à propos de Madame Brouette

Entretien d'Olivier Barlet avec Moussa Sene-Absa

Voilà un destin de femme qui s’affirme : c’est ça qu’il faut montrer aujourd’hui en Afrique ?
Il faut être de son temps : s’impliquer mais aussi donner des éléments de réflexion. Donner un visage symbolique d’une femme : passé, présent, avenir, à travers un regard dans l’ici et maintenant, un miroir de nous-mêmes. Son histoire doit aider à comprendre son présent et mieux travailler l’avenir : une femme de 30 ans, divorcée, confrontée à la société, aux parents, à la rigidité des us et coutumes, au « qu’en dira-t-on ? » etc. Il faut en parler.
Deux personnages principaux du film sont contradictoires : Mme Brouette veut prendre distance avec la duplicité des hommes mais succombe à un jeu de séduction et Nago, le mari, est un séducteur pervers mais présenté comme sympathique.
Même les salauds ont droit à être bien traités. Donner de l’humanisme à un salaud nous permet de nous rappeler quelqu’un. Ce personnage n’est pas heureux : sa solitude en fait un être sympathique, lui donne une fragilité qui le rend humain. Sous la tenue de l’autorité, il y a une blessure qui ressort dans la violence et le totalitarisme.
On retrouve dans le film une construction à la Citizen Kane avec l’enquête policière et journalistique sur laquelle se greffe une série de flash-backs et de flash-over ainsi qu’une reprise régulièrement de la morale de l’histoire par le cœur. Pourquoi ces différents niveaux ?
Tu connais ma forme narrative. Quand on me racontait des histoires lorsque j’étais enfant, ce n’était jamais linéaire. De plus, toutes les légendes ont une chanson. La musique joue un grand rôle. Madame Brouette utilise des musiques très actuelles mais joue aussi l’allégorie du texte sur l’histoire : à travers un drame social, on décline des actions comme des vérités sur les tragédies modernes. Je pars d’un scénario linéaire : Madame Brouette divorcée tombe amoureuse, c’est un lâche, elle le bute. Ce qui retient l’haleine n’est pas la linéarité, c’est de voir cet homme dans ce qu’il est : le cinéma est l’art de l’étonnement.
La fête où chacun se déguise dans l’autre sexe est-elle encore pratiquée ?
Oui, mais maintenant surtout par les enfants. C’est cette dualité qui m’intéressait. Le côté féminin de Nago n’a-t-il pas causé sa perte : il ne gère pas sa fragilité. J’essaye ainsi d’imbriquer plusieurs niveaux pour trouver ma trame principale. Pour raconter une histoire, il faut des plans légers, pour digérer. Un oncle m’avait beaucoup impressionné : il avait quatre femmes et je me demandais comment il faisait car ces femmes en voulaient sans cesse après lui. Sa force était d’avoir l’humilité de se moquer de lui-même. C’était pour mieux faire digérer ce qu’il allait dire ensuite. C’est cette narration qui m’intéresse : amener la légèreté dans la gravité. Un griot chargé de régler un conflit fait le pitre, fait rire, pour désarmer la colère. Je cherche à toucher l’essence de l’être et l’amener à une réflexion sans qu’il s’en rende compte. Au cinéma, on digère quelque chose de profond.
Le chœur reprend ainsi cette réflexion.
Le chœur, c’est la conscience de Mati. Comme un synopsis qui décline son personnage. Cette voix intérieure nous interpelle comme un cri d’alarme qui parle à tout le monde. Il y a quatre façon de parler : à quelqu’un, à tout le monde, à soi-même, à Dieu. Quand on parle à soi-même, on est dans son intimité. A Dieu, on est plus révolté. Le chœur est à la fois la voix de Dieu et celle de Mati. C’est comme une offrande. C’est la conscience, ou la foi, de Mati.
Rokhaya Niang trouve là un rôle principal en ayant très peu fait de cinéma. Comment s’est faite la rencontre ?
Elle ressemblait extraordinairement à la personne qui m’a inspiré le rôle. A 16 ans, j’ai connu « Madame Brouette » : elle était la plus belle femme de Tableau Ferraille. Et, plus âgée, elle est toujours sublime. C’était une amie d’enfance que j’aimais sincèrement en étant tout petit. Un jeune douanier avait une Volkswagen et l’emmenait régulièrement. Mariage, 3 enfants, divorce. Elle a 22-23 ans et est toujours ravissante. Elle tombe sur un inspecteur des impôts magouilleur. Trois enfants, divorce. Elle a 30 ans, six gosses et se retrouve seule. Elle a un étalage au marché. Un jeune homme d’affaires passe par là. Toujours, elle me disait : c’est l’homme qu’il me faut. Elle tombe enceinte, accouche et le lendemain, l’homme lui dit qu’il va en Gambie en urgence et ne revient jamais. Je lui ai demandé : « Si tu le vois, que fais-tu ? » Elle m’a répondu : « Je le tue ! »
Pourquoi avoir tourné tout le film en français ?
J’écris en français. Après, j’ai des doutes, pensant mettre certaines parties en wolof. Le casting se fait en français, les acteurs lisant le scénario en français. La petite fille du film m’a dit qu’elle pensait son texte en français. Je me suis dit que nous étions au 21ème siècle, à l’heure d’internet et des satellites. Pour raconter cette histoire à ton ami malien ou burkinabè, tu parles quelle langue ? A ton ami belge ? J’ai fait exprès que le français du film soit assez moelleux, qui ne soit pas celui de la rue mais celui de l’Atlantique, avec de jolies phrases, cette poésie de la langue française sur une histoire populaire. Je n’ai pas honte de ma francophonie : cette langue m’a appris beaucoup et je suis devenu ce que je suis grâce à elle. Ma culture est ce que j’ai digéré, endogène comme exogène.
Le wolof est une langue qu’on aime parler, avec un jeu permanent. On le retrouve quand même dans le jeu des acteurs du film.
Je leur demande de me rendre cette langue avec leur voix et leur corps. Le wolof et très volumineux. Pour dire une petite phrase, on utilisera beaucoup de mots. C’est une langue assez complexe. Celui qui comprend les chants se régale. J’ai essayé de faire en sorte qu’une lecture de la musique pouvait remplacer le texte.
Le pathétique reste dans le film toujours assez mesuré, les passages épiques, le chant et la danse tout comme le rythme serré, des personnages toujours en mouvement, de même que la caméra, font du film un bouillonnement qui pourtant trouve sa limite. Quelle était cette volonté de ne pas se laisser complètement aller ?
Il faut équilibrer. Il peut y avoir des scènes d’espérance comme des scènes d’intimité, des scènes de flots de mots et des scènes de silence. Je voulais des scènes frisant l’épique (le feu, la fête, l’ouverture) et une ambiance de bars prolétariens bourrés de joie de vivre, tout en me concentrant sur mes personnages sur les trois niveaux : les parents, la génération de Mati, celle des enfants, en donnant à chacun son destin.
propos recueillis par Olivier Barlet
Ouagadougou, février 2003

///Article N° : 2810

Les images de l'article
Moussa Sene-Absa durant le tournage
Moussa Sene-Absa au Fespaco 2003
© Olivier Barlet
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