Rythmes et botanique de Gaël Faye : alliance poétique et libératrice des contraires

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Après Milk Coffee and Sugar aux côtés d’Edgar Sekloka, puis son premier album solo, Pili pili sur un croissant au beurre (2013) sur lequel une trentaine d’artistes était conviée, Gaël Faye a sorti, cette année, son EP Rythmes et botanique. Un avant-goût du deuxième album solo, résolument placé sous le signe de l’alliance des mondes et des mots, au sein d’une véritable poétique libératoire.

Oxymores et chiasmes au service de la synthèse

Le titre de l’EP, Rythmes et botanique, présente déjà une forme de dualité, réunissant dans un même syncrétisme musical les sons électros (« rythmes ») de DJ Blanka (beatmaker de La Fine Equipe) et les compositions musicales de Guillaume Poncelet, dont le bois du piano droit ouvert peut renvoyer à la « botanique ». Cette collaboration entre les trois artistes, même si elle n’est pas neuve –  pour ce qui est du travail avec Guillaume Poncelet en tout cas-  donne le ton d’un album placé sous le signe fructueux de l’oxymore.
On retrouve thématisée cette dualité dans quelques formules, qui loin d’exacerber leurs différences, célèbrent l’alliance des contraires, comme « Je suis une fleur craintive dans les craquelures du béton » (« Paris métèque »). En effet, si la « botanique » peut renvoyer à un ailleurs à l’échelle de l’EP (« J’vais soulever des montagnes avec mes petits bras /Traverser des campagnes, des patelins, des trous à rats / M’échapper de ce bagne, trouver un sens à tout ça), et même, pourquoi pas, au Rwanda où l’artiste est parti vivre, le voyage est retour (« Paris métèque ») ou immobile (« A trop courir »). Les mots et leurs revers se voient ainsi chantés à l’unisson.
De même, certains motifs, comme la ville, sont tantôt fuis (telle la ville « livide » et mortifère de « Tôt le matin[1] »), tantôt célébrés (« On n’écrit pas de poème pour une ville qui en est un », « Paris métèque »). Les chiasmes, figures tant de l’opposition que de la réunion, parachèvent enfin cette synthèse des contraires : « Lis entre les vies, écris la vie entre les lignes » (« Tôt le matin »), « J’ai fait des rêves d’un rien, maintenant j’ai rien qu’mes rêves » (« A trop courir »)…

Ombre est lumière

Rien d’étonnant dès lors à ce que l’ombre et la lumière se répondent et se confondent au fil de l’EP, semblable, à bien des égards à un tableau en clair-obscur. En effet, les pleins feux sont factices (« Laisse-nous consteller la vraie nuit que tu ignores / Cesse donc de faire briller les milles feux de ton décor », « Paris métèque »), comme la nuit est mortifère (« J’habite un désastre sous la colère des Dieux / Où le monde doit s’éteindre pour qu’on ouvre les yeux », « Solstice »).
Ce sont, par conséquent, les motifs de l’aube qui reviennent (« Se laisser émouvoir tôt le matin quand pousse l’aube / Aux premières heures du jour tout est possible », « Tôt le matin ») ; « On arrivera de l’aube en irruption spontanée » (« Irruption ») ; de l’éclipse (« On veut même pas de soleil mais des éclipses pour faire l’amour », (« Irruption ») ; du crépuscule (« Paris ma belle je t’aime quand la lumière s’éteint » (« Paris métèque ») – comme autant de points d’orgue, de bascule et de fusion. Telle est sans doute la vocation métaphorique du titre « Solstice » également. Ces points de rupture qui font advenir, par la synthèse des contraires, autre chose, participent pleinement de la poétique libératoire de l’EP.

Freedom now

Unir les contraires, en faire la synthèse, est à la fois fructueux et libérateur puisque les carcans du monde et des mots ne peuvent qu’imploser. L’EP est truffé de références très significatives à cet égard. « Tôt le matin » sample « Early in the morning », un chant de prisonniers extrait des Negro Prisons songs, enregistrées par Alan Lomax en 1947 au Mississippi State Penitentiary de Parchman. Tout comme « Solstice » emprunte son refrain à « Stackerlee”, issu du même corpus. « Irruption » fait également allusion aux mutineries des prisons américaines de Soledad et Attica dans les années 70.
Autres figure émancipatrice, la révolution haïtienne, présente avec les références au « hougan », à l’esclave marron et meneur de luttes « Mackandal » et à la cérémonie du « Bois-Caïman », qui déploient une forme d’hymne à l’indépendance. De même que planent les figures rebelles, engagées et tutélaires de Missak Manouchian, Prévert et Césaire dans « Irruption ». Les armes miraculeuses invoquées sont bien, comme chez Césaire dans son recueil épique et surréaliste, celles des mots qui rompent avec les codes et éclatent, hors normes, au dehors de leurs identités assignées, à l’instar d’ « Irruption », l’une des plus belles réussites de l’EP, qui émancipe à coups de « Nous sommes » tous ceux que certains voudraient voir taire. Dans ce titre où se conjuguent violence et douceur dans le droit fil de la synthèse des contraires réalisée dans les autres morceaux, Gaël Faye atteint son but, celui de « faire des victimes avec des armes à fleurs » (« A trop courir »).

[1] « Laisse loin la rumeur des villes »
« Fuis l’ennui des villes livides si ton cœur lui aussi s’abîme »
« Car dans la ville je meurs… » (« Tôt le matin »).

 

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Un commentaire

  1. Très bel article ! Merci d’avoir émondé cet EP avec délicatesse. « Faire des victimes avec des armes à fleur » me rappelle également l’oeuvre du protestataire et poétique Banksy, Le « Manifestant aux fleurs », réalisée en Cisjordanie ainsi que la Jeune fille à la fleur de Marc Riboud, icône des sixties, tous deux symboles de non-violence malgré leur force évocatrice.

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