Un zèbre qui tricote toute l’année

Entretien de Sylvie Chalaye avec Monique Blin, créatrice du Festival

Juin 1998
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Après avoir travaillé plusieurs années au théâtre des Amandiers à Nanterre, où se trouvait Patrice Chéreau, Monique Blin démissionne et vient à Limoges créer le Festival. Pierre Debauche y dirige alors le Centre dramatique. Il le quitte quelques temps plus tard pour partir à Rennes. Fidèle à ses engagements, Monique Blin restera, portant à bout de bras un Festival qui aujourd’hui lui doit beaucoup.

Comment s’est faite la naissance de ce festival ?
L’idée était d’inventer un événement international où la langue française soit le lieu de rencontre, de partage. Un tel festival permettrait de donner au public des textes et des réalisations venant de l’un des quarante-six pays francophones de l’époque, puisque aujourd’hui il y en a, je crois, cinquante-deux. Il s’agissait de donner au public une sensibilisation à toutes ces cultures. Ce pari de créer ce festival en Limousin, je crois, a été gagné puisque voici la quinzième année et qu’on a fait découvrir de nombreux auteurs et metteurs en scène, et surtout qu’il y a désormais une forte demande du public.
S’agit-il du public du Limousin ?
En priorité oui, mais on fait aussi en sorte que le public national et international soit concerné par toutes ces oeuvres. Il est par ailleurs essentiel de tisser des réseaux. Car parachuter un festival pendant quinze jours, puis refermer la porte et attendre l’année suivante ne rime à rien. L’important est de travailler toute l’année avec ce public en décentralisant les choses dans toutes les communes du Limousin intéressées par le festival, une trentaine environ ; et d’avoir entre deux festivals des échanges avec les bibliothèques, les associations, les enseignants, les jeunes. La nouvelle étape est d’inventer des événements avec des partenaires du Limousin.
Le Festival est-il arrivé à Limoges par hasard ?
Non, c’est Jean-Marie Serreau qui avait émis l’idée d’un festival avec des artistes des différents pays d’Afrique francophone. Et puis Jean-Marie est décédé, mais l’idée est restée sur la table. Ensuite, quand Pierre Debauche est arrivé à Limoges comme directeur du Centre Dramatique (j’étais à Nanterre à l’époque), il a dit :  » Et si on faisait ce festival à Limoges ?  » Quoi qu’il en soit, la volonté était de le faire en région et non à Paris.
Les choses ont-elles été faciles ?
Elles ont été lentes. Car lorsqu’on arrive avec de nouvelles idées, il faut convaincre les collectivités locales d’être parties prenantes. Le premier partenaire a été le Conseil Général de la Haute-Vienne, ensuite ont suivi le Conseil régional du Limousin et la Ville de Limoges.
Peut-on dire qu’à l’époque il y avait une nécessité de ce festival dans la région ?
Non, c’est une volonté de professionnels dont l’intérêt a été reconnu après coup.
Aujourd’hui, il n’est donc plus nécessaire de convaincre vos partenaires.
Si, parce que chaque année on repart à zéro ; on doit monter des dossiers, voir les tutelles, que ce soient les ministères ou les collectivités territoriales pour leur expliquer nos projets. Du côté des ministères, les subventions sont souvent données aux projets et non à l’activité en général. Nous, nous souhaiterions avoir une convention triennale qui nous permette de dégager du temps pour travailler sur le contenu et avec les publics. C’est assez usant de passer des heures, des jours, des semaines à monter ces multiples dossiers alors qu’au bout de quinze ans on a prouvé que maintenant c’était un festival qui répondait à un besoin.
On a tendance à dire que, finalement, dans le Festival des Francophonies, l’Afrique est très représentée. Pour certains elle le serait trop…
La musique africaine est très connue, mais en 1984 le théâtre africain ne l’était pas. Les médias ont toujours présenté l’Afrique sous des aspects négatifs, dramatiques alors qu’il y a des richesses intellectuelles à faire connaître. Il y a donc eu effectivement dès le départ une volonté de donner une priorité aux créateurs africains afin qu’ils disposent d’un plateau où ils puissent trouver une reconnaissance. Car un auteur ne peut pas être connu, si son texte n’est ni joué ni publié. Et étant donné qu’en Afrique il n’y a pratiquement pas de maisons d’édition s’intéressant au théâtre, il a encore moins de chance d’être reconnu. Je crois que le Festival, à ce propos, a contribué à faire découvrir et reconnaître de nombreux auteurs grâce notamment à sa Maison des Auteurs qui leur offrent pendant trois mois des conditions de travail dignes de leur activité.
Comment est née l’idée de la Maison des Auteurs ?
Encore une fois du désir de faire exister le Festival en dehors de la période d’intensité. Car l’auteur ne vit pas comme un moine dans sa cellule. Il est mêlé à la vie régionale à travers des lectures, des rencontres avec les publics dont les enseignants… Je crois que ces rencontres nourrissent les auteurs puisqu’elles leur permettent de confronter aux autres le texte en train de s’écrire. Beaucoup d’auteurs m’ont d’ailleurs confirmé cela. En outre, venant d’horizons divers (Afrique francophone, Canada, Belgique…), ils trouvent là l’occasion de croisements intéressants. Ce qui évite à la Maison d’être un ghetto africain. En tous cas, j’essaie aujourd’hui de trouver un équilibre entre les continents. Je joue en quelque sorte le jeu de l’internationalité que souligne le nom même du Festival, sans pour autant oublier la France puisque la France est aussi un pays francophone.
Et le fameux logo, les fameux zèbres ?
On a fait appel, lors des premiers festivals, à des plasticiens qui nous ont fait de très belles affiches mais qui n’étaient pas représentatives du festival. Il faut un signe, c’est le propre de la communication. On a alors rencontré un graphiste, et après discussion, on est tombés sur le zèbre qui incarne la liberté ; c’est aussi le noir et le blanc, un mélange de couleurs comme de cultures. Quant aux quatre têtes, c’est pour lui donner un peu d’humour. Et désormais quand on dit Zèbre, on pense immédiatement au Festival des Francophonies. Et comme le disait William Sassine, lorsqu’on regarde le logo, on ne sait pas s’il commence par le noir ou par le blanc…
Les grands festivals ont en général un festival off. Pensez-vous qu’il y a la place d’un off à Limoges ?
Un festival off a besoin de lieux. Contrairement à Avignon où il y a le soleil au mois de juillet avec beaucoup de possibilités de lieux, à Limoges il y a peu de lieux et peu de soleil en septembre-octobre. Nous préférons plutôt travailler avec des partenaires locaux. Cette année un metteur en scène du Limousin montera le texte d’un auteur venu en résidence et un groupe de musiciens du Sénégal va travailler avec un groupe de musiciens de Limoges. Je pense que de cette rencontre sortira certainement quelque chose. C’est dans ce sens que je vois la notion de off : favoriser le terrain des rencontres. D’autant plus qu’un off ne verrait que des compagnies françaises, ce qui nous éloigne des objectifs du festival ; même à Avignon, les troupes étrangères sont quasiment inexistantes dans le off.
L’un des aspects sympathiques du festival, c’est le fameux chapiteau.
C’est un lieu de fête pour que les artistes puissent se rencontrer. L’espace permet également au public de Limoges, même quand il n’est pas vraiment intéressé par la chose théâtrale, de prendre part à la fête.
Comment se fait le choix des musiciens qui animent le chapiteau ?
On travaille avec RFI qui programme un des lauréats des découvertes. Nous mêmes nous repérons d’autres groupes. Cette année on a trois groupes du Sénégal. Mais le chapiteau, c’est aussi des débats, une librairie, des lectures…
Le Festival semble en effet multiplier les lectures.
Au début de son histoire il n’y avait pas de lecture dans le Festival, il n’y avait que les spectacles. Mais dans le souci de créer d’autres moyens de faire connaître ces écritures, on s’est mis à en organiser un peu partout dans la ville : dans les cafés, les magasins, les librairies, les bibliothèques et même dans les familles comme le théâtre en appartement. Et ça fait école puisque je crois savoir que la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon va bientôt se mettre aux lectures à domicile.
Est-ce que vous voyez se dégager une certaine évolution du festival depuis 1984 ?
Aujourd’hui, on commence à percevoir les fruits de tout un travail souterrain ; on voit des auteurs qui sont joués et édités ailleurs. Ma grande fierté est que Koulsy Lamko qui a été auteur à Limoges, va voir un de ses textes créés à Limoges par Paul Golub et dans le même temps à Montréal par Martin Faucher au Théâtre de la Licorne. C’est la première fois qu’un auteur africain va être présenté au public québecois.
Comment s’est faite cette rencontre ?
Au Festival des Amériques où le Centre des auteurs dramatiques avait invité Koffi Kwahulé et Koulsy Lamko pour deux lectures de leurs travaux. Le metteur en scène qui a fait la lecture du texte de Koulsy a décidé de le créer. L’évolution de ce festival, c’est aussi tous les réseaux que cela tisse non seulement entre les auteurs, mais aussi avec les metteurs en scène.
Dans la programmation du Festival, il y a trois spectacles africains cette année : la pièce de Koulsy Lamko, Tout bas… si bas, un spectacle pour enfants, Dada premier, et Fama de Koffi Kwahulé. Comment ce dernier projet a-t-il été initié par le Festival ?
La programmation se fait toujours par des rencontres, des coups de coeur. Ce qui nous intéresse, c’est l’écriture, la réflexion de l’auteur et sa personnalité également. Lorsque j’ai rencontré Koffi Kwahulé, j’ai senti que c’était quelqu’un qui avait beaucoup à dire. J’ai eu l’occasion de lire ses textes, et une collaboratrice qui avait été à une lecture d’une de ses oeuvres à l’Odéon m’avait dit :  » Il faut tout de suite prendre contact avec lui.  » C’est ce que j’ai fait et j’ai présenté sa candidature pour une résidence d’écriture à Limoges. Il est venu, tout le monde l’a apprécié, pas seulement l’équipe du festival, mais aussi les enseignants, les jeunes des collèges et des lycées. Il m’a proposé discrètement le texte de Fama, car Koffi n’est pas quelqu’un qui cherche à se vendre : il est là et il attend, il voit. J’ai trouvé que ce travail était important dans le parcours du Festival, dans nos préoccupations.
Parallèlement il y avait lors du 13° festival une troupe de Côte d’Ivoire, L’Ymako Téatri, pour qui Koffi a eu un coup de coeur. Je les ai mis en contact et depuis l’histoire se construit. Les spectacles qui sont présentés à Limoges sont comme un tricot, ça ne se décide pas en un seul jour. Ce sont des histoires qui se poursuivent, qui se déclinent puis émergent à un certain moment.
Le projet s’est également monté avec Afrique en Créations…
Le projet a été présenté à la Commission Internationale du Théâtre francophone qui regroupe les ministères du Québec, du Canada, de Belgique, de France et l’ACCT. Il faut que le projet comporte des artistes et des partenaires de plusieurs pays. Koffi a eu l’occasion de rencontrer à Montréal un scénographe québécois, Claude Goyette, avec lequel il a décidé de travailler ; le créateur lumières, Daniel Guillemant, est Français et la troupe ivoirienne Ymako théâtre compte plusieurs nationalités. Afrique en créations, qui de par sa fonction soutient les oeuvres d’artistes d’aujourd’hui, connaissait Koffi et a aussi eu envie de s’engager dans cette aventure. Bref, et c’est très important, il y a plusieurs partenaires qui croient en ce projet et veulent le défendre. Mon grand souhait est que ce spectacle tourne en Afrique après Limoges, La Rochelle et Paris puisqu’il est également fait pour les Africains. Ensuite j’aimerais que le projet revienne à Limoges.
Comment percevez-vous le sujet de Fama ?
C’est un parcours, un voyage. Malheureusement tout le monde a la mémoire courte. Lorsqu’on voit ce qui se passe actuellement on se dit qu’on a oublié ce qui s’est passé dans les années 40, et Fama suscite une réflexion sur hier, aujourd’hui et demain. C’est une métaphore qui aborde de façon frontale la rencontre de l’Afrique avec l’Europe et ses conséquences, des sujets désormais tabous. Or je pense qu’il faut en parler pour ne pas recommencer.

///Article N° : 426

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