Avec ce second long métrage présenté dans la section Cannes première au festival de mai 2026 et en sortie France le 21 octobre 2026, Gessica Généus prolonge et radicalise le geste de Freda : faire éclater les oppositions, engager le corps, et affirmer un droit à la complexité haïtienne. Cette analyse prolonge notre entretien avec la réalisatrice.
Une rue. Une église et un bordel se font face à face. Ce n’est pourtant pas une opposition morale que film Gessica Généus. Elle en montre au contraire la fragilité. On verra que les frontières tiennent à peine, que les corps les traversent, que les croyances se mélangent. Rien ne reste à sa place.
Avec Freda, elle observait déjà une jeunesse haïtienne prise dans les tensions politiques, sociales et intimes. Le cadre restait identifiable. Les lignes de fracture visibles. Marie Madeleine va au-delà. Les repères éclatent. Le conflit n’est plus seulement au niveau de la société mais au sein des êtres. Le film abandonne toute volonté de cartographier pour épouser l’instabilité.

Certes Marie Madeleine est une prostituée. Mais surtout en tant que figure de passage : elle circule entre les mondes, les dérègle, les expose. Sa chambre qui est à la fois son antre, son refuge et son piège, concentre ses tensions. Les murs rendent compte des récits qu’elle se fabrique pour trouver sa cohérence : dessins et traces, une mémoire saturée. Car tout menace de basculer dans ce pays. Marie Madeleine pourtant arrive à tenir, dans l’invention permanente.
Que Gessica Généus ait choisi de l’incarner est très fort : le film y gagne une rare intensité physique. Son corps n’est plus un spectacle mais un engagement. Elle se met à l’épreuve, s’expose sans filtre. Ce que Gessica s’impose, dit-elle, elle ne pouvait l’exiger d’une autre actrice. Cette implication prolonge Freda mais ici le corps n’est plus seulement un vecteur de récit, il devient le lieu central de l’expérience que nous pouvons ressentir au plus profond.

Face à elle, Joseph n’a rien de stable. Photographe lié à une église dirigée par un pasteur radical, il vacille. Son regard semble assuré au départ mais se trouble vite. Sa foi se fissure sous les coups du désir. Il perd ses repères mais il n’y a aucunement ici l’idée d’une conversion : c’est son incertitude qui intéresse Gessica.
Le lien entre ces deux êtres n’a ni programme ni possession : c’est un mouvement, « un ping-pong » dit Gessica. Quelque chose circule : un amour sans garantie, sans attente. Une générosité fragile, qui n’aboutit pas mais qui ouvre. Cela suffit.
Le film est là, dans ces ouvertures, aussi brèves qu’intenses. Parfois quasi imperceptibles. Cela donne des moments où tout lâche, où affleure une autre façon d’être ensemble. Gessica parle de cette seconde où on se sent libre. Tout converge vers ça mais tout menace de s’y enfermer.

La mise en scène épouse cette instabilité. Le récit avant dans le présent, comme la vie, comme ce pays en dérive. Alors que Freda était dans la progression narrative, Marie Madeleine renonce à anticiper, elle laisse advenir.
On le voit en début de film : un regard caméra engage le spectateur. Nous voilà impliqués. Le travail avec Nicolas Canniccioni ancre cette approche dans les objets plutôt que dans l’esthétique décorative. La lumière est organique. Les corps existent dans leur environnement. Jacmel respire. Les sons de la rue, la mer au début et à la fin, les flux urbains traversent le film. Rien n’est isolé : tout circule.
Le carnaval marque un point de bascule : les hiérarchies se brouillent, chacun se relâche. C’est alors que surgit un espace commun, aussi chaotique qu’ouvert. Le film montre sa vitale nécessité dans une société fragmentée.

La question religieuse innerve tout. Le christianisme radical, les pratiques vodou, les croyances populaires coexistent, s’affrontent et dans l’ambiance syncrétique haïtienne, se contaminent. La foi n’est pas mise en cause, c’est l’usage qu’en font les humains qui divisent au lieu de réunir. Cette contradiction traverse tout le film. Elle n’est pas immédiatement lisible car il ne s’agit pas de l’expliquer, ni même de la clarifier, mais ne la faire ressentir. Il ne s’agit pas d’expliquer les tensions. Gessica revendique dans notre entretien cette opacité qu’elle définit comme un droit à ne pas être réduit à des clichés, à ne pas s’excuser, à exister dans les paradoxes. En écho à Edouard Glissant, elle en fait une condition de dignité.
C’est ainsi que le film dérange : il retire les repères. Il ne propose pas de solution. Même, il ne distribue pas les rôles. Il maintient le spectateur dans une zone instable, où les certitudes vacillent, où les identités se recomposent.
Marie Madeleine prolonge ainsi Freda en le déplaçant vers une forme plus risquée, à la fois incarnée et libre. Car il s’agit de faire du trouble une expérience. Et faire du corps un lieu de vérité. Afin d’inscrire, au coeur de ce mouvement, une parole haïtienne qui ne cherche plus à se justifier mais à exister pleinement.


