Le chroniqueur des années de braises

Entretien de Soro Solo avec Tiken Jah Fakoly

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A Gbéléban, dernier poste douanier au nord-ouest de la Côte-d’Ivoire avant la frontière guinéenne, des anciens aux ados, tous les habitants de ce village malinké (appelé communément dioula) rappellent avec fierté au visiteur la prophétie de l’Oracle il y a une trentaine d’année. « Cet enfant n’est pas ordinaire ! » avait-il annoncé à dame Mariame Doumbia à la naissance de son bébé, Moussa Doumbia.

Quand, en 1989, le « mur de la honte » tombe à Berlin, le jeune Moussa adopte le prénom de son ancêtre, Fakoly, célèbre lieutenant de l’armée de Soundiata Keïta au Moyen-âge, se rebaptise Tiken Jah Fakoly et forme son premier orchestre à Odiénné, dernier chef-lieu de département de l’extrême-nord du pays.
Quand, au début de la décennie 90, le vent de l’Est souffle le retour tâtonnant et fragile du multipartisme en Afrique Occidentale, il entre à la faveur d’un concours de musique à Abidjan par effraction sur la scène reggae, décroche un producteur et enregistre sa première cassette.
Après les premières élections générales forts agitées de l’après Houphouët en 1995, Tiken produit « Mangercratie », sa troisième oeuvre qui se vendra à plus de 300 000 exemplaires et le propulsera sur le marché ivoirien et africain.
En 2000, pendant la transition militaire issue du coup d’Etat de décembre 99, premier acte de l’avenir fracturé et incertain de la Côte d’Ivoire, il est lauréat pour l’Afrique du concours Découverte de Radio France Internationale.
Aujourd’hui, en remportant les Victoires de la Musique au titre des Musique du Monde, Tiken Jah Fakoly voudrait s’approprier la planète et aller traquer l’arbitraire où qu’il se trouve.
Quelles sont les retombées immédiates des Victoires de la Musique ?
C’est qu’ on a vendu beaucoup plus de disques en un temps record ! Deux semaines après l’événement, les ventes de « France-Afrique » ont grimpé à plus de 20 000 exemplaires rien qu’en France. Et vu que plusieurs chaînes de télé ont retransmis cette soirée, ça a provoqué une avalanche de propositions de tournées. Dans tous les pays où je passe en ce moment je rencontre encore plus d’enthousiasme. Dans des zones loin de nous comme le Vénézuela, je retrouve une multitude de gens qui m’annoncent m’avoir vu recevoir mon trophée à la télé.
Quel était l’esprit du concert organisé à Bamako le 30 Avril dernier ?
Depuis l’explosion de la crise dans mon pays, au regard des agissements de certains Ivoiriens vis-à-vis des étrangers, de nombreux Africains condamnent toute la Côte d’Ivoire qu’ils accusent légitimement de chasser et tuer leurs frères africains. Le premier objectif de cette opération au Mali, un pays dont les ressortissants ont subi les foudres des pseudo-patriotes, c’était de démontrer que la grande majorité des Ivoiriens n’était pas des ultras-nationalistes, des ivoiritaires prêts à casser de l’étranger. Le deuxième point, c’était de remercier le peuple malien qui a généreusement accueilli beaucoup de réfugiés ivoiriens et ouvert les bras à ces Maliens vivants depuis des générations en Côte d’ivoire et qui un beau matin se sont vus menacés de mort et chassés comme des chiens. Il n’était pas évident pour eux, dont certains n’avaient plus d’attaches directes dans le pays d’origine de leurs parents, de trouver un point de chute. Enfin, c’était de reverser les bénéfices du concert à toute ces victimes de la guerre ivoirienne.
Avec quels partenaires avez-vous monté l’opération ?
Au départ plusieurs O.N.G. locales m’avaient promis leur participation active pour la recherche de financement et le personnel. Mais en cours de route, tous ces engagements se sont envolés alors que R.F.I avait déjà lancé la promo, qu’elle m’a gracieusement offerte. Pour ne pas saper ma crédibilité, je ne pouvais plus reculer. J’ai donc pratiquement tout financé sur fonds propres. Sinon, j’ai obtenu neuf billets d’avion Paris-Bamako-Paris de la Compagnie Point-Afrique pour transporter les musiciens. Le ministère malien de la Jeunesse et des Sports m’a accordé une réduction de 50 % sur la location du stade. Par ailleurs je me suis appuyé sur quelques O.N.G. pour identifier les représentants des réfugiés afin de leur remettre notre petit apport sans faire trop de bruit. J’ai été dans l’un des villages, dans la région de Sikasso, où se trouve l’un des plus gros regroupement de réfugiés, afin de leur remettre personnellement les fruits du concert.
Vous êtes aussi sollicité par d’autres organisations qui n’ont pas l’Afrique comme principal sujet.
Je reste ouvert à tous ceux qui oeuvrent pour le développement de l’Homme. Ainsi je collabore avec ATAC qui m’a invité au forum social au Brésil l’année dernière. Je participe également à divers projets de l’association SURVIE de François-Xavier Verschave qui a sorti la compilation Drop the Debt, sur laquelle mon titre Baba évoque le dénuement des cultivateurs de mon pays. Les bureaucrates s’engraissent impunément avec l’argent de la dette contractée en leur nom pendant qu’ils ploient sous le poids du prix des engrais et autres produits phytosanitaires. En mai dernier, c’est le même François-Xavier qui m’a sollicité pour le concert du contre-sommet du G8 à Annemasse, auquel participaient des artistes de renommée comme Manu Chao, Zedess, Sally Nyolo, etc. On a joué devant plus de 15 000 spectateurs jusqu’au petit matin, qui ont ensuite battu le pavé pour crier leur opposition à cette politique inique de la mondialisation. Je voudrais profiter de votre revue pour remercier toutes ces personnes avec qui nous agissons ensemble pour la défense des valeurs à visage humain.
Depuis quand développez-vous les liens de collaboration avec l’association SURVIE ?
En 2000, je reçois le livre  »France-Afrique » de François Xavier Verschave. En découvrant les vérités sur la politique française en Afrique, je suis bouleversé. Je réalise que ce bouquin et à travers lui l’association SURVIE oeuvrait pour la diffusion des tractations souterraines des politiques, s’imposait un devoir d’informer tous les opprimés, en particulier ceux d’Afrique. A l’évidence, elle mène notre combat à notre place. Je devais donc jouer ma partition en usant du média le plus accessible aux gens de chez moi : l’oralité. Je décide de baptiser mon album  »France-Afrique » et de relayer l’information en dénonçant à chaude voix cette politique de dupe dont nos chef d’Etat sont complices. Voilà donc déjà trois ans que nous entretenons notre communauté de destin.
Les journaux proches du Parti au pouvoir en Côte d’ivoire affirment que vous êtes en coalition avec les Forces Nouvelles, précédemment appelées rebelles.
Ce n’est pas la première fois que les régimes au pouvoir et leurs valets me situent dans le camp de ceux d’en face. Quand le F.P.I (Front Populaire Ivoirien) était dans l’opposition, le P.D.C.I (Parti Démocratique de Côte d’ivoire), au pouvoir, me taxait de complicité avec son adversaire. Sous la transition militaire du Général Gueï (99 à 2000) on m’a collé l’étiquette du R.D.R (Rassemblement Des Républicains). Aujourd’hui, c’est dans le camp des Forces Nouvelles de Guillaume Soro qu’on m’installe. Ces politiciens nous surprendront toujours. Avant qu’il n’accède à la magistrature suprême, je me suis retrouvé une fois dans le même avion que le Président Gbagbo. Il m’a chaleureusement salué en disant : « J’apprécie ton courage, le pays a besoin d’artistes comme toi, félicitations… » Une autre fois, c’est feu Boga Doudou que j’aperçois à la bagagerie de Roissy. On était à la veille des élections générales de 2000 : « Ah Tiken, comment ça va petit-frère ? Tu sais Gbagbo écoute tout ce que tu fais, passe le voir un jour au bureau, tu as notre soutien ! » Je pourrais énumérer des tas d’autres exemples… Mon propos d’avant-hier, d’hier, d’aujourd’hui demeure le même. Toutes ces voix qui vitupèrent m’étonnent puisque ce sont les mêmes qui prétendaient soutenir mes prises de positions. Les régimes arrivent et passent. Moi, je reste constant sur la voie choisie : dire l’injustice, l’inégalité, les risques d’explosion et tous les abus.
Une rumeur de plus en plus persistante annonce ta tournée prochaine en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso. Ta sécurité ne semble pourtant pas garantie dans ton pays.
Depuis les accords de Marcoussi et surtout depuis la constitution du gouvernement de Monsieur Seydou Diarra, nous devons croire en la Côte d’Ivoire et espérer que le régime du Président Gbagbo ne se dédira pas une fois de plus. Pour traduire cette foi en une Cote- d’Ivoire réconciliée, j’organise ce projet qui me trotte dans la tête depuis un moment et que je nomme  »Tournée de l’Espoir ». Pourquoi cette tournée se prolonge au Burkina Faso ? Parce que la crise ouverte du 19 septembre a non seulement divisé les Ivoiriens, mais elle a également opposé notre pays à son voisin du Nord avec lequel nous avons des liens séculaires. En renouant cette communion artistique avec ce dernier, j’envoie un signe à nos dirigeants pour leur dire que c’est à eux de résorber le conflit par des actes concrets. Les peuples suivront assurément leur exemple. Les artistes invités viennent non seulement des Etats voisins mais aussi de pays non concernés directement par notre guerre. Je suggère à toutes ces femmes et tous ces hommes publics de venir constater par eux même que mon pays s’engage résolument sur la voie de la réconciliation, même si on attend toujours une attitude plus convaincante de l’équipe du F.P.I au pouvoir. L’organisation prévoit un spectacle à Yamoussoukro, capitale politique du pays, une deuxième date avec deux scènes simultanées à Abidjan et Bouaké, où se trouve la base des Forces nouvelles. Ensuite on monte au Burkina Faso pour une date à Bobo-Dioulasso et la dernière à Ouagadougou. Le leitmotiv de la  »Tournée de l’Espoir », c’est le message d’unité, d’égalité et de paix entre les frères ivoiriens et africains.
« France-Afrique » a bouclé son année, son successeur est-il en chantier ?
Les maquettes de la prochaine production s’installent progressivement. Globalement Je travaille avec la même équipe en Jamaïque où nous irons finaliser le travail. Sans cachotterie, j’annonce tout de suite qu’il s’appellera  » Coup de Gueule ». Il continuera d’enfoncer le clou des problèmes récurrents d’ Afrique : dette extérieure, démocratie tordue, libertés bafouées etc. Il débordera les frontières africaines pour explorer des zones de la planète souffrant des mêmes maux que nous. Mes auditeurs des autres continents attendent de moi que je prenne en compte leurs souffrances. Il évoquera la dernière grosse actualité scandaleuse du monde, la guerre en Irak. Pour la première fois j’enregistrerai une chanson d’amour. M’accordez-vous le droit de parler de mes amours-fictions ? Merci ! L’une des compositions sur laquelle je mettrai un accent particulier c’est :  »Quitte le pouvoir ». Elle s’adresse à tous ces chefs d’Etats africains qui s’éternisent au pouvoir, qui après des décennies de règne, manipulent la constitution pour se représenter aux élections qu’ils gagnent miraculeusement. Elle s’adresse également à tous ces présidents mal élus qui accèdent au pouvoir de façon calamiteuse. Elle s’adresse aussi à tous ces présidents qui prennent le pouvoir par la guerre. Mon prochain album sonnera l’alarme une fois de plus.

///Article N° : 3112

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