Ourika, un bestseller de 1823

Entretien de Sylvie Chalaye avec Roger Little

Avril 2005
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Publié en 1824, le roman de Mme de Duras met en scène les confidences d’une jeune femme noire élevée dans l’aristocratie française. Succès de l’époque, puis tombé aux oubliettes, le texte a retrouvé une seconde vie suite à sa réédition par Roger Little.

Comment avez-vous découvert Ourika ? Et qui est Ourika ?
J’avais enseigné depuis 1979, à Trinity College Dublin, un cursus sur les écrivains noirs de langue française. Je pouvais renouveler un peu le programme à mesure que de nouveaux ouvrages paraissaient, mais ma curiosité s’est de plus en plus tournée vers la représentation du Noir avant que le Noir ne se représente lui-même. Plus je poursuivais mes recherches, plus je m’étonnais du peu d’ouvrages disponibles et notamment du peu d’ouvrages critiques. Deux monographies, l’une en anglais, l’autre en italien (que je n’ai pu lire que beaucoup plus tard, d’ailleurs), portaient sur le seul XVIIe siècle. Le grand pionnier en France était François Hoffmann, avec son Nègre romantique : personnage littéraire et obsession collective de 1973. Il avait brassé très large, tout lu apparemment. Guidé donc d’abord par son ouvrage, je me donnais un vaste programme de lecture sur une période de vingt ans : je tenais à connaître, autant que faire se peut, tous les personnages noirs des littératures de langue française… C’est ce que j’appelle la  » francographie « .
Ma rencontre avec Ourika s’est faite comme ça, et c’était pour moi un éblouissement. D’une facture aussi parfaite qu’Adolphe ou La Princesse de Clèves, d’une écriture mesurée et limpide, d’une finesse psychologique exceptionnelle, d’une actualité saisissante, je ne comprenais pas pourquoi ce roman n’était pas aussi connu qu’eux. La seule édition disponible en France manquait de rigueur : le texte valait mieux, et je me suis donc fait un devoir d’en préparer une nouvelle. Je l’ai proposé à un éditeur parisien qui l’a refusée. Elle est donc parue en français en Angleterre en 1993. Son succès lui a valu un nouveau tirage au bout de quelques mois, une nouvelle édition en 1998 incorporant de nouvelles découvertes et notamment un superbe portrait d’Ourika reproduit en quadrichromie. Une troisième édition mise à jour dont j’ai récemment corrigé les épreuves doit paraître incessamment.
Je dois avouer que ce texte a aussi des raisons toutes personnelles pour m’attirer. Le chevalier de Boufflers, gouverneur du Sénégal, a offert à sa tante  » une petite Négresse  » (j’emploie le terme de l’époque) orpheline de parents emportés vers l’esclavage outre-Atlantique. Or nous avons adopté, ma femme et moi, deux enfants noirs, dont une fille. Impossible de ne pas être sensible à l’histoire d’Ourika ! Qui plus est, notre fille a pour ainsi dire connu le sort d’Ourika, morte très jeune, puisqu’elle est décédée d’une méningite foudroyante, à l’âge de 19 ans. Mais cela s’est passé entre les première et deuxième éditions de ma réédition : la clairvoyance m’a fait défaut.
Est-ce le personnage historique ou le personnage littéraire qui vous a d’abord intéressé ?
Oh, le personnage littéraire, et toujours d’ailleurs ; je suis un littéraire, non un historien. Je ne me suis constitué historien que pour les besoins de la cause. Il fallait pouvoir mesurer l’écart entre l’histoire et le roman.
Pourquoi avez-vous travaillé sur la restitution du texte de Mme de Duras ?
Mais tout le travail que je fais sur ce texte – comme sur tous les autres qui m’occupent d’ailleurs – va dans le sens de son éclaircissement, pour le rendre accessible à de nouveaux lecteurs. Pour cela, j’ai en fin de compte retenu le dernier état du texte auquel Mme de Duras a comme donné son imprimatur. Quant à l’interprétation que j’en propose, je ne la crois pas un instant définitive : chacun apporte son point de vue, son expérience personnelle. J’avoue pourtant que ceux qui ne considèrent pas la couleur de la peau d’Ourika comme l’enjeu essentiel, préférant une lecture somme toute banale d’un dépit amoureux, me laissent pantois. On a tellement peur dans certains milieux de ne pas être  » politiquement correct  » qu’on n’ose à peine parler de racisme et même de pigmentations cutanées différentes. Ça saute aux yeux pourtant ! On ne combattra pas le racisme en niant cette évidence immédiate !
Vous avez fait une recherche historique très précise pour retrouver la réalité du personnage. Quels sont les infléchissements essentiels que Madame de Duras a imposés à l’histoire authentique et comment faut-il les comprendre ?
En effet, j’ai fait de mon mieux pour restituer la réalité historique d’Ourika, que Mme de Duras a connue. L’étude qui accompagne ma réédition tente de rétablir cette histoire. Mais j’insiste aussi sur le fait que l’imagination de Mme de Duras projette sur le canevas connu une lumière exceptionnelle. C’est elle qui choisit le cadre de la rencontre entre le médecin vitaliste (le trait est important) et Ourika déjà rentrée au couvent. C’est elle qui focalise l’histoire en éliminant du récit les parents de Charles, le prince et la princesse de Poix pourtant toujours vivants à l’époque. C’est elle qui met en jeu la bonté aveugle de Mme de B. et le réalisme étroit de Mme de…. C’est elle qui situe son roman dans le cadre des moments marquants de la Révolution, y compris celui qui fera de Saint-Domingue le premier État libre noir du monde moderne. C’est elle qui fait rentrer Ourika au couvent. C’est elle qui… mais enfin, tout est décidé en fonction de la meilleure économie du récit.
Au début du XXe siècle, on proposait surtout des raisons psychologiques pour lesquelles Mme de Duras, évoluant dans un milieu aristocratique des plus élevés, se retrouvait en Ourika, incapable de se réaliser pleinement à cause des attitudes inflexibles de la société – surtout aristocratique – de son époque. Certains ont repris cette thèse à leur compte. N’ayant aucune compétence en psychanalyse, je me limite au constat d’une extraordinaire projection imaginative de la part de Mme de Duras, épouse du premier gentilhomme de la chambre, qui a compris l’angoisse existentielle d’une jeune fille, violemment déracinée, élevée dans le plus grand luxe, enfin incapable ni de se marier avec un Blanc de son milieu – noblesse dédaigne – ni de retourner dans son pays d’origine pour y fonder un foyer. Je trouve impossible aussi pour ma part d’accepter que le personnage de Mme de… (inventé de toutes pièces, sans doute un amalgame de ces gens mesquins qui se mêlent de tout que nous connaissons tous), dont les deux interventions malencontreuses rythment le texte, représente le point de vue de l’auteur : elle joue plutôt le rôle du chœur dans une tragédie grecque.
Le personnage d’Ourika avait-il une place symbolique particulière dans les mémoires du XIXe siècle avant que s’en empare Mme de Duras ?
Mme de Staël avait entendu parler de la vraie Ourika et reprend son nom, mais rien que son nom, dans une nouvelle de 1796 qui a pour titre :  » Mirza, ou Lettre d’un voyageur  » et dont la scène est située en Afrique de l’Ouest. Le nom n’y a donc qu’une valeur exotique. La vraie Ourika est d’abord présentée dans les lettres que le chevalier de Boufflers adressait à la comtesse de Sabran. On la retrouve sporadiquement dans les écrits de la famille et des amis de Mme de Beauvau. Mais à vrai dire, Ourika est inconnue avant la publication généralisée du roman de Mme de Duras, en 1824. Mais alors, quel succès ! C’est un best-seller, plusieurs fois repris dans l’année, piraté, traduit en anglais et en espagnol, inspirant les pièces que vous avez vous-même rééditées et d’autres dont on a perdu la trace, inspirant aussi la mode vestimentaire : Ourika, c’était la tarte à la crème de l’année 1824 !
Quels ont été les devenirs de ce personnage, dans la littérature et au cinéma ?
Une fois le premier engouement passé, une fois les pièces de boulevard tombées et les mièvres poésies oubliées, Ourika n’a pas fait école. Ponctuellement, pourtant, des cas méritent notre attention. Il n’y a rien d’étonnant à ce que des écrivains qui ont du sang noir y prêtent une attention toute particulière. Le texte a inspiré Pouchkine à écrire en prose. Il l’avait peut-être lu dans une édition de 1824 imprimée à Saint-Pétersbourg, et cette lecture semble avoir libéré son imagination au point de pouvoir évoquer, dans son roman inachevé Le Nègre de Pierre le Grand, son propre ancêtre noir. Césaire l’évoque dans La Tragédie du roi Christophe. Maryse Condé le cite sans le citer dans La Migration des cœurs. Du côté des Blancs, c’est John Fowles qui s’est le plus penché sur le roman : il l’a traduit en anglais, en a donné une présentation, et a notamment reconnu qu’il s’est dégonflé devant la possibilité de faire de sa Maîtresse du lieutenant français une Noire. Quant au cinéma, je ne connais que La mémoire d’un fleuve, en fait l’histoire du chevalier de Boufflers au Sénégal, qui présente le personnage d’Ourika, mais d’une Ourika – pour moi du moins – méconnaissable. Curieusement, c’est peut-être chez Fanon, dans Peau noire, masques blancs, que, sans trouver directement Ourika, on redécouvre le syndrome de sa personnalité, analysé avec la plus grande pertinence :  » Le nègre infériorisé va de l’insécurité humiliante à l’auto-accusation ressentie jusqu’au désespoir.  » On ne saurait mieux dire.

La maîtresse du lieutenant français (The french lieutenat’s woman), 1981, film anglais de Karel Reisz, scénario d’Harold Pinter d’après John Fowles
La mémoire d’un fleuve, 1995, film français de Bernard Giraudeau, librement inspiré du journal du chevalier de Boufflres.
///Article N° : 3897

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