Ijambo : paroles contre maux au Burundi

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Depuis un an, le Burundi est le lieu d’une grande violence qui a fait voler en éclats la fragile stabilité qui existait dans ce pays depuis la fin de la dernière guerre civile en 2003. La situation est dramatique et plus personne n’ose émettre une hypothèse de sortie de crise.
La période d’accalmie des années 2000 avait permis l’éclosion d’une génération d’artistes et un début de structuration du secteur culturel. Aujourd’hui, alors que leur pays a basculé dans la violence, des artistes deviennent les porte-paroles de la paix. Face à l’obscurantisme et à la peur immense qui gagnent leur pays, ils ont riposté sur le terrain des images et des mots. Retour sur les parcours de celles et ceux dont la parole est devenue la meilleure arme.

« […] Et ce silence. Le silence lourd et écarlate du sang des innocents. « . Ketty Nivyabandi (1)

Un pays mis sous silence
En avril 2015, alors que le Burundi connaissait une paix relative depuis dix ans, son président, Pierre Nkurunziza, a ravivé les tensions en se portant candidat à un 3e mandat présidentiel. Détournant les accords d’Arusha qui avait permis la fin d’une guerre civile commencée en 1993, le président burundais a plongé le pays dans une nouvelle crise politique. Finalement réélu en juillet 2015 après un scrutin très contesté, il n’a pas pour autant relâcher la pression qu’il faisait peser sur son peuple. Les enlèvements, les arrestations arbitraires suivies d’actes de torture, et les assassinats sont désormais monnaie courante. En Janvier 2016, un rapport des Nations unies reconnait l’existence de fosses communes et la pratique de viols collectifs menés par les forces de sécurité du pays. Jusqu’à présent, toutes les tentatives de dialogue ont échoué les unes après les autres. Comme s’ils étaient seuls aux commandes, Nkurunziza et ses partisans font taire une à une toute les voix dissidentes, et plongent le pays dans un silence glaçant.
2015 : Comme un « printemps burundais »
26 Avril 2015, une foule immense envahit un à un tous les quartiers de la capitale. La population s’oppose pacifiquement mais résolument contre l’investiture de Pierre Nkurunziza à un 3e mandat. Les forces de l’ordre tentent de boucler les quartiers, ripostent par la violence ; les femmes descendent alors dans les rues à l’appel de la poète Ketty Nivyabandi.
« C’était le 13 mai 2015. Nous nous sommes réunies, mouchoirs blancs et pancartes à l’appui, chantant l’hymne national, pour dire NON à la violation de notre constitution et des accords d’Arusha. ». Quelques heures avant la tentative de coup d’état manqué, elles sont des centaines à atteindre la très symbolique place de l’indépendance de Bujumbura, désarmant les policiers de leur simple présence. « C’était comme une performance, au sens artistique et miraculeux du terme » précise Ketty Nivyabandi. Ensemble, elles créent le Mouvement des Femmes et Filles pour le respect de la Constitution et de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation, plus tard rebaptisé Mouvement des Femmes et Filles pour la Paix et la Sécurité au Burundi (MFFPS). Mais la répression est terrible et les principales organisatrices du mouvement sont poussées à l’exil. Dans le même temps, quatre des cinq médias indépendants du pays sont détruits. Les opposants ou supposés tels, deviennent les cibles systématiques des forces de l’ordre et des partisans du pouvoir qui imposent à tous de se taire en confisquant l’accès à la parole publique.
Reprendre la parole par les réseaux sociaux
Teddy Mazina était photojournaliste. Témoin jusqu’au mois de Mai 2015 de l’embrasement de son pays, il en a conservé quelques images qu’il laisse volontairement sans date, ni description comme si l’histoire n’était qu’un éternel retour du pire ; à moins que le temps ne se soit à nouveau arrêté, saisi par l’horreur. Pour lui, « Bujumbura vit à la fois au XXIe siècle et dans les années 1940 : nous avons des smartphone, internet, etc, nous pouvons être en contact avec le monde entier comme tous les autres jeunes du monde et en même temps on est sous Pétain, sous occupation ». Alors Teddy Mazina est devenu un professionnel des réseaux sociaux, un community manager et un activiste. Fort de ses 13 000 followers sur twitter et quelques milliers d’autres sur youtube et facebook, il s’est fait le porte-voix de son pays sur les réseaux sociaux. Vérifiant ses sources, multipliant les témoignages, il essaie de dresser en temps réel le portrait de la situation, militant pour le retour à un état de droit.
« Le Burundi est régi par un régime totalitaire qui supprime toute voix contestataire. Ce sont donc les canaux d’expression qui ont changé. Les milieux artistiques et intellectuels se servent des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter pour exprimer leurs indignations et revendications » précise Natacha Songore, journaliste, réalisatrice et membre du MFFPS. Comme elle, Ketty Nivyabandi vit aujourd’hui en exil et participe activement aux mouvements de mobilisation en faveur du retour à un état de droit au Burundi. Mais elle continue également à agir en artiste, détournant les réseaux sociaux pour en faire des plateformes poétiques. « Je me sers des réseaux sociaux pour m’exprimer sur la situation humaine des gens restés sur place. J’informe et je commente l’actualité du Burundi. J’écris des poèmes, surtout en anglais, me mettant dans la peau de ceux restés dans ce chaos sans précédent ».
2005 – 2015 : « Bouge à Buja »,(2) une scène culturelle en construction
Ces artistes qui prennent la parole et occupent tous les espaces de liberté qui leur restent, sont pour la plupart pas ou peu connus à l’international tant la scène artistique et culturelle burundaise est restée discrète sur les ondes et les écrans internationaux. Seuls les mélomanes connaissent le chant des tambours du Burundi, symbole culturel de cette nation mais trop peu représentatif de la scène contemporaine du pays. « Le Burundi est un tout petit pays enclavé au regard porté plutôt vers soi que vers l’extérieur » confie Ketty Nivyabandi qui ne manque pas de rappeler la richesse d’une littérature orale, malmenée par des années de conflits. Peu connue à l’international, et peu promue jusque-là même à un niveau régional, la scène culturelle et artistique du Burundi a vu éclore de nouvelles formes entre 2005 et 2015. En effet, pendant cette décennie de paix relative, un changement de conscience sociale s’amorce accompagnée par une implication forte des médias. En 2006, le groupe de presse Iwacu est créé et instaure une rubrique « Culture » qui se fait l’écho du développement du secteur culturel. Des radios, des magazines, des émissions et des chroniques se multiplient et relaient cette effervescence.
Cinéma, arts plastiques, littérature, théâtre, mode… Dans tous les secteurs, des groupes se forment dès 2009 et activent une dynamique sans précédent de création collective et de professionnalisation de ces domaines, accélérant ainsi le champ des expressions culturelles, en français, kirundi ou kiswahili. Ketty Nivyabandi et Roland Rugero créent en 2010 le café littéraire Samandari qui a notamment permis l’édition d’une anthologie des auteurs de la région. Autre émergence d’importance, le collectif Maoni, collectif pluridisciplinaire initié par Marisol Léon, peintre colombienne, qui regroupe une vingtaine d’artistes dont les peintres-plasticiens Nelson Niyakire, Clovis Ngoy, Diya Sengele et Christian Bujiriri qui ont ouvert la première galerie d’art du pays, « Afrik’art », à l’automne 2015.
Une implication forte des artistes et des entrepreneurs culturels
La scène artistique du pays se construit petit à petit, soutenue par de nombreux artistes issus des diasporas qui impulsent de nouvelles dynamiques au Burundi. Le poète et musicien Gaël Faye, fait largement connaître son « petit pays » sur la scène musicale internationale grâce à son premier album « Pili pili sur un croissant au beurre ». Il enregistre certains titres à Bujumbura en s’appuyant sur les talents formés par le Centre Jeune Kamenge (CJK). Lieu culturel à vocation éducative, ce centre a permis l’émergence de plusieurs musiciens tel que le très populaire Steven Sogo. C’est un des seuls lieux de la capitale où les jeunes ont l’espace de s’exprimer sans jugements : loin des grandes conférences tenues par les organisations internationales sur la paix et la réconciliation, on ne fait pas la philosophie de la paix au CJK, on la vit directement. Et l’habitude de s’exprimer dans son quotidien et sur son quotidien s’installe.
Le climat de paix pousse des entrepreneurs, des commerçants, des promoteurs, soucieux d’améliorer l’image générale du Burundi, à investir. « Plusieurs événements de vulgarisation ont été créés (…) tels que le concours national de découverte musicale Primusic, le Festival International du Cinéma et de l’Audiovisuel du Burundi, le festival de théâtre Buja sans tabou, le prix littéraire Michel Kayoya et la semaine de la mode à Bujumbura. » explique Natacha Songore. Résultat : les artistes jouent plus, donc s’améliorent et sont soutenus dans leurs évolutions. Steven Sogo parle très clairement de « (…) nouvelle motivation financière dans un domaine considéré jusque là comme une aventure sans futur prometteur. »
Une censure qui persiste mais nourrit l’engagement des artistes
L’Etat ne s’implique que très peu pour soutenir ces initiatives. Le Ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, créé en 1976, n’a pas de moyens d’actions suffisants pour s’occuper véritablement de culture et si le Burundi compte plusieurs stades de football, il ne recense qu’une seule et modeste école d’arts. Le pouvoir est surtout perçu comme un censeur par les artistes, les policiers interdisant des concerts dans les bars et arrêtant certains artistes trop critiques, comme ce fût le cas pour le groupe de reggae Lion Story dont le chanteur a été emprisonné plusieurs semaines suite à la diffusion d’une chanson jugée un peu trop engagée. Une des chansons phare du groupe, « Inzangondagonde » – « les faux procès », fustige directement les injustices et la corruption, sans références directes à des personnes, mais dans une recherche de prise de conscience globale. En dépit de cette surveillance accrue, les artistes sentent que quelque chose se passe et que leur travail sert de nouvelles perspectives. « Avant la crise [du 3e mandat]la scène artistique du Burundi était un combat, mais avec le soutien du public et des médias on faisait ce qu’on pouvait et on sentait qu’on allait s’en sortir. » témoigne Roméo Sikubwabo, musicien du groupe reggae Lion Story.
La crise de 2015 porte un coup terrible à cette jeune création en effervescence car elle met fin à quasiment toutes les initiatives existantes, forçant de nombreux artistes à l’exil. « On était dans une phase de liberté d’expression très avancée dans la région [Région des Grands Lacs], les gens commençaient à reconnaître ce que pouvait apporter les artistes, et il y en y avait beaucoup qui développait des activités entre deux, je pense notamment aux journalistes. (…) Et aujourd’hui, c’est un désert total, le black out ! » (Teddy Mazina)
Cependant la scène artistique et culturelle burundaise a grandi, elle s’est étendue et elle résiste.
Preuve ? La tenue de la deuxième édition du festival de théâtre BUJA SANS TABOU initié par Freddy Sabimbona, en février dernier ; une semaine de représentations de troupes burundaises, congolaises et de comédiens burkinabés, qui se sont produits à Bujumbura et à l’intérieur du pays. Ainsi, à cette question de savoir si cette crise permettra au Burundi de dépasser ses propres barrières, il semblerait qu’une réponse se dessine : la jeunesse s’est engagée en résistance, elle a pris la parole.
Des artistes porte-parole
C’est cette parole que Khadja Nin, chanteuse belgo-burundaise, distille et diffuse partout où elle le peut. Cherchant à faire parler du Burundi coûte que coûte, elle utilise sa notoriété pour redonner une place à son pays dans le débat public. Écumant les rencontres, les plateaux de télévisions ou les stations de radios, elle témoigne des horreurs qui ont lieu et soutient toutes les initiatives visant à trouver des solutions. Mais si la plupart des artistes se positionnent contre l’actuel gouvernement en soutenant publiquement la société civile, il n’en demeure pas moins qu’aucun ne sait de quoi demain sera fait. Aujourd’hui ils cherchent simplement à dénoncer la situation existante pour permettre l’arrêt des massacres. « Pour l’instant, l’incertitude est la seule donnée tangible que nous ayons car malgré une opposition totale au président, les burundais restent unis et solidaires, mais il faudrait aller au-delà de cette solidarité pour mieux mener la lutte et savoir vers quoi on va » précise Gaël Faye.
« Génération consciente d’Afrique » (3)
En cela les burundais font écho à des mouvements citoyens déjà en marche dans d’autres pays africains. De Brazzaville à Bujumbura, en passant par Kinshasa, nombreux sont les pays du continent tenus par des présidents et des gouvernements qui cherchent à se maintenir au pouvoir. Face à ces prises de positions autoritaristes, des luttes s’organisent et s’inspirent largement des mouvements populaires nés en Afrique de l’Ouest et qui ont réussi, tels que le « Balai Citoyen » au Burkina Faso ou le mouvement « Y’en a marre » au Sénégal, à mettre fin à des régimes autoritaires. Le mouvement des vigiles mis en place par le Balai Citoyen aura certainement inspiré Ketty Nyviabandi qui lance une campagne similaire pour le Burundi suite à l’exécution de plus de 90 personnes le 12 décembre 2015, à Bujumbura. Dans plusieurs villes à travers le monde, des citoyens se rassemblent dans des espaces publics pour commémorer la mémoire de ces victimes : ce sont les vigiles de la mémoire.
Des artistes tel que Tiken Jah Fakoly affichent clairement leur solidarité pour le peuple burundais, dans un objectif d’élargissement de luttes citoyennes panafricaines. « Tous ceux qui vont insister et s’accrocher au pouvoir (…) auront face à eux une génération que l’on appelle génération consciente, et je pense que ces présidents, plutôt que d’entrer par la grande porte de l’Histoire, vont, par leurs actions, entrer par la petite porte. » déclare Tiken Jah Fakoly (4).
Lutter sur le terrain des imaginaires
Derrière les élans collectifs auxquels se rattachent certains, existent aussi des réponses plus intimes, plus personnelles, qui expriment un mal-être subjectif lié à cette idée intolérable que des gens meurent encore chaque jour au Burundi sans que rien ne soit fait pour que cela cesse. Nelson Niyakire est plasticien, formé dans le collectif Maoni. Un peu avant le début la crise, il a été admis à l’Ecole des Beaux-arts de Marseille et il a quitté ses collines pour les calanques de Luminy. Mais alors qu’il cherche difficilement à se faire une place dans cette nouvelle doxa artistique, son pays s’embrase et autour de lui c’est l’incompréhension. « Les élèves de l’école ne savaient même pas où se situait le Burundi ». Nelson cherche alors à partager l’histoire de son pays en essayant d’y impliquer ses camarades. « J’ai été contacté par un ami qui m’a parlé du blog, « Les enfants du pays » dans lequel des familles burundaises témoignent suite à la perte d’un des leurs. Nous avons décidé d’organiser une exposition pour rendre hommage à ces personnes disparues, à travers lequel d’autre gens, d’autres nationalités, dressent le portrait des disparus avec leurs yeux et en fonction de leur art.« . L’exposition s’est tenue à New-York, en marge d’une réunion au siège des Nations unies pour le Burundi.
Pour Ketty Nivyabandi, Il s’agit de continuer à se battre sur le terrain de l’imaginaire afin que persiste le désir de liberté chez le peuple burundais. « Le danger pour les burundais c’est de croire que notre sort est lié à la mort. Il faut utiliser l’art pour casser les masques d’argile qui recouvrent le peuple burundais et proposer une autre réalité, une réalité imaginée pour nous permettre de changer nos perspectives. »
A New-York, Montréal, Kigali, Bujumbura, Marseille, Ouagadougou ou ailleurs, les artistes burundais tiennent tête à cette guerre de basse intensité qui fait reculer tous les jours davantage les acquis d’un pays qui recommençait à croire en lui-même. A la différence d’une grande partie de la population contrainte au silence, les artistes burundais ont repris leur droit à la parole, ijambo en kirundi. Et partout où ils le peuvent, ils l’utilisent pour témoigner, décrire, revendiquer. L’art pour eux n’est plus une fin, ni un moyen d’ailleurs. La question n’est plus tout à fait là. Il s’agit désormais de continuer à dire et à ne pas oublier ce que le Burundi était en train de construire.

(1) « Trois Ethnies », in Chant du métissage, Editions Bruno Doucey, 2015.
(2) »Bouge à Buja », un titre de l’album Pilipili sur un croissant au beurre de Gaël Faye.
(3) »Génération consciente d’Afrique », paroles de Tiken Jah Fakoly titre inédit
(4)Tiken Jah Fakoly à l’AFP le 14 février 2015
///Article N° : 13624

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"Je me sers des réseaux sociaux pour m'exprimer sur la situation humaine des gens restés sur place. J'informe et je commente l'actualité du Burundi. J'écris des poèmes, surtout en anglais, me mettant dans la peau de ceux restés dans ce chaos sans précédent". Ketty Nyviabandi
"Bujumbura vit à la fois au XXIe siècle et dans les années 1940 : nous avons des smartphone, internet, etc, nous pouvons être en contact avec le monde entier comme tous les autres jeunes du monde et en même temps on est sous Pétain, sous occupation". Teddy Mazina
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Pièce de la série « Imaginary tribe » par Nelson Nyakire
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Portrait de Pierre-Claver Mbonimpa, défenseur des droits humains, par Rumiri, pièce de l’exposition « Les Enfants du Pays »




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