Yahia Belaskri entre Espagne et Algérie sur les traces d’une histoire mêlée

Entretien de Christine Sitchet avec Yahia Belaskri

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L’exode des Républicains espagnols vers l’Algérie à l’issue d’une guerre civile sanguinaire : voici le point de départ d’une tranche d’histoire peu connue partagée par l’Espagne et l’Algérie. L’écrivain Yahia Belaskri – prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2010 (1) – en a fait l’un des ressorts dramatiques de son troisième roman, paru cette année chez Vents d’ailleurs, Une longue nuit d’absence (2). Une adaptation cinématographique du livre est en projet.

« L’amnésie collective qui frappe les Algériens depuis l’indépendance »
Yahia Belaskri, comment est né en vous le désir de mettre en scène, sous la forme d’un roman, une tranche d’histoire peu connue liée à l’exode des Républicains vers l’Algérie en 1939 à la fin de la guerre d’Espagne ? D’après vous, pourquoi cette page d’histoire est-elle restée confinée dans une sorte de grand silence ?
Un jour, à Oran, ma ville natale, j’ai pris un taxi au quartier Saint-Hubert, au Nord de la ville, et j’ai demandé au chauffeur de m’emmener à Santa Cruz. Il faut savoir que de partout Santa Cruz est visible puisque le fort espagnol domine la ville du haut de la montagne de l’Aïdour. Le taxi s’ébranle et s’arrête à deux reprises pour me signifier que je suis arrivé. Le chauffeur ne connaissait pas Santa Cruz ! Je trouvais cela symptomatique de ce qu’Anouar Benmalek (3) appelle l’amnésie collective qui frappe les Algériens depuis l’indépendance. Rien n’aurait existé avant l’indépendance du pays.
Un an après, lors d’un colloque sur Emmanuel Roblès qui se tenait à l’université d’Oran, j’ai fait une communication sur l’hispanité d’Oran. Peu de temps après, mon ami Jean-François Bueno, enfant d’Oran, fils de Républicain espagnol, m’a parlé de son père, Francisco Bueno, de sa trajectoire, de son destin. J’ai découvert une figure romanesque. Je suis allé en Espagne, j’ai recherché des archives, rencontré des journalistes, écrivains, universitaires, j’ai arpenté l’Andalousie sur les traces des Républicains de cette région.
Dans mon cheminement d’écrivain, ce roman est venu à point nommé pour me sortir de l’impasse dans laquelle je me trouvais après avoir écrit Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut. J’avais besoin d’ouverture, d’air, pour continuer à écrire. La présence à Oran, par le passé, d’une diversité de communautés m’offrait cette ouverture.
« L’Algérie gagnerait à revendiquer ses multiples héritages »
Vous dédiez votre livre « à Francisco Bueno, à ceux qui ont foulé la terre oranaise, y ont laissé une part d’eux-mêmes, celle-là même qui m’a fait ». Pourriez-vous éclairer cette dédicace, qui semble mettre en avant une idée de circularité ?
Il s’agit pour moi de dire que cette terre algérienne a une histoire longue, qu’elle est faite d’apports successifs qui se sont sédimentés, depuis les Phéniciens jusqu’à la colonisation française, en passant par Rome, Byzance, les Vandales, les Arabes, les Espagnols, les Turcs… Aujourd’hui l’Algérie est un pays indépendant, il gagnerait à revendiquer ses multiples héritages. Il y a de quoi être fier. Car si ces différents occupants ont laissé des traces, nous leur avons transmis également.
Et c’est Henri-Irénée Marrou qui le disait, dans une conférence à Alger en 1978 : « je voudrais vous montrer qu’il y a eu un transfert du sud vers le nord… le christianisme africain a été l’agent fécond et efficace d’un transfert de culture d’Afrique en Europe… L’Église d’Afrique a été une des grandes éducatrices de la Chrétienté latine… Elle est une des composantes essentielles de la création de cet occident latin qui est devenu la civilisation occidentale au-delà du Christianisme… Je crois que vous Maghrébins vous devriez être assez fiers de cela, d’avoir offert à l’Europe ces maîtres qui l’ont formée… qu’ils s’appellent Tertullien, Cyprien, Augustin, etc. La Chrétienté latine tout entière, l’Europe occidentale tout entière a été de la sorte fécondée, éduquée par vos ancêtres… chers amis Maghrébins. »
Yahia Belaskri sur les traces des Républicains espagnols
Vous avez obtenu une bourse d’écriture pour préparer ce roman. Pourriez-vous dire quelques mots sur ce qu’elle vous a permis de faire ?
J’ai bénéficié d’une bourse Stendhal – attribuée par l’Institut français – qui m’a permis de me déplacer en Espagne en ayant une certaine liberté financière. Le principe étant que cette bourse est octroyée à l’écrivain pour se rendre dans un pays dans le cadre d’un projet d’écriture. Avec cette bourse, j’ai résidé près d’un mois et demi à Valencia et, à partir de là, me suis documenté. À cette occasion, j’ai rencontré des enfants de Républicains, des écrivains, notamment Alfons Cervera, qui travaille justement sur la question de la mémoire et particulièrement sur cette phase sombre de l’histoire espagnole ; j’ai aussi rencontré des universitaires, des journalistes. Enfin, j’ai pu me rendre en Andalousie, à Nerja, Malaga, et dans toute la région.
Qu’est-ce qui vous a le plus fasciné et surpris dans les informations que vous avez collectées ?
Ce que j’ai pu obtenir comme informations sur la présence des Républicains espagnols à Oran – mais pas seulement à Oran – est venu conforter mes intuitions car, enfant, j’ai eu des copains espagnols – et français bien sûr -, j’ai été confronté à la langue espagnole par des mots et des expressions utilisés dans le parler oranais. Enfant, j’ai longtemps cru que le mot mario, par lequel ma mère désignait une armoire, était un mot algérien. Plus tard, j’ai su que cela venait de armario, terme espagnol. Ce qui m’a le plus surpris a été de découvrir la proximité de ma ville natale avec l’Espagne ; j’ai découvert des attitudes, des manières de faire et d’être totalement semblables. Mais ce qui m’a le plus bouleversé est la découverte des travailleurs vietnamiens arrivés par accident à Oran, à cette époque, et totalement délaissés par les autorités. Qu’on traite des hommes de cette manière me semble inimaginable, révoltant.
Un entrelacement narratif mouvementé
Dans la première partie, vous entremêlez deux fils narratifs déployés en alternance d’un chapitre à l’autre. Le lecteur est ballotté entre deux temporalités et deux aires géographiques. Le premier chapitre se déroule en mer, non loin d’Oran, en 1939. Le chapitre suivant, retour en arrière dans le temps : nous sommes en 1930, en Andalousie. Et ainsi de suite. Pourriez-vous dire quelles intentions d’auteur se profilent derrière cet entrelacement narratif mouvementé, au premier abord déroutant ? Rappelons que dans votre précédent roman, vous aviez introduit des entrelacements – et aussi des sursauts – narratifs audacieux.
L’entrelacement narratif mouvementé, déroutant, s’imposait de lui-même pour conter cette histoire mouvementée, dramatique. De cette manière, j’ai voulu que le récit soit comme la mer avec ses vagues successives, ses reflux. Tout se passe autour d’une portion de la Méditerranée et celle-ci, dans les années 1940-1950, était troublée par les conflits. Ce va-et-vient narratif correspond donc à cette absence qui s’annonce, cette nuit qui va envelopper les personnages – au contraire de la deuxième partie, qui se passe entièrement à Oran et, par conséquent, l’entrelacement n’était plus nécessaire. Je n’aurais pas pu écrire ce texte de manière linéaire, j’avais besoin de mêler les fils, les croiser, comme se sont croisés destins, trajectoires, drames, joies et rêves.
Dans le précédent roman, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, plus que par entrelacements, c’était par ruptures que j’avais opéré. Car les personnages faisaient face à des ruptures brutales, qui brisaient leurs élans, leurs aspirations.
Vous offrez avec ce livre une mise en abîme d’exils, celui du héros Paco, de personnages qu’il croise, celui du poète espagnol Arturo Serrano Plaja, que vous citez. Vous-même en avez fait l’expérience dans un contexte douloureux : suite aux émeutes de 1988, vous avez quitté l’Algérie. Qu’avez-vous souhaité mette en exergue avec cette mise en abîme ? – à laquelle est venue se surajouter récemment l’exil tragique de Syriens fuyant leur pays pour se réfugier en Algérie.
De tout temps, l’exil a fait partie des mouvements imposés aux Hommes. Qu’est-ce que l’exil ? On pourrait en parler longuement, en faire l’exégèse, ce n’est pas mon rôle. Ce qui me touche personnellement, c’est la part de soi qu’on emporte dans sa besace et celle qu’on laisse, par nécessité, par obligation. Et parce que c’est ainsi. L’exil est à ce moment mutilation, amputation, il n’est pas renoncement, ni non plus une défaite.
Pour certains, il est re-naissance, l’occasion d’un nouveau départ, d’une reconstruction. Pour Paco, le personnage de mon roman, il est synonyme de déchirement et d’amour, déchirement de quitter les êtres et la terre d’Espagne, amour de ces êtres et de cette Espagne, de son Andalousie natale, puis découverte d’un autre possible : Oran. Paco va découvrir cette ville, l’aimer et entreprendre de se reconstituer, de repartir dans la vie. En endossant les mêmes rêves de liberté et de dignité.
Ces vagues qui se déchirent sur les rochers
Ça n’est peut-être pas un hasard si on rencontre le verbe « déchirer » dès la première phrase du roman, lors de l’arrivée dans le golfe d’Oran du bateau sur lequel se trouve le héros fuyant l’Espagne franquiste en 1939 : « Une brume blanchâtre déchire peu à peu le voile de la nuit ». On le retrouve aussi dans le dernier chapitre – remarquable : « Le jour est éclatant de lumière, pas un nuage sur les sommets de la sierra, pas un souffle de vent, le soleil se reflète sur la mer en contrebas du Balcón de Europa et les vagues, timides, viennent doucement se déchirer sur les rochers ». Ne sont-ce pas les déchirures et les fêlures des êtres humains que vous aimez à sonder dans vos écrits ? Et avec elles, les vôtres.
Je voudrais préciser que le chapitre final est le premier fragment du livre que j’ai écrit. Est donc d’abord venue à moi la fin du récit. Pour répondre à la question, je dirais que tout est déchirement dans ce roman. Jusqu’au bout. Pour laisser passer ces désespérés fuyant la mort au bout des canons de l’armée franquiste, la mer est obligée de se déchirer, comme le sont les fuyards. Mais n’est-ce pas l’Homme qui est déchirure, fêlure comme vous dites ? N’est-il pas essentiellement angoisses et doutes ? N’est-il pas fragilités ? Il est vrai que c’est ce qui m’intéresse : l’Homme dans sa dignité avec ses déchirures.
Comment le livre a-t-il été reçu des deux côtés de la Méditerranée ?
Le roman n’est pas encore sorti en Algérie, il le sera bientôt. En France, où il est sorti en avril de cette année, je crois qu’il rencontre son public et il suscite des commentaires intéressants chez les lectrices et les lecteurs, prenant connaissance d’une histoire largement méconnue. En Espagne, lors de quelques rencontres auprès d’un public francophone, à Alicante et Valencia principalement, l’étonnement était réel : comment un écrivain algérien, ou d’origine algérienne, en était-il venu à s’intéresser à ce passé espagnol ? Sauf que c’est aussi un passé algérien, oranais. Et plus largement, un passé qui appartient à tous.
« L’Espagne, mon amour »
« L’Espagne, mon amour », titre de la première partie du roman. Cette déclaration pourrait-elle être la vôtre ?
Pourquoi pas ? Oui, pourquoi pas. Il est vrai que j’aime l’Espagne, j’aime cette terre chaude, apaisée – même si elle est agitée par nombre de contradictions. Et c’est l’histoire de ma ville natale avec l’Espagne qui fait que j’ai développé cet amour pour ce pays. Ceci dit, j’aime toutes les terres des Hommes, celles qui sont blessées et celles qui respirent la tranquillité, peut-être dirais-je – pour reprendre un mot cher au poète haïtien James Noël – la tranqu’îllité. Je suis allé en Haïti et je l’ai aimée. Je suis allé en Asie centrale, traversant l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan, et je me suis émerveillé, et je les ai aimés. Partout où je vais, je suis amoureux. Alors, bien sûr « l’Espagne mon amour », comme l’Algérie mon amour, la France, et tous les autres pays où vivent les Hommes.
Qu’y a-t-il devant vous côté écriture et événements publics ?
J’ai entamé, il y a peu, des déplacements en France pour présenter au public Une longue nuit d’absence. En commençant par la région Languedoc-Roussillon, où l’association Coup de soleil a décerné son prix « Coup de cœur 2012 » à Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, mon précédent roman. J’aime cette partie du travail qui consiste à rencontrer des lectrices, des lecteurs, échanger avec eux, partager des émotions, se lier aussi à eux, maintenir un fil de bienveillance et d’amitié. C’est fatigant, mais j’apprécie. Pour ce qui est de l’écriture, je suis en train de travailler à un nouveau roman. Et puis Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut va être traduit en Allemand. Le livre sortira probablement en octobre 2013. Peut-être aussi que 2013 verra la sortie d’un ouvrage sur Haïti avec mes textes et des photographies de Francesco Gattoni.

Lire également la critique d’ [Une longue nuit d’absence].

1. Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2010 reçu par Yahia Belaskri pour son deuxième roman, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, Vents d’ailleurs.
2.Yahia Belaskri, Une longue nuit d’absence, Vents d’ailleurs, 160 p., 2012
À l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, l’auteur a dirigé un ouvrage collectif : Algéries 50, Yahia Belaskri et E. Lesne (éd.), Paris, Magellan & Cie / Cité nationale de l’histoire de l’immigration, 288 p., 2012.
3. Anouar Benmalek a publié en 2011 Tu ne mourras plus demain, Fayard.
4. Début 2012, lancement sur la toile d’une revue littéraire et artistique (hébergée par Mediapart) du nom de Intranqu’îllités, conçue par James Noël et Pascale Monnin.
5. Yahia Belaskri était l’invité du festival Étonnants Voyageurs qui s’est déroulé en Haïti en février 2012.
<small »>New York, 09.2012///Article N° : 10986

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