Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut

De Yahia Belaskri,

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Voici enfin de quoi nourrir les admirateurs de la prose ciselée de Yahia Belaskri, auteur en 2008 du mémorable Bus dans la ville. Ce deuxième titre bénéficie de la nouvelle maquette de l’éditeur qui, avec une page de garde noire, passe de la gaieté à la sobriété. Après avoir célébré Oran sa ville d’origine, le romancier reprend, à la suite de nombreux compatriotes, les thèmes dramatiques et très algériens de l’intégrisme, des abus de pouvoir et du désir de fuite qui résulte du sentiment d’écrasement entre ces deux courants. Mais il ne faut chercher ni pathos ni hargne dans ce récit bref à l’organisation à la fois sobre et terriblement efficace.

En scène d’ouverture et à intervalles réguliers dans le texte, un couple heureux en villégiature dans une Italie non nommée, Déhia et Adel qui « viennent de loin […] de nulle part […] de là où la mort ne s’invite pas, résidant à demeure » (8) laissent remonter des images précises de leur passé. Le prologue le met à distance, comme pour le contempler sans se laisser engloutir par lui et mettre l’accent sur les processus de guérison plutôt que sur les traumatismes. Les trois histoires de deux familles sont racontées par un narrateur qui procède comme un caméraman, efficace dans le choix des plans et toujours invisible. Les trois parties, on aimerait dire les trois actes, portent sobrement les noms de la femme, Déhia puis de son mari, Adel, enfin du frère cadet de celui-ci, Badil. Trois histoires, trois trajectoires personnelles, trois rencontres avec la mort violente donnée par les intégristes et la misère, trois fils qui vont in fine se combiner en une corde de survie pour certains, en un piège mortel pour d’autres. Trois manières de montrer divers milieux sur cette « terre d’épouvante » (73), l’université aux mains des corrupteurs et des tueurs, les prisons, les mendiants en réseaux, les bidonvilles, les sociétés minées par les détournements, l’armée. Mais ce n’est pas tant l’écriture du malheur, de la violence, des espoirs déçus, l’enlacement de l’amour et de la mort, tous thèmes devenus les fondements de l’écriture algérienne contemporaine, qui est remarquable ici. La puissance de ce texte tient avant tout dans cette chorégraphie où chacun des personnages, en traversant l’épreuve de la mort violente, s’approche des autres sans le savoir. Le romancier n’explique ni ne propose de corrélation : il offre, plan par plan, toujours dans un présent suspensif, des séquences juxtaposées, jusqu’à les reprendre au ralenti afin que le lecteur les relie lui-même avec ce qu’il a vu. Les phrases courtes, les dialogues, s’attardent sur le caractère banal du vivant (les feux rouges, le manteau pendu, le café offert, la cigarette allumée, la main saisie) brusquement interrompu par les égorgeurs, ou la bombe. La nudité des situations permet de laisser les personnages se déployer toujours au milieu de la scène, créant une espèce d’énigme sur le sens à donner à leurs gestes et paroles. Ceux-ci s’arrêtent net dans la violence dans laquelle ils tombent : « A l’intérieur, il fait silence. Il fait noir. Quand Adel ouvre les yeux, il ne voit rien. Il ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il fait toujours noir. Peut-être est-il devenu aveugle ? Où est-il ? Il ne le sait pas. Peut-être est-il mort ? Oui, il est mort certainement. Des images affleurent, un long panorama s’offre à lui, remontant le temps » (62).
Yahia Belaskri tient les mots en laisse, les empêche de saigner, même de pleurer : il les enserre dans des formules, des reprises, de simples dialogues. Le titre reprend une formule que les deux frères ont entendue de leur père (47 et 83) : elle n’énonce qu’une évidence, n’explique rien mais tient lieu de fil d’Ariane dans les dédales mortels traversés par les uns et les autres. Jusqu’au bout du voyage, toute émotion reste contenue, tout lyrisme combattu, afin que les personnages grandissent, fuyant la « terre maudite » (126) pour devenir les héros de ce drame magistralement orchestré.

11 novembre 2010.///Article N° : 9834

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Yahia Belaskri




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