luambo Makiadi Franco », célèbre guitariste et leader du TP Ok Jazz, auteur pamphlétaire, compositeur de la fameuse chanson « Mario » qui a fait danser tout le continent dans les années 80 – 90.
Autre grande artère baptisée du nom d’un musicien célèbre, l’avenue du flambeau, reliant le boulevard Lumumba et le boulevard du 30 juin. Le flambeau du MPR, le parti de Mobutu, éteint, cette avenue a pris le nom de Joseph Kabasele « Grand Kallé », créateur de l’African Jazz et père de la musique congolaise moderne illustrée au moment de l’indépendance, par son engagement nationaliste.
Voilà donc les ténors de la rumba pure honorés. Mais après avoir été douce et parfumée, aux accents mélancoliques et après avoir fait bouger langoureusement des couples enlacés sur les pistes de danse du Vis-à-vis ou du New cap, à la « cité d’ambiance », Matonge, la musique des orchestres kinois s’est faite plus bruyante. La poésie des textes, le rythme chatoyant ou encore les accents touchants des saxophones sont balayés par les cris des atalakus, animateurs qui incitent tout le monde à la danse avec des onomatopées saccadées.
Hier, Zaïko Langa Langa était le porte drapeau de cette musique qui fait courir les jeunes. Depuis, le style a fait tâche d’huile et ce qu’un chroniqueur appelait « la danse musculaire » est devenue reine, qu’elle se nomme Ndombolo, Bord na bord ou Kiwanzenza. Tout le monde imite tout le monde à qui mieux mieux, et ceux qui brillent n’ont pas le talent qu’ils peuvent revendiquer. Le leadership musical se banalise puisque chaque musicien rêve d’être ou veut être à la tête d’un groupe. Exemple le plus flagrant de ces années Ndombolo : l’orchestre Wenge Musica. Ces jeunes talentueux vont rapidement devenir un groupe très connu et très couru. C’est ce succès qui le fait éclater en mille morceaux : Wenge Musica BCBG, Wenge Maison Mère, Wenge Kumbela, Wenge Tonya Tonya, Wenge El Paris et j’en passe.
Cependant, dans ce clan et bien au delà, Ngiama Werrason de Maison Mère et JB Mpiana de BCBG émergent comme d’authentiques vedettes. Leurs prestations occasionnent des rassemblements monstres. Et leur rivalité est telle que les affrontements réguliers de leurs fans deviennent de plus en plus sanglants. A telle enseigne que le président de la République Joseph Kabila a convié Werra et JB à la soirée du premier anniversaire de son arrivée au pouvoir pour une réconciliation devant les caméras.
Il faut espérer que le Roi de la forêt, Werrason, et le Souverain 1er, JB Mpiana, reviennent à de meilleurs sentiments, comme la musique revient à la poétique du texte, aux tubes bien chantés, à la rumba langoureuse. JB triomphe avec ses albums (Feu de l’amour, T.H, Internet, etc.) mais Werra fait aussi fort avec des chansons comme Chantal, Blandine
Cependant ce style a ses maîtres incontestés : Lutumba Simaro de Bana Ok, les héritiers de Franco, et Koffi Olomidé « le réparateur des cœurs brisés » qui donne une fois de plus dans son dernier album la mesure de son talent de poète.
On ne peut parler de la musique congolaise moderne sans évoquer deux phénomènes : Wendo Kolosoy dit Papa Wendo, et Shungu Wembadio dit Papa Wemba.
Né en 1925, Papa Wendo est reconnu par tous comme le « monument vivant » de la musique congolaise. Encore très jeune, dans les années 50, il parvient au faîte de la gloire après avoir été découvert par des éditeurs grecs. Il lance le tube de l’époque, « Marie Louise« , une chanson à laquelle l’homme de la rue accorde la vertu magique de réveiller les morts et de faire danser les génies du fleuve…
Wendo va pourtant connaître un long passage à vide à partir des années 70. Il disparaît de la scène et, pour le sauver, le président Mobutu le fait engager à la section musique de la compagnie du Théâtre National. Ses rares apparitions publiques électrisent les foules : tignasse blanche, voix inimitable, pas de danse et tenue retro…
A l’arrivée de Laurent Désiré Kabila, Papa Wendo participe, avec un incroyable succès, à l’enregistrement d’une chanson de conscientisation sur la monnaie nationale, « Franc congolais ». Voilà donc reparti le succès de ce pionnier de la rumba congolaise, avec prestations locales et tournées internationales ponctuées par un hommage du continent au Marché des Arts du Spectacle Africain, MASA. Et le rêve continue pour « l’immortel » Wendo…
De son côté, Papa Wemba, qui est un des ténors de la musique congolaise connu à travers le monde, a la particularité de traverser les générations sans prendre une ride. En tout cas, ces dernières années, il a réussi le tour de force de convaincre et de faire danser toutes les générations avec son orchestre Nouvel’Ecrita.
La musique congolaise distille une joie qui ressemble à un certain bien être, mais plus profondément, ses transes dérisoires sont aussi l’expression d’un mal vivre et d’un mal être certains. Il n’est pas toujours heureux, le peuple qui chante et qui danse… surtout si cela devient l’opium des déshérités.

///Article N° : 2707

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