Tout simplement noir, de Jean-Pascal Zadi et John Wax

Qu'est-ce qui colle à la peau ?

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Sorti le 8 juillet 2020, Tout simplement noir est en tête du box-office des salles françaises. Il y a de quoi : cette comédie déjantée décape et réjouit par sa force de dérision.

Il n’y a rien de simple à être un Noir en France aujourd’hui. Le titre du film de l’humoriste vidéaste Jean-Pascal Zadi et son compère rappeur, photographe et réalisateur de clips John Wax est à l’égal de leur opus : une malicieuse dérision. Face à un président qui refuse sans nuance tout déboulonnage de l’Histoire républicaine, Zadi est l’antidote de l’été : insolent et drolatique, il brandit ses dents comme Coluche gonflait le ventre en d’autres temps d’impertinence.

Et J.P. alias Zadi de vouloir, pour dénoncer la condition faite aux Noirs, les mettre en marche ! Il est suivi d’une équipe de deux journalistes de télévision, si bien que J.P. s’adresse souvent à la caméra qui le filme, et donc à nous. Le faux-docu s’emballe très vite quand J.P. comprend que sa petite notoriété de vidéaste provocateur ne suffira pas à faire marcher les Noirs s’il ne mobilise pas des personnalités du milieu pour porter le message. Le voilà donc en quête de soutiens et nous verrons défiler tour à tour le gratin de la scène artistique noire en France, qui ont tous accepté de rentrer dans le jeu de cet empêcheur de tourner en rond : les rappeurs Soprano, Moussa Mansaly et Joey Starr, les acteurs Eriq Ebouaney, Stefi Selma et Omar Sy, les footballeurs Lilian Thuram et Vikash Dhorasoo, la journaliste Kareen Guiock, les réalisateurs Fabrice Eboué, Lucien Jean-Baptiste et Mathieu Kassovitz, les humoristes Fary, Claudia Tagbo, Fadily Camara, Ahmed Sylla, Éric Judor et Ramzy Bedia, et chez ce dernier, en une scène désopilante, les humoristes Melha Bedia et Amelle Chahbi, le réalisateur Rachid Djaïdani ainsi que l’acteur Jonathan Cohen en tant que Juif face aux Arabes.

Le projet de J.P. de marche des Noirs engendre auprès de tout ce beau monde un capital de sympathie, mais il le dilapide sans cesse par des remarques à rebrousse poil qui déclenchent l’hystérie de ses interlocuteurs… et notre hilarité. Ses maladresses dérangent tellement qu’il se fait jeter, en prend plein les dents ou provoque des catastrophes. Mais son délire agit comme révélateur. S’étalent ainsi les tensions historiques qui déchirent une communauté qui n’est unie et homogène que pour les pourfendeurs du communautarisme.

Ce faisant, Candide interrogeant sans cesse le rapport aux clichés et ravivant les inimitiés, J.P. torpille les idées reçues. Le résultat est décapant ! Qui est le plus noir ? La diversité de couleurs et de positions à l’œuvre démonte les crispations identitaires tout en ridiculisant plus encore celles des autres.

Comme l’écrivait Achille Mbembe dans Africultures, « le Noir n’existe pas plus que le Blanc« . De Fanon à Baldwin, cette idée que les Blancs ont besoin d’un nègre. Pour appartenir à l’espèce humaine à égalité, c’est donc bien ce « Noir » qu’il faut saborder tant il ne représente qu’une projection de l’Autre. Avoir un certain degré de mélanine ne fait pas communauté dans la grande complexité des inégalités sociales, d’origine, de genre et d’Histoire. Par contre, c’est bien cette mélanine qui provoque un vécu de discriminations, le délit de faciès et de fil en aiguille les violences policières. Le racisme existe bien, lui, systémique car ancré dans l’Histoire esclavagiste et coloniale, tant en France qu’aux Etats-Unis.

La grande force du burlesque de Zadi est qu’il égrène les discours mais n’en adopte aucun, laissant les spectateurs, et notamment les premiers concernés qui savent combien tout cela est objet de débat, trancher par eux-mêmes ou simplement entrer dans la complexité. C’est revigorant et on ne s’ennuie pas un instant tant le rythme adopté semble improvisé, sur le mode du hip-hop et de ces débats au débotté que Zadi enregistrait pour Canal+ et Le Mouv’ (à revoir sur youtube : #LESBAYEZER). Pas de caméra intrusive, toujours une juste distance et une image soignée : personne n’est méprisé ici. Quand la colère monte, c’est de la singularité de sa dentition que se moquent les interlocuteurs/trices de J.P. Le voilà victime d’une différence physique qui lui colle, elle aussi, à la peau. Mais dont il se fait également une arme de dérision.

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