Débats-forums Fespaco 2023 / 12 : Boubacar Sangaré parle de « Or de vie »

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Le réalisateur burkinabé présentait en compétition officielle au Fespaco 2023 son documentaire Or de vie. Il fût invité à en parler avec la presse et les professionnels lors des débats-forums. Transcription résumée, relue et corrigée par le réalisateur.

Annick Kandolo : Tu as coréalisé plusieurs films dont Une révolution africaine et c’est seul que tu réalises Or de vie où Rasmané, un adolescent chercheur d’or, est prêt à risquer sa vie pour avoir une vie meilleure. Le film a été tourné au Sud-ouest du Burkina Faso, où l’orpaillage est très pratiqué et connaît malheureusement beaucoup d’éboulements. Est-ce que pendant le tournage il fut difficile d’accéder au site ?

Boubacar Sangaré : Avec mon équipe, nous n’avons jamais eu de problèmes d’accès. Je suis allé sur ce site pour la toute première fois en 2014 et nous avons commencé à tourner en 2017. C’est aussi à ce moment que nous avons pris contact avec les responsables du site. A partir de là, chaque fois que l’on arrivait, il fallait aller voir la police / gendarmerie pour prévenir qu’on était là pour un tournage. On avait une autorisation. C’était toujours le même rituel. Au début, on pouvait passer une demi-journée à attendre quelqu’un pour pouvoir le rencontrer, lui dire bonjour et lui dire ce que l’on voulait faire. Sinon, l’accessibilité c’était assez facile.

Olivier Barlet : Quelle est ta position par rapport à la réalité que tu montres ? La musique prend peu à peu de l’importance, accompagnant la dimension dramatique : le feu, l’explosion, et même descendre dans ces trous de plus en plus profonds… Et puis les jeunes fument au point de se détruire, mais ils ont aussi de l’humour. Faudrait-il éradiquer cette réalité ou bien faire avec et mieux l’accompagner ?

Au départ, je ne voulais pas poser un regard extérieur. Je voulais faire un film qui puisse circuler à l’international, et me disais qu’il ne fallait pas un regard misérabiliste. Mais je voulais raconter l’histoire telle qu’elle est vécue du point de vue des hommes. Je voulais qu’ils s’y reconnaissent. On a donc gardé tout ce qui est dramatique. La réalité est que leur quotidien est très dur : passer 12 ou 18 heures à tourner une manivelle au fond d’un trou, il n’y a rien de plus dur. Alors ils se racontent des blagues, ou se disputent pour n’importe quoi, c’est leur moyen de tenir.

Ce film est dédié à ton père.

Oui, le film est à la mémoire de mon père et raconte ce que j’ai fait. La mémoire de mon père, ça s’explique par le fait que dans la séquence du baby-foot je parle un peu de mon père, et quand j’ai tourné cette séquence, le 7 avril 2021 aux alentours de 15h30, ce même 7 avril 2021 autour de 15h30, mon père est décédé au Mali et je ne le savais pas. Seul l’ingénieur du son avait reçu un SMS d’un ami malien qui lui avait annoncé la nouvelle mais moi je ne savais pas. De 15 à 21h j’ai tourné la séquence et c’est à la fin que j’ai appris qu’il était décédé. Le film est donc à la mémoire de mon père.

Tu te racontes à la fin et tu dis que c’était aussi ta vie.

Nous avons essayé de raconter des miroirs. Nous avons essayé de raconter la jeunesse de tout un pays. Chaque personnage est un miroir pour l’autre. Bolo est un peu le côté jeune de Kôrô et Salam, et ils représentent l’évolution future de Bolo. Missa et Dramane, le côté jeune de Bolo. Et moi, à la fin, comme miroir d’une possible sortie de ces lieux et eux miroirs de mon passé.

Nous sommes plusieurs réalisateurs à avoir voulu faire ça. On ne peut imaginer le nombre de personnes qui sont passées par ces mines ; c’est une description de la jeunesse de tout un pays, de toute une sous-région. Comment est-ce que l’on passe de l’enfance à l’adolescence dans un lieu comme celui-là ?

La réalité, elle est très claire. Il y a deux choses qui sont l’avenir de ce monde : l’environnement et la jeunesse. Les deux sont détruits d’une manière ou une autre. Il y a cette fumée qui agit sur l’environnement, et cette fumée de cigarette qui agit sur la vie. Pour moi c’est catégorique, c’est une réalité qui existe mais qui ne le devrait pas. Si je disais ça, je ne me limiterais pas à ces enfants qui sont là exploités artisanalement, je l’étendrais à l’exploitation industrielle et j’aurais juste une position assez précise sur la consommation et le capitalisme de façon globale.

Question de la salle : Dans ta vie, tu as fréquenté tout ça. Est ce que c’est un miroir pour toi aussi ?

Je voulais raconter quelque chose de plus profond et métaphorique avec ce film.  Le miroir, je le vois dans toutes les activités que l’on peut trouver sur ce site. C’est le milieu lui-même le problème, peu importe que l’on soit dans le trou, qu’on vende de l’eau, qu’on pousse une charrette, qu’on casse des pierres ; c’est la même réalité en fait. Est-ce que ce milieu agit sur des adolescents en pleine croissance ? Comment grandissent-ils dans ce milieu ?

Personnellement, je n’ai pas creusé dans les trous, mon grand-frère oui, mais moi j’ai fait plein de petits boulots autour : j’ai pilé des pierres, vendu de l’eau… Avec mes amis, on en rit souvent car on faisait ça ensemble avant. Mon grand-frère par contre creusait des trous, et c’est l’une des raisons pour laquelle il a quitté l’école.

La question s’est posée pendant le développement de ma position dans le film. J’ai connu cette réalité et je me positionne comme quelqu’un qui a travaillé dans ce milieu. Je raconte ce point de vue sans vouloir centrer la chose sur moi. Ce sont des enfants et adolescents qui auraient besoin d’être dans un univers qui leur permette d’évoluer et de grandir.

Le titre est une sorte de litote qui veut dire beaucoup de choses : qu’entend-on par “Or de vie ?

Le but du titre était de rapporter deux choses à la fois : OR c’est le rêve de ces enfants, ces adolescents, ces milliers de gens ; l’or pour satisfaire leur avenir. Et inversement on peut entendre “HORS de vie”, c’est-à-dire que les gens ne sont pas dans un milieu de vie normal.

Question de la salle : Qui est le propriétaire ? Quel rôle l’Etat joue-t-il ? Ou bien est-ce un propriétaire privé qui fait ce qu’il veut ?

C’est un site ouvert. Il y a des responsables mais ce sont des personnes issues des associations des employeurs ou en tout cas de la zone. Ils gouvernent le site. Ils sont responsables mais ce ne sont pas forcément eux qui donnent l’autorisation à quelqu’un de venir ; ils sont là pour traiter les disputes, malentendus, accidents et autres ; ils sont chargés d’appeler la gendarmerie.

Je pense que de façon générale, il y a des gens qui ont des licences d’exploitation avec l’Etat ; les sociétés font ça. De plus en plus, on trouve des exploitants moyens qui voudraient prendre des licences avec l’Etat pour faire de l’exploitation semi-artisanale. Je pense que la mine d’or était artisanale à la base et qu’une société a pris une licence. On trouve ça dans plusieurs régions.

Il y a toujours quelqu’un pour profiter de la situation, ça ne changera jamais.

C’est exactement cette réalité. J’espère qu’un jour on arrivera à envisager les questions environnementales, sociétales… Il faut les mettre en lumière.

Question de la salle : On dit qu’il n’y a que des hommes dans ces mines mais des femmes gèrent la restauration, la prostitution…

Oui, les femmes sont présentes dans le film, notamment au moulin. Je n’ai pas voulu en faire le sujet principal et me suis concentré sur Rasmané. Je voulais suivre son évolution. Les femmes ne creusent pas dans les galeries. Elles trient les résidus, d’autres ont plus de moyens et achètent de l’or pour le transformer et le vendre.

Question de la salle : Le film montre le quotidien mais pas de porte de sortie…

C’est vrai. Je ne voulais pas expliquer l’orpaillage mais raconter l’histoire d’un garçon, être avec ce personnage. Il cherche de l’or pour pouvoir acheter des choses. L’innocence de l’enfance s’effrite petit à petit avec les épreuves et le temps qui passe.

Peut-être avez-vous vu “Buried”, où un chauffeur de camion américain basé en Irak se réveille enterré vivant dans une caisse en bois. Mon cercueil c’était ça, le décor de l’orpaillage. Je ne voulais pas raconter comment est le père de Rasmané à la maison, s’il sort de là ou non. Je voulais raconter comment cet enfant grandit dans ce milieu. A-t-on l’obligation de proposer des solutions ? Je voulais me concentrer sur ses rêves à lui, ses portes de sortie à lui. Il veut se réaliser et pour cela, il lui faut l’argent de l’or. Ce qui importe pour eux finalement, ce n’est pas l’or mais l’argent de l’or .

Question de la salle : Le son démontre combien le danger est imminent…

Quand on est arrivés et qu’on a commencé à tourner, je ne me rendais pas compte de ce son. Je mettais des casques. Ensuite on a vu qu’il y avait du son et on s’est demandé ce qu’on allait en faire. A partir de là, on a commencé à intégrer le moulin comme élément essentiel dans le film, comme une sorte de personnage. Les parties sur l’environnement devaient se limiter aux substances qu’ils utilisent mais il y a cette pollution quotidienne. On a affiné le son au studio.

Quand on a écrit ça dans le dossier que l’on a déposé dans une commission d’aide, on racontait comment le son du moulin devait participer à la dramaturgie et à l’ambiance générale. Ils avaient répondu qu’ils n’avaient pas du tout confiance quant à l’utilisation du son du moulin. C’était la seule raison pour laquelle ils nous avaient rejetés !

Question de la salle : Comment est-ce que vous avez pu créer cette confiance avec les jeunes ?

C’est le temps qu’on a passé avec eux qui a fait son effet. On est arrivés et on leur a expliqué ce que l’on voulait faire mais personne n’avait jamais été devant une caméra de sa vie. Ils n’avaient même jamais vu de caméra avant qu’on arrive. On passait du temps avec eux : il y a environ 1h30 de film mais 95 heures de rushs ! Au début le naturel n’existait pas mais avec le temps ils se sont sentis en confiance avec nous. Les gens descendaient avec eux, tournaient, fumaient, buvaient ensemble. Il y a une confiance qui s’est installée, ils ont oublié la caméra et ils ont continué de vivre.

Question de la salle : Vous avez pris des risques pour tourner au fond du trou, c’est impressionnant !

La réalité était de voir ce qu’ils font et donc de descendre. En marchant sur le site, on avait peur que quelqu’un glisse et tombe car il y a des trous partout. Je me suis dit que s’ils pouvaient le faire alors je pouvais y arriver aussi.

Ce qui m’a marqué c’est quand la nuit du 31 décembre 2019, on est sortis pour tourner, on était dans l’obscurité, on a essayé de tourner et quelqu’un a voulu agresser Rasmané. Puis on a vu quelqu’un arriver en courant – quelqu’un qu’on connaissait depuis trois ans. Il nous a dit : “Ah, c’est vous qui êtes là, les gens racontent qu’il y a des terroristes.” Ils ont cru que l’on était en train de placer un engin explosif. Il es reparti chercher quelqu’un d’autre pour confirmer que nous étions bien en train de tourner.… J’ai compris que le danger était là. Tout s’est bien passé, nous n’avons pas été blessés ; nous avons juste perdu un drone que nous avons récupéré un mois après.

Combien à coûté ce film ?

Je pense que ça tourne autour de 360 000 euros. Je suis juste payé comme technicien réalisateur avec des droits d’auteur. Mais ça reste un salaire moyen lié à l’économie du documentaire car en tout, le projet m’a pris 10 ans pour arriver à l’écran. Il serait impossible de me faire payer sur tout ce temps de travail !

Olivier Barlet : D’après des articles récents dans les journaux du Burkina, l’or à représenté 77% des exportations en 2021. On trouve aussi des articles sur les pratiques illégales dans le Sahel, qui posent la question de l’environnement. Dans le film, il y a une discussion sur l’or…

Il était important pour moi de savoir ce qu’ils pensent de l’or qu’ils tentent d’extraire. Au départ, je n’aimais pas trop la séquence car elle est très parlée. J’avais peur que ça casse le rythme mais on l’a gardée car les contenus sont très forts.

Oui, car ils s’expriment aussi sur leurs croyances.

Effectivement, c’est un moment très important. On l’a appelé la séquence du mort, avec la lumière qui s’éteint petit à petit. Et on a gardé le plan où Sambo note que l’or sert à fabriquer des dents alors qu’il lui manque une dent ! Mais ce qui les intéresse n’est pas tant la destination de l’or que l’argent qu’ils peuvent en tirer.

Olivier Barlet : Le film illustre le scandale de l’inégalité dans le monde et ses conséquences. Le père de Rasmané voudrait qu’il rentre mais demande aussi s’il a atteint l’or : on voit l’ambiguïté de la relation.

Oui, il explique que si quelqu’un part à l’aventure et que son père l’insulte, c’est un mauvais présage. Le père est conscient qu’il ne peut pas répondre aux besoins de son fils. Trouver de l’or leur permettrait de sortir de ce dilemme. Mais en fait, la réalité est toute autre : on arrive, on travaille pendant des années, on obtient un peu, puis on se dit que la prochaine fois on aura plus. On continue et c’est comme ça que Rasmané se déporte de lieu en lieu. On s’est demandé s’il fallait insister sur sa famille biologique car Rasmané s’est construit une autre famille qui est sa famille professionnelle. Il est entouré de gens de son milieu et c’est ça qui le forme.

Annick Kandolo : Etes-vous encore en contact ? Vont-ils voir le film ?

Rasmané et Sambo étaient à la première et sont revenus hier. On est en contact.

Quelle a été leur réaction ?

La première fois j’étais à côté d’eux. Rasmané a passé tout le film à se marrer. Je lui ai demandé hier soir comment il se sentait. Il a dit qu’il ne s’attendait pas du tout à voir ça. Il était heureux de se voir comme ça et de voir qu’on l’a suivi tout ce temps. Il ne savait pas ce qu’on faisait et là, il a compris.

Avec la production, il était question d’apporter un soutien à tous les personnages pour les sortir de ce milieu, et de mobiliser pour cela une partie du budget du film. Aujourd’hui, Missa a déjà fait une année d’école aux frais de la production. Rasmané a commencé une formation de double qualification pour la conduite d’engins de chantier. Nous n’avons par contre aucune nouvelle de Dramane. Depuis le film, il était sur un autre site sans téléphone. Mais nous espérons pouvoir lui offrir une formation, tout comme à Sambo. Il nous faut un peu de soutien mais on espère y arriver.

Olivier Barlet : Quand il y a la descente dans le puits, l’image est plutôt grise, c’est une go-pro ?

Oui c’est bien une go-pro.

Tu utilises aussi des drones. A la fin, il monte très haut, et la mine devient comme un petit bout d’humanité que l’on ne connaît pas. Est ce que tu tenais beaucoup à ces visions planisphériques ?

Beaucoup de techniciens détestent les drones et les go-pro parce que la qualité d’image est beaucoup trop lisse. La première descente c’est une go-pro et l’idée, c’était vraiment d’avoir cette sensation d’étouffement ; on s’engouffre dans la terre, j’y tenais. Il n’y avait pas vraiment le choix car la caméra, on pouvait la poser plus bas pour filmer malgré l’étroitesse des galeries mais pas pour descendre. Je voulais aussi qu’on sente le temps qui passe et leur espoir de trouver l’or. Les drones permettent de montrer l’étendue des mines. Le drone final permet  de s’inscrire dans une opposition : la profondeur des galerie face à la hauteur du point de vue du drone. Comme une opposition découlant du capitalisme. Les gens du petit monde qui triment dans les galerie et l’or profite à d’autres personnes. Une opposition entre deux mondes. C’est aussi l’occasion par ce drone final de donner à voir la réalité de l’impact sur l’environnement, un regard sur nos actions négatives envers la terre où nous vivons.

Merci à Sara Adriana ALBINO pour sa transcription

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