Sira

De Ablaye Cissoko & Volker Goetze

Coup de foudre
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Une kora en duo avec une trompette, cela n’a en soi rien d’insolite.
Moyennant quelques accommodements tous les instruments de musique du monde peuvent être joués ensemble, qu’ils soient africains, européens ou autres. Il y a, bien sûr, des problèmes d’accordage tenant à des systèmes musicaux différents dont la rencontre présente des difficultés particulières. Elles ne sont pas insurmontables et ce disque le prouve magnifiquement.
« Sira » a ce petit quelque chose qui nous fait penser qu’un nouveau petit pas vient d’être fait discrètement dans la longue et passionnante histoire des rencontres musicales entre l’Afrique et le reste du monde.
La harpe à chevalet kora des Mandingues est entrée depuis quelque temps dans un nouvel âge d’or. Cela devrait tempérer le pessimisme coutumier des ethnomusicologues, ces Cassandre qui ne cessent de prophétiser à tout va la disparition des instruments africains. Il est vrai que la harpe africaine, et la kora en particulier, bénéficie de la fascination ancienne que lui témoignèrent les mélomanes européens : dès la fin du XVIII° siècle, l’écrivain-explorateur écossais Mungo Park fut le premier à s’enthousiasmer pour la kora. Deux siècles plus tard, le pianiste Herbie Hancock fut le premier à introduire dignement cet instrument dans l’univers du jazz et du funk, invitant le harpiste gambien Foday Musa Suso sur son album « Sound System » (1984) puis enregistrant avec lui en duo le superbe « Village Life ». Depuis, on ne compte plus les cds où la kora se mêle des affaires du jazz. « Sira » fera date dans ces retrouvailles intercontinentales.
Oublions cette parenthèse historique pour écouter tranquillement le duo inouï et merveilleux entre un griot chanteur-harpiste africain et un trompettiste européen. D’abord il faut saluer la qualité intimiste de l’enregistrement, effectué à Saint-Louis du Sénégal – c’est heureusement une erreur de penser encore qu’on ne peut bien enregistrer en Afrique. Il faut en même temps regretter l’absence absurde d’un livret, et surtout des traductions que mériteraient les belles parties chantées de ce disque principalement instrumental.
Ablaye Cissoko et Volker Goetze inventent ensemble une musique gracieuse et introspective : ce que pourrait être une future musique de chambre « afro-européenne » – on devine cette ambition partagée.
« Sira » est d’abord un grand album de kora, car le sénégalais Ablaye Cissoko se révèle ici comme l’un des grands harpistes actuels, qui n’a rien à envier aux superstars de sa génération comme Ballaké Sissoko ou Toumani Diabaté. Kimitang Mohamadou Cissoko dit « Ablaye » (né en 1970 à Kolda) a fréquenté l’École des Arts de Dakar. C’est aussi un chanteur d’une rare expressivité. Écoutez « Faro » ou « Badingwo » vous en serez vite convaincu. Ablaye a déjà participé à diverses expériences « afrojazz », dont l’African Project du guitariste Gilles Renne, du saxophoniste Philippe Sellam et du balafoniste Ali Keita ; et aussi un groupe eurafricain monté par le saxophoniste François Jeanneau à Saint-Louis du Sénégal. C’est là qu’en 2001 Ablaye a rencontré son cadet Volker Goetze.
Ce jeune trompettiste allemand est un élève de Markus Stockhausen (fils du génial compositeur Karlheinz Stockhausen, qui vient de nous quitter). Volker a contracté le virus du jazz dès l’adolescence en écoutant le saxophoniste Ornette Coleman, le père du « free jazz ». Il n’est donc pas surprenant que son jeu soit profondément inspiré – quoique moins aventureux – par Don Cherry : partenaire historique d’Ornette et pionnier de la « world music » qui avait lui-même aimé la musique mandingue jusqu’à jouer de la harpe dozongoni.
Les échanges entre Ablaye et Volker se révèlent très intimes. On a affaire à deux instrumentistes virtuoses issus de deux civilisations assez éloignées, mais unis par une amitié fusionnelle et une curiosité réciproque qui ont suffi à réduire la distance entre leurs héritages culturels et musicaux respectifs.
Volker Goetze, qui est aussi cinéaste, vient d’ailleurs de réaliser un film (« The Griot ») consacré à la vie d’Ablaye Cissoko. Il est vrai que c’est ce dernier qui fournit l’essentiel du répertoire personnel ou traditionnel de « Sira » – prénom de sa fille. Le trompettiste, qui a appris les rudiments de la kora et étudié le système musical mandingue, se révèle aussi humble qu’omniprésent. On peut même regretter que trop souvent il se contente de paraphraser délicatement le harpiste sans trop improviser ni chercher à l’entraîner sur son propre terrain – ce qui eut sans doute risqué de faire de cet album très émouvant un authentique chef-d’œuvre de « jazz fusion ». On attend donc impatiemment un second cd de ce duo où Volker se laisserait aller à se montrer aussi volubile qu’Ablaye.
En attendant, tel quel, « Sira » est à ma connaissance le plus beau disque afro-européen de l’année 2008.

Sira, Ablaye Cissoko & Volker Goetze – ObliqSound / Abeille///Article N° : 8277

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