Un dhikri au théâtre désarticulé

À Moroni se joue depuis trois mois Un dhikri pour nos morts de la compagnie de théâtre O Mcezo* sous la direction de Soeuf Elbadawi. Créé en novembre à la Réunion, présenté en janvier à Paris, le spectacle évoque la tragédie des morts du Mur Balladur dans l’Océan Indien.

Un sujet grave pour le commun des Comoriens. Des milliers de morts qui embarrassent l’opinion de l’archipel. « Les chiffres ne disent pas tout. Mais on parle de 15 000 morts » confie le metteur en scène. « Une hécatombe sans nom, qui transforme un bras de mer de quelques soixantaines de mètres en plus grand cimetière marin de l’Océan indien ». Une tragédie née de la décision d’un ancien premier ministre français, Édouard Balladur, qui, « pour satisfaire à des raisons électorales », a cru bon d’instituer une frontière entre deux îles sœurs, Anjouan et Mayotte, en dépit des injonctions faites à ce sujet par la communauté internationale. Une vingtaine de résolutions de l’Onu condamne en effet la présence française à Mayotte depuis 1975. Une île sur laquelle l’ancienne puissance coloniale a choisi d’installer en 1995 une centrale d’écoute, dont la mission est équivalente à celle attribuée au programme « Échelon » des Américains. La question relève de la géostratégie politique et de la sécurité de l’Europe. Le dispositif français d’espionnage et de contre-espionnage dans l’archipel aurait été installé avec le soutien des services secrets allemands.
Aux Comores où l’opinion parle du « combat impossible entre une nation plus faible et une puissance tutélaire », la question génère un malaise au sein d’une classe politique rendue silencieuse par son « incapacité à stopper l’hémorragie ». Soeuf Elbadawi en a fait le sujet de son spectacle, au nom d’une tradition d’écriture obligeant le créateur à rendre compte de sa réalité immédiate. « L’expression artistique a toujours été au service du citoyen dans ce pays » explique-t-il. « Il me semblait essentiel de poser un certain nombre d’interrogations sur cette tragédie. Il y est question de responsabilité collective, de renonciation à la souveraineté d’un pays, de violence et de domination. Le rôle de l’artiste dans cette société oblige à se faire l’écho de nos contemporains, lorsque le réel se dérobe sous nos pieds, selon les mots d’un poète ». À Moroni où le spectacle se joue au Muzdalifa House – lieu d’expérimentation artistique et d’agitation citoyenne fait de « de bric et de broc » -le public apprécie la volonté de constituer une mémoire aux victimes du Visa Balladur. Un spectateur : « Nous nous étripons parfois pour des sujets qui n’en valent pas la peine. Là, nous apprécions qu’un artiste s’intéresse à nos morts. Il est des vérités qui doivent être dites. Ce qui n’est pas nommé n’a parfois pas d’existence. Nos dirigeants se taisent. Nos artistes, non. Merci ».
Chaque soir, c’est une vingtaine de personnes triées sur le volet, faute de places, qui s’engouffre derrière la grille en fer du Muzdalifa House pour partager cette parole d’artiste : une « complainte de kwasa » selon ses interprètes. Atmosphère intimiste dans une salle de 15 mètres de long sur 4, au sol de béton recouvert de terre argileuse. Scénographie originale censée rappeler le principe de la terre perdue ou confisquée : Mayotte la quatrième île de l’archipel « occupée » par la France. La terre rappelle également ce qui manque à ces disparus. »Dans un pays où l’on accompagne le deuil avec force rituels, la terre à toute son importance. Nous n’avons pas pour habitude d’enterrer nos morts sous la mer. D’habitude, nous les recouvrons de terre dans des cimetières » explique Soeuf Elbadawi. Des lampes à pétroles, un tapis de prière en feuilles tressées de cocotier, de l’encens qui brûle sur les murs, des troncs d’arbre en guise de sièges. Un dhikri pour nos morts se joue à même le public. Lorsqu’ils entrent dans le lieu devenu sanctuaire d’un soir, les spectateurs découvrent des hommes en kandzu blanc assis au fond du plateau. Un chœur soufi, interprété par le collectif des Nurul’Barakat, sous la direction Mourchid Abdillah, ramène au sacré des liturgies de la confrérie shadhuli, implantée dans le pays depuis le XIXe siècle. Le dhikri est un rituel d’invocation divine souvent utilisé pour commémorer le 40e jour de morts illustres. « Nous pratiquons un théâtre au caractère quasi matrilocal. Nous puisons notre inspiration, notre énergie, notre dramaturgie dans nos propres traditions de vie. Le soufisme nourrit notre rapport au monde. Ils sont nombreux, les Comoriens qui s’en réclament. Il ne faut donc pas s’étonner de le retrouver en bonne place dans nos propositions ».
En ouverture du spectacle, une vieille radio diffuse des infos et des déclarations d’hommes politiques sur la « question française » dans l’archipel. Ainsi, ces mots prononcés du président Giscard d’Estain au moment de l’accession des Comores à l’indépendance : « C’est un archipel qui constitue un ensemble (…) dans lequel il n’existe pratiquement pas de peuplement d’origine française. Était-il raisonnable devant la demande d’indépendance présentée par le Conseil de ces îles d’imaginer qu’une partie de l’archipel devienne indépendante et qu’une île, quelle que soit la sympathie qu’on puisse éprouver pour ses habitants, conserve un statut différent ? Les Comores sont une unité, ont toujours été une unité. Il est naturel que leur sort soit un sort commun, même si certains pouvaient souhaiter une autre solution. Nous n’avions pas à l’occasion de l’indépendance d’un territoire à proposer de briser l’unité de ce qui a été toujours l’unique archipel des Comores ». Une déclaration qui n’a guère été suivie d’effets, la France étant toujours présente dans une partie des Comores. Mayotte est même devenue le 101e département français depuis 2009. Le spectacle fonctionne pour beaucoup sur la diffusion de ces éléments radio. Ils permettent au spectacle de prendre l’histoire (« la grande ») à témoin.
Un dhikri pour nos morts se répand sur le plateau du Muzdalifa House en un long monologue émaillé de chants soufis. Un personnage relate le drame d’un cousin disparu en kwasa, embarcation qu’utilisent nombre de Comoriens non-français pour rallier Mayotte, où il est surtout question de déjouer la violence des contrôles de la police française des frontières. À Mayotte, les voyageurs en kwasa sont traqués. Ils sont considérés comme de futurs « clandestins » sur ce territoire. Les activistes du Comité Maore, défenseurs de l’intégrité historique de l’archipel à Moroni, parlent de « déplacement de population » à chaque refoulement d’un de ces voyageurs, en se basant sur les textes en vigueur à la Cour pénale internationale. « Voilà où nous mènent ces récits d’absurdité et de défaite surfaite / avec cette histoire de migration sauvage en sa propre terre / peut-on être clandestin ou étranger sur la terre de ses aïeux ? / l’incohérence nous guette en cette saison/nous nageons en plein délire / mais l’ennemi héréditaire dont on ne cite jamais le nom par peur de tomber dans l’extrémisme a les faveurs semble-t-il du Conseil de sécurité / On n’est pas dans la merde » se contente de répéter le personnage, qui, à défaut de s’apitoyer sur le sort de son cousin disparu en mer, finit par raconter le naufrage d’un pays. « Nous sombrons dans un délire, dit-il, dès lors qu’il s’agit de raconter ce pays qui se meurt / le nôtre / et dire que certains s’inventent des instants de déréliction pour mendier une existence auprès des puissances dévastatrices ».
Applaudi à Moroni, le spectacle prétend « restituer une mémoire à ceux qui en sont dépossédés ». À l’affiche du Muzdalifa House pour quelques jours encore, Un dhikri pour nos morts va semble-t-il être reprogrammé en France l’an prochain. Ce qui encourage Soeuf Elbadawi et ses compagnons à continuer leurs joutes d’agit-prop dans ces îles, multipliant les conférences dans les écoles et les performances dans les espaces publics, afin de « sensibiliser l’opinion sur la question. Les gens ignorent que le droit international est de notre côté pour une fois ». Dans la capitale comorienne, le public, lui, s’interroge sur les possibilités de reprogrammer le spectacle ailleurs qu’au Muzdalifa House – lieu où le spectacle doit sans cesse rivaliser avec le bruit des voitures et la dynamique d’une vie de quartier pour satisfaire à une jauge de 21 personnes par représentation. Jo Polo, un voisin : « Il faut qu’il soit vu par plus de monde ». Shabir, un commerçant : « Je suis prêt à m’investir pour qu’il soit vu dans un espace public. Je considère que c’est un crime contre l’humanité que de vouloir jouer ce spectacle pour un public aussi réduit ». En dehors de l’Alliance française, où le directeur de la compagnie O Mcezo* a été empêché d’exercer il y a trois ans pour raison politique, le Palais du peuple est le seul lieu disposant d’un plateau de théâtre à Moroni. Mais les députés, qui en ont le contrôle et le bénéfice, viennent de demander à ce qu’on ne laisse plus les artistes y pratiquer leur art. Le Palais du peuple se trouve être le siège du parlement fédéral. Par ailleurs, l’actuel président de l’Assemblée nationale s’est distingué, l’an dernier, en profanant une œuvre de plasticien comorien, installée sur la place de l’indépendance, en hommage aux mêmes morts que ceux à qui la compagnie O Mcezo* rend hommage dans ce spectacle. En réponse à cette demande du public, Soeuf Elbadawi se contente d’un passage du texte interprété : « Ne jamais s’étonner de nos quotidiens désarticulés ».

///Article N° : 10755

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