Suburban blues

De Yémy

Phase critique 13 - Poésie suburbaine de Yémy
Lire hors-ligne :

– C’est exact ! Si ce n’est l’un, c’est donc l’autre. Nous habitons tous les deux rues Jean-de-La-Fontaine. (…) Tchao, man. ! Jah bless, et que rien ne blesse ! ainsi qu’on le dit.
Yémy
Femmes, Ada vous cherche. Femmes, où êtes-vous ? Sortez pour rencontrer Ada qui aime vous regarder vous balancer lentement au rythme d’une musique inaudible à laquelle seul le corps donne un sens.
F. Ékotto

En 1964, Hubert Selby Jr publie Last Exit to Brooklyn. Il ne se doute pas qu’il va provoquer un tremblement de terre. Un séisme sociologique eut lieu, en effet, qui, par son amplitude, vint anéantir la prétention de la littérature à peindre la vie des laissés-pour-compte. La langue de l’ouvrage n’affichait aucune concession à ce qui, depuis trois mille ans, singularisait la fiction : la syntaxe, le jeu des métaphores et l’espèce de bonté feinte ou réelle qui accompagne d’habitude leur déploiement. Last Exit to Brooklyn était du feu à l’état pur, une violence majuscule. C’est la raison pour laquelle cette œuvre n’a su retenir notre attention avec la même ferveur que Le Voyage au bout de la nuit, Ulysse ou La Nausée. Dans le roman, des voix de camés racontent leur enfer, et c’est toute l’Amérique qui se trouve mise en procès : celle-ci s’était arrangée pour ne rien savoir de ce monde-là. L’ouvrage se vendit à plus d’un million d’exemplaires, ce qui n’empêcha pas l’auteur de mourir dans un insuccès littéraire inexplicable. Or, Selby n’avait jamais écrit que des manières de chefs-d’œuvre. Il n’empêche. Ses compatriotes achetaient Last Exit to Brooklyn, mais se gardaient bien de l’ouvrir. D’instinct, ils avaient compris que ce récit-là ne parlait pas d’amour (ni d’espérance d’ailleurs), et qu’il était plutôt plein de haine. Le roman du cocaïnomane enseignait à se haïr et à haïr un monde où l’expérience de la possession avait accouché d’un monstre : l’instinct et la volonté de domination tels qu’ils caractérisent les États-Unis.
J’ai tenu à rappeler ce fait pour attirer l’attention du lecteur sur un roman magnifique paru en septembre 2005, Suburban blues du Camerounais Yémy. Vous aurez remarqué qu’il signe d’un seul nom, ce qui me ravit. Jusque-là, j’étais obligé de citer Colette pour faire comprendre que je n’étais pas le seul – du moins au cours du siècle passé – à procéder de la sorte. Maintenant, je peux me référer à un voisin – géographie africaine oblige. Notre jeune auteur a 30 ans. Il est beau comme un dieu, avec un profil d’aigle royal ou de chouette grecque. Son écriture est une dentelle post-célinienne, car le nouveau venu est un précieux, un très grand dentellier, au jugement duquel, selon toute vraisemblance, la vie paraît mériter et la soie et l’amour – et merde s’il faut s’accommoder du shit et du blues quand plus rien ne tient promesse…  » Qui chante / Son mal l’enchante « , a dit le poète. Il m’est avis que Yémy eût volontiers partagé ces vers frappés comme une maxime. En banlieue française, c’est plutôt le rap qui l’emporte. Mais quand on rappe du côté de Céline, Racine n’est jamais loin, je veux dire le XVIIe siècle, grande époque précieuse s’il en fut. Que le rap devienne blues, c’est encore mieux, car cette conversion vient confirmer le fait que dans tout bluesman réside un poète de la vie, un grand amoureux, un adorateur des vérités sensibles. 391 pages ne sont pas de trop pour conter ce lieu nommé à juste titre Onirium, et où se dit et s’écrit la vie, avec amour, lors même que sévissent anges et démons, prophètes et ressuscités, camés et grands délirants, grands slameurs… Un chef-d’œuvre. À lire d’urgence.
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Le premier roman de l’Américano-Suisso-Camerounaise Frieda Ékotto est un texte dont la trame narrative est aussi difficile à cerner que Le bruit et la fureur de William Faulkner. Du moins, pour ce qui concerne les pages d’ouverture. Le temps s’y dilue ou s’y contracte à l’excès ; il y rebondit en lui-même, nous livrant à un huis clos qui ressemble – mais de loin – à une liturgie. Les mêmes appels, les mêmes réticences, la même peur, le même abandon, la même confiance dans l’amour, le même désespoir d’atteindre à la connaissance pleine et entière de l’autre nous abreuvent de leur vérité. Il faut attendre le premier paragraphe de la dernière page pour savourer le dénouement d’une enquête soigneusement menée.
Le tout premier tiers du récit s’ébauche dans les profondeurs des  » chuchotements « , presque à l’abri des mots eux-mêmes. Au vrai, du verbe chuchoter, la Camerounaise fait la sociologie. Les pages liminaires s’attachent à faire en priorité la narration des sensations plutôt que celle des faits. S’y expérimente non pas le blues mais la sonate ou, si l’on veut, quelques arpèges, fluides et résolus, des sonatines. La poésie féminine – ou, plutôt, la féminité d’une écriture, phénomène qui excède largement le sexe de l’écrivain, qu’il soit homme ou femme – sera toujours ultra-urbaine : c’est sans doute pour elle que nous avons bâti des palais, car seule la féminité d’un style sait conférer à ces derniers une âme. Ici, dans leur gourbi, Affi et sa mère s’embrassent ; elles sont des amantes. Peindre une liberté de cette sorte dans les sociétés peules du Cameroun revient à ourdir une révolution. Frieda Ékotto l’assume tranquillement. Elle y donne moins à voir l’histoire de l’homosexualité féminine que celle de la quête identitaire – ou, si l’on veut, de la requête amoureuse. Quel que soit son rang, un opprimé n’est jamais renvoyé qu’à sa différence sexuelle et à sa race – l’Histoire universelle en témoigne à l’envi. Comme ses protagonistes, Frieda sait qu’elle a à  » devenir une fille « , tâche d’autant plus ingrate que les nubiles, chez les Fulani, sont cloîtrées avant et après le mariage, lequel ressemble tout à la fois au bagne et à l’enfermement dans la soute des bateaux négriers. Mais pareille tragédie n’est jamais contée que mezzo voce.
C’est dans le deuxième et le troisième tiers du roman que l’on comprend l’exhortation qui orne le titre : Chuchote pas trop. Narration initiée dans les limbes et au sein d’une pensée en train de se faire, elle épouse – fort brièvement et par à-coups – la voix d’Ada, une narratrice à laquelle l’auteur, de temps en temps ne dédaigne pas de mêler la sienne, grâce à des  » Je  » et des  » moi  » surgis on ne sait d’où, insituables. Dès lors, le roman change de nature : il devient le récit des idées et celui des faits, comme si la narratrice, maintenant émancipée de toutes sortes de sujétions, donnait libre cours au débat intellectuel qui lui avait fait si cruellement défaut dans sa jeunesse. Ni imprécation, ni plainte, un discours se fait jour, qui déploie comme une longue parenthèse autour du mutisme des femmes, lequel sera définitivement brisé par l’émergence de deux filles, Sula et Nafi, deux révoltées singulières. La romancière en profite pour critiquer le président Bush, Bill Clinton, et pour souligner la mauvaise conscience qui doit être celle des Noirs Américains qui ont réussi : Denzel Washington, Spike Lee, Eddie Murphy, Oprah Winifrey, et sa préférée à elle, Whoopi Goldberg…
La révolte de Frieda me rappelle celle d’Arundhati Roy… Chuchote pas trop, c’est à la fois un mot de réconfort et de défi, un impératif à résister. Si mutisme des femmes il y a, en effet, un mutisme ni ontologique ni conjoncturel ni stratégique, celui-ci devrait être appréhendé comme le reflet fidèle des faits et des méfaits qui entourent l’écriture. Pareille thèse – si c’en était une – ne laisse pas de surprendre. Voilà comment en témoigne Frieda Ékotto :  » Le creux d’un texte perd toujours sa force, mais le texte d’une femme, celui qui inscrit sa douleur, est puissant. L’écriture de l’histoire d’une femme – poursuit-elle hardiment – n’est nullement saturée, au contraire, cette écriture est animée par le signe de la survie, le symbolique de la vie où le langage se trace «  (p. 87). Le lecteur que je suis est tout simplement admiratif de telles phrases. C’est à l’improviste qu’elles surviennent dans le récit, comme pour changer momentanément sa couleur, puis inscrire à ses flancs l’urgence de penser : Frieda Ékotto philosophe en courant…
Car penser un  » creux du texte  » et l’assimiler de quelque façon au mutisme caractéristique de l’oppression, relève d’une incroyable ambition réflexive. L’Occident a fait le Juif et le Nègre, et le Juif, le Nègre et l’Occidental ont fait la femme. Tous trois doivent à la domination l’origine de leur monstrueuse bassesse. Frieda réussit à écrire sur le sujet sans pathos ni pathétique, et non sans rage. Son écriture distille une poésie qui n’a d’égale que le choc que produit en nous la durée comprise entre deux intervalles de syllabes. C’est beau comme l’émotion qui vient du silence – un silence rugissant. Et c’est innocent : qui n’a que l’amour comme ressource, même l’oppression ne saurait le contrefaire. C’est le cas notamment d’Ada, un portrait remarquable de femme en lutte, un portrait parmi tant d’autres, et tout aussi réussis : citons Siliki, Sita Sophie dite  » Caméléonie « , et deux pieds-nickelés d’anthropologues américains.
Il y a comme une forme de militance chez Frieda Ékotto, une volonté de raconter en même temps que celle de produire des théories sur la condition féminine et sur l’écriture. La spécialiste de Jean Genet (1) qu’elle est – et, de surcroît, lectrice passionnée de Gilles Deleuze – m’incite à penser que l’oppression féminine et l’écriture vont toujours de pair. Pour Frieda, on ne saurait écrire sans faire l’expérience au préalable de la domination. En quoi elle est vraiment deleuzienne : l’écriture est l’activité de ceux auxquels la société ne reconnaît aucun statut. Belle leçon, n’est-ce pas ? Audacieuse, sans aucun doute. Et qui mériterait que chacun de nous en médite la portée.

Note
1. Frieda Ékotto, L’écriture carcérale et le discours juridique chez Jean Genet, essai, Paris, L’Harmattan, 2001
Yémy, Suburban blues, roman, Paris, Robert Laffont, 2005, 391 pages, 20 €.
Frieda Ékotto, Chuchote pas trop, roman, Paris, L’Harmattan, 2005, 155 pages, 14 €.///Article N° : 4324

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Les images de l'article
Chuchote pas trop, de Frieda Ékotto, L'Harmattan, 2005.




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