Timbuktu. Au nom de la musique

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Sur sept statuettes remportées aux Césars la semaine dernière par le film de Sissako, il y eut celui de la musique. Un triomphe pour Amine Bouhafa, un jeune compositeur de Tunis. La bande originale du film, sorti chez Universal Music en décembre, signale sa troisième collaboration sur un long métrage.

Une polémique s’orchestre en ce moment même sur le net, au sujet des vertus politiques ou non d’un cinéaste dont le nom serait froidement associé à la dictature au pouvoir à Nouakchott. Sur Rue89 , Sabine Cessou trouve le film « joli » et « consensuel », mais le situe loin de cette réalité du Nord Mali et de Tombouctou, dont se prévaut pourtant Sissako. Esthétiquement, le film semble mériter son succès. Sept statuettes aux Césars. Reste à savoir si la bonne conscience des lendemains de l’après Charlie Hebdo y est pour quelque chose ou non. Musicalement, Timbuktu force le respect. Une bande originale somptueuse, enregistrée entre la Tunisie, la Turquie, la France et la Hongrie, avec la participation de l’Orchestre Philarmonique de la Ville de Prague pour les parties symphoniques. Un triomphe pour Bouhafa, qui dédie sa statuette aux jeunes tunisiens en lutte pour leur liberté. De quoi ramener le débat sur le tapis de la politique.
En attendant, force est de reconnaître que l’Afrique reprend sa place dans le cinéma mondial de manière inédite, avec le sacre de Timbuktu aux Césars. La composition de BO, pour ne parler que de ce qui nous occupe, est une pratique assez méconnue, parfois consacrée, mais très ingrate. On n’en cause pas toujours. La désignation d’Alexandre Desplat, compositeur pour Audiard, Anderson et pour la série des Harry Potter – un pote de Ray Lema-, à la tête du jury de la Mostra à Venise, l’an dernier, fut ainsi un évènement, consacrant, comme il le disait, le troisième auteur d’un film. Celui que l’on charge de composer une atmosphère, à partir des notes et des partitions, pour le bonheur des cinéphiles. En Asie, en Europe et aux Amériques, il arrive que certains mélomanes retracent leur expérience du cinéma, en fabricant des bouts d’histoire musicale, riche et nourrie, sur le génie de tel ou tel compositeur. Dans le cinéma africain francophone, il en est quelques-uns dont on parle volontiers. Wasis Diop, Ray Lema, Manu Dibango. Mais combien sont-ils parmi les spectateurs à se souvenir réellement du thème ou de la mélodie produite dans un cinéma si peu diffusé?
Amine Bouhafa n’en est pas à sa première œuvre dans le genre. Il a composé pour des courts-métrages, pour des séries télévisées en Egypte, et Timbuktu est son troisième long-métrage, au compteur. Avant Sissako, il avait écrit pour Anis Lassoued, Ilyès Zrelli et Faten Hafnawi. Il avait joué pour Fadhel Jaziri, dirigé l’orchestre du grand Lotfi Bouchnak. Néanmoins, cette première collaboration avec le cinéaste franco-mauritanien, se soldant par un César en France, achève de le consacrer à l’écran. Sissako, il l’a rencontré par l’intermédiaire de sa monteuse, Nadia Ben Rachid, également césarisée la semaine passée. Auparavant, le réalisateur s’est souvent servi de musiques déjà existantes, prémâchées. Cette fois-ci, il a voulu tenter l’expérience de l’inédit pour porter ses images. Il a embarqué le compositeur dans son monde, l’a associé au montage dès le début. Ce qui a renforcé le lien entre la musique et les scènes de Timbuktu. Le va et vient entre un art et l’autre est permanent. Cela se voit et cela s’entend. Et sans doute qu’à l’avenir, il faudra compter avec ce nom, Bouhafa.

Dans Timbuktu, il est question de manipulation idéologique, de fanatisme en politique et (surtout) d’un islam suspendu entre deux rives. La musique de Bouhafa donne l’impression, justement, de vouloir s’échapper de ce questionnement situé entre deux mondes, le Nord et le Sud. Par des notes aériennes, dont la gravité est juste ce qu’il faut pour ne pas sombrer dans le désespoir d’une situation, si inextricable. La symphonie, accompagnant un match de foot sans ballon, malgré l’interdit qui plane, annonce dans le film une trouée dans l’esprit des obscurantistes. On est presque dans un corps de ballet en mouvement, la musique contribuant à effacer l’absurdité planant sur cette rencontre sportive improvisée contre les barbares. La musique résonne alors comme un poème. Les cordes redonnent son précieux à la vie, s’interprètent en contrepoint de la violence suggérée par le film. Une musique, qui, jamais, ne banalise le propos, mais l’élève, plutôt, vers des hauteurs de tolérance et de doute.
Lors du dernier Maghreb des Films en novembre, à l’Institut du Monde Arabe à Paris, Amine Bouhafa disait de Timbuktu qu’il « revêt un message universel. Ce qui s’est passé à Timbuktu aurait pu se passer n’importe où dans le monde. Et donc, la musique accompagne ce message. Elle part de couleurs, d’instruments locaux, d’un langage, d’une identité locale et transporte ce langage avec une musique plus ample, plus lyrique pour relayer ce message de tolérance, ce message de paix. » Musique orchestrale, symphonique, donc. Avec des cordes, des bois, un piano. Bouhafa aurait pu se limiter à un son world, soyeux, soigné, d’autant que le Mali et les déserts de sable en regorgent. Mais on ne se refait pas. L’homme Bouhafa nous vient du classique. Un surdoué, qui n’a que 28 ans. Il commence le piano à l’âge de trois ans. A 15 ans, il voit l’une de ses compositions, Tafadhwali, emporter un prix de la meilleure chanson arabe au Caire. Un premier exploit public pour celui qui étudie les mathématiques et la finance, notamment aux États-Unis, mais qui choisit l’orchestration et la composition musicale, apprises à Paris, comme métier. Amine Bouhafa obtient son diplôme de musique arabe au conservatoire de Tunis à l’âge de 12 ans. Il passe ensuite par l’Académie internationale de Musique à Nice. De quoi lui tailler un parcours de « précieux » dans l’ombre des réalisateurs pour qui il travaille. Sur Timbuktu, l’enjeu pour lui était d’imaginer une conversation à sources multiples. Un dialogue entre l’Afrique, l’Orient et l’Occident. Le duduk à côté des percus, les guitares et la kora en famille, le oud, non loin du piano, le ngoni, saluant de loin la contrebasse, la clarinette et le dobro en renforts sur le socle. Les arrangements de Bouhafa se sont occupés de tisser un verbe commun à tous ces instrus, aux histoires chargées et séculaires, traduisant le désir d’échapper au réel et au tragique.
Il est un titre en tout cas dont on va longtemps parler. Timbuktu Faso, co signé avec Fatoumata Diawara, repris en mix dans la BO avec le thème du film, rayonne sur l’ensemble, charrie une émotion particulière. Le sublime d’une voix de femme, écrasant la noirceur des pas de djihadistes, coursant le son de maison en maison, à la recherche de la beauté qui blasphème. La musique est-elle vraiment ce crime en terre musulmane ? De faux débats, ces dernières années, surfant sur l’interdit liée aux idolâtres, ont fini par faire oublier que le prophète Mohammed, exilé de la Mecque par les siens, fut accueilli à Médine par le chant et les tambours de twalan’l’badru. C’est du moins ce que raconte Le Message (Al Rissalah) de Moustapha Akkad, un film sorti en 1976, décrivant la vie du prophète. Que serait devenue cette scène de concert en chambre filmée par Sissako, où la mélodie fait s’effondrer la peur, pourtant si présente, sous les toits de cette cité envahie par des hommes en armes, s’il n’y avait eu cette complainte de femme ? La musique devient alors une arme à son tour, qui ne nuit pas, mais qui rend compte d’une humanité profonde. Les images du cinéaste deviennent plus lumineuses. On se surprend à demander ce qu’elles seraient sans cette musique, si empreinte de vie. On se rappelle soudainement l’essentiel pour le mélomane, à savoir que la musique n’est nulle part interdite dans le Coran. L’impression aussi que ce chant ne se contente pas d’illustrer un vécu. Il narre une autre histoire. Celle d’une résistance intime, transcendant les êtres, entre désert de sable et fantasmes djihadistes. Cette musique s’écoute presque comme une seconde histoire dans le film. Et la voix de Diawara parvient à semer cette note d’espoir dans l’enfer d’une scène de lapidation. Diawara, dont le timbre rappelle cet art ancestral, du griot gardien de mémoire, défiant le temps et ses mensonges. Une BO à écouter, malgré la polémique qui s’annonce. Son césar à Bouhafa parait mérité. On pourrait presque le dire ainsi…

L’entretien d’Amine Bouhafa à Cannes:

///Article N° : 12790

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