Tiken Jah Fakoly : « Je veux montrer le chemin de l’agriculture à la jeunesse »

Entretien de Julien Le Gros avec Tiken Jah Fakoly

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Très sollicité, Tiken Jah Fakoly n’apparaît pas souvent à l’écran. Il a accepté d’être l’un des quatre protagonistes du documentaire de Samir Benchikh : Sababou. L’occasion de revenir sur ses ambitions pour le continent.

Comment avez-vous été amené à participer à Sababou ?
J’ai été contacté par le réalisateur Samir Benchikh. Il m’a expliqué pourquoi il voulait faire ce film. J’ai tout de suite vu que ça entrait dans la ligne du combat que je suis en train de mener : c’est-à-dire de faire savoir qu’une autre Afrique existe. Celle qui se bat pour que les choses changent. J’ai accepté.

Avez-vous (re) découvert des aspects de la société ivoirienne à travers ce film ?
Oui. À travers les autres acteurs du documentaire. J’ai trouvé que ce que fait Michel Yao, dans le milieu carcéral, à Abidjan, est remarquable. Je savais que des gens restaient en prison longtemps sans être jugés. Je savais qu’il y avait beaucoup d’injustice à ce niveau. Mais j’ignorais qu’il y avait des gens qui se battaient pour revaloriser les droits de ces prisonniers. J’ai découvert aussi la jeune Rosine Bangali, qui visite les écoles. Quand j’avais son âge je pensais sincèrement que j’allais à l’école seulement pour faire plaisir à mes parents. Le fait de voir une jeune fille comme elle aller dans les écoles, parler à ses collègues pour les sensibiliser est extraordinaire.
Vous êtes-vous senti proche de la personnalité du jeune chanteur de Reggae, que l’on voit dans le film Diabson Téré ?
Diabson Téré
m’a rappelé mes débuts. Comme lui, je ne restais pas à attendre. J’organisais mes concerts moi-même. Je mettais des banderoles. Je faisais l’affichage. J’ai vu en lui quelqu’un qui suit mes traces. J’ai commencé ma carrière dans le nord du pays, à Odienné, mais j’ai fait un passage à Abobo. J’ai sorti un premier album en 1993, qui est passé totalement inaperçu car ça a coïncidé avec la mort du premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouet Boigny. La sortie de mon album est passée inaperçue au milieu du deuil national, qui a duré près de six mois. Ensuite, entre 1993 et 1994, j’ai vécu à Abobo. J’ai organisé des concerts. Diabson m’a rappelé tout de suite mes galères du début. J’ai vécu ces conditions que les artistes vivent dans tous les pays africains. Dans ces pays en voie de développement, la culture est le dernier souci des gouvernants. Quand on voit Diabson se battre dans le film, il y a des centaines, voire des milliers d’artistes, dans cette situation de précarité. Pas de maisons de jeunes avec des instruments, pour les répétitions. Les mairies ne disposent pas de studios d’enregistrement… J’ai vécu ce parcours.
Qu’est-ce que vous faites pour encourager les jeunes artistes ?
J’ai ouvert en 2006 le studio H Camara (1) à Bamako, avec pour objectif de produire les jeunes et les aider à se faire connaître sur le plan international. Malheureusement, ça s’est accompagné du grand recul de la production discographique, partout dans le monde, ainsi que du développement du piratage. On ne peut pas investir aujourd’hui sur un artiste et s’en sortir. Au contraire. Si l’album sort et que tu n’arrives pas à gagner de l’argent dessus et t’occuper de l’artiste, ça peut engendrer des problèmes entre l’artiste et toi. Comme j’ai mon image à protéger, j’ai préféré arrêter la production.
Dans le film on voit votre tentative de médiation en Guinée Conakry en 2010, entre les candidats à la Présidentielle de 2010 : Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo. Quand on regarde l’actualité, la tension est toujours là entre ces deux camps. Pensez-vous avoir été utile ?
Il y a eu une tension entre le premier et le deuxième tour des élections. Il y a eu des heurts, des morts mais la guerre civile n’a pas eu lieu. Je pense que notre action a servi, quelque part. Nous sommes allés dans les quartiers de Conakry parler aux jeunes. Nous avons fait des photos, symboliquement, devant les affiches des deux différents candidats, pour prouver notre impartialité. Nous leur avons rendu visite à leur domicile pour tenter de les convaincre. Surtout : nous avons enregistré un single avec des artistes locaux guinéens mais aussi le rappeur sénégalais Didier Awadi. C’est une première en Guinée Conakry que des artistes se retrouvent pour chanter la paix et l’importance de l’unité des Guinéens. Je pense que ça a permis un apaisement. Aujourd’hui il y a des tensions car les élections législatives n’ont pas encore été organisées. Quand celui qui est au pouvoir retarde cette prise de parole du peuple ça crée des tensions. Comme il y a du retard, les tensions reviennent.
Dans le même sens vous avez participé l’an dernier à une caravane de la réconciliation en Côte d’Ivoire, critiquée par certains.
Je laisse les gens penser et dire ce qu’ils ont envie de dire. Je pense que cette caravane n’a pas été inutile. En tant qu’artistes on ne pouvait pas se dire : « on va rester assis en attendant que tous les Ivoiriens se parlent avant d’apporter notre contribution ». Impossible ! Nous avons donc fait cette tournée. À la fin, nous avons fait des doléances. Nous avons demandé au gouvernement ivoirien de faire un geste. Il l’a fait en libérant certains prisonniers. Un deuxième geste a été fait : la Cour Pénale internationale a réclamé l’ex-première dame, Simone Gbagbo, et le gouvernement ne s’est pas exécuté. On a également demandé que les attaques cessent. À l’issue de notre caravane, il a subsisté une ou deux attaques. Mais ensuite elles ont disparu. Je pense que le fait que le gouvernement nous ait écoutés en libérant des prisonniers a facilité les choses. Je ne prétends pas que c’était uniquement de notre ressort. Il y a sûrement eu des tractations. Mais à partir du moment où la caravane a acté une demande au gouvernement de geste envers ces prisonniers, nous n’avons pas été inutiles. Si on avait organisé cette caravane de manière purement alimentaire, en prenant nos cachets sans rien réclamer, ça aurait été différent. Par le passé, beaucoup de caravanes du même genre n’ont pas mené à grand-chose : La caravane de la paix en 1992 pendant la maladie d’Houphouët Boigny, une caravane organisée par Alpha Blondy… Il y a eu plein de caravanes organisées par des artistes sur place. Beaucoup sont allés parler d’unité, de réconciliation. Mais ils n’ont pas fait de réclamations. Nous, on a fait une doléance assez courageuse. Dans la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, en tant qu’artistes demander au pouvoir en place de libérer des prisonniers, c’est quand même courageux ! Quelques mois après, que ce soit suite à nos revendications ou pas, des prisonniers politiques ont été libérés. Moi, Tiken Jah, quand je regarderai dans vingt ans, je dirai que je me suis battu. Avec cette caravane on a fait des choses : on est allés à l’intérieur du pays ; on a rencontré des victimes de guerre ; on a fait des dons pour les hôpitaux. Je reste fier de moi car je suis allé sur le terrain. Chacun est libre d’en penser ce qu’il veut. Mais quand je fais le bilan, j’affirme que c’est positif.
Quelles sont vos actions concrètes en faveur de l’éducation ?
L’éducation, c’est la base du développement. Dans tous les pays stables, démocratiques, développés, quand vous regardez dans leur Histoire, vous voyez que l’éducation a été pour beaucoup. Les pays africains étant en voie de développement, c’est sûr que l’éducation va jouer un rôle important dans le réveil des peuples. Quand les peuples africains vont se réveiller, ils vont réclamer leurs droits. Quand les dirigeants, qui sont très critiqués aujourd’hui, verront qu’ils n’ont pas affaire à un peuple d’ignorants, ils devront changer de comportement. En 2009, j’ai créé le concept [Un concert ! Une école !]. Les recettes de certains de mes concerts sont consacrées à la constitution d’écoles dans les pays africains. On a construit des écoles primaires en Côte d’Ivoire, une école primaire au Burkina Faso, un collège au Mali. Nous sommes en train de construire une école au Niger. Nous avons l’intention de construire une école en Guinée Conakry cette année 2013. L’important, ce n’est pas la construction physique de l’école mais le message qu’on veut faire passer : développer l’éducation dans nos pays. À travers ce geste, j’incite les parents à mettre leurs enfants à l’école. Je dis aux enfants de prendre l’école au sérieux. L’école réveillera l’Afrique. Quand le peuple sera réveillé, il posera des questions et exigera des réponses de ce type : « Pourquoi le continent est-il l’un des plus riches avec l’une des populations les plus pauvres ? » À travers des manifestations, des gestes citoyens, les gens vont exiger ces réponses. À partir de ce moment, non seulement les dirigeants africains devront revoir leur vision du peuple, mais les dirigeants occidentaux, qui ont des politiques bizarres, sauront que ceux qu’ils ont manipulés pendant des décennies ne sont plus manipulables et utilisables à merci !
L’unité africaine que vous chantez dans le film, est-elle vraiment possible ?
L’unité est non seulement possible mais indispensable. Certains disent que c’est impossible. Je leur réponds non. On ne peut pas être pessimistes. Quand je vois l’histoire des États-Unis : les peuples américains ne se sont pas levés un matin pour dire : « on va se mettre ensemble ». Il y a eu toute une Histoire : la guerre de Sécession… Aujourd’hui on parle de l’Union européenne et des « vingt-sept ». Mais il y a encore d’autres pays européens qui ne sont pas dans l’Union. L’objectif de l’Union est de représenter une force économique en face des États-Unis. De même, pour être forte, l’Afrique n’a d’autre choix que d’être unie pour peser dans la balance. Si l’on fait tomber la barrière des ethnies, des frontières, pour se donner la main. L’éducation va changer ça. Le résultat n’est pas pour maintenant. Quand des gens comme Martin Luther King ont mené le combat pour les droits civiques en Amérique, c’est la génération de Barack Obama qui en a bénéficié. Quand Nelson Mandela a fait des années de prison pour sa lutte contre l’Apartheid, c’est la génération actuelle qui en bénéficie. Nos ancêtres ont lutté contre l’esclavage. Aujourd’hui, nous sommes libres. Nos parents se sont battus contre la colonisation. Nous avons les fruits de l’Indépendance, même si ce n’est pas une vraie Indépendance. Nous devons poser des actions pour permettre à nos enfants d’en profiter.
Que pensez-vous de la situation dans votre deuxième pays de cœur : le Mali ?
Ce qui se passe me fait mal car c’est mon pays d’adoption. Le Mali était un exemple de stabilité. C’était présenté comme une démocratie, même si les analystes disent aujourd’hui que c’était une démocratie de façade. Mais il y avait une stabilité. Ça me déchire mais je pense que ça va passer. Il y a l’intervention des armées africaines et françaises contre les islamistes. On espère que ce combat sera gagné, que le Mali retrouvera son intégrité territoriale, que les Maliens se retrouveront autour de leur pays, pour que le Mali continue son développement.
On dit que la défense des intérêts nucléaires français au Niger a joué dans cette intervention.
Je reviens toujours à l’éducation. Quand la majorité du peuple du Niger sera alphabétisée, elle va poser des questions. Elle va demander à ce que l’uranium acheté par Areva soit acheté au prix qui convient. Que le service d’uranium que le Niger rend à la France ait des retombées directes sur le quotidien du peuple nigérien. J’en reviens toujours à l’ignorance et au fait que l’on profite de l’ignorance de ce peuple.
Quels sont vos plans pour cette année ?
J’ai décidé de consacrer cette année à l’agriculture. J’ai envie de cultiver mes champs à la maison, à Odienné. J’aimerais montrer le chemin de l’agriculture à la jeunesse. Aujourd’hui, je vois plein de jeunes dans nos capitales qui n’ont pas de boulot et traînent. Alors qu’il y a de la place partout. Il pleut. Il y a du soleil. Nos pays importent 60 % de la consommation en denrées alimentaires. Alors que l’on peut cultiver chez nous. Par exemple, la Côte d’Ivoire est obligée, à la veille de chaque fête de Tabaski, d’aller acheter des moutons au Mali. Pourtant, on peut mettre en place dans le pays un système d’élevage qui permettrait de créer des emplois et de consommer notre propre viande. J’ai la chance d’être écouté par les jeunes. Si je leur parle, ils vont peut-être se dire : « Pourquoi pas ? » Au lieu de traîner à Abidjan, pourquoi ne pas aller au village pour produire deux ou trois hectares de riz ? Élever trois ou quatre moutons, attendre qu’ils se reproduisent et vendre ça pour Tabaski pour faire un peu de sou.
Et la musique ?
Pas avant début 2014. Il y aura la sortie d’un nouvel album et deux ans de tournée comme d’habitude. Il y a des titres déjà produits mais c’est trop tôt pour en parler.

1. Du nom d’un ami ivoirien assassiné par les escadrons de la mort trois ans auparavant.///Article N° : 11394

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