Alain Mabanckou ou l’errance légendaire

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Dans L’Usure des lendemains (éd. Nouvelles du Sud, 1995), Alain Mabanckou évoque l´une des fonctions premières de l´écriture, et en particulier de l´expérience poétique :  » Aller vers la source des choses,/ là où la matière inerte geint d´impatience/ dans son mutisme inexploré… « 

Dans le recueil suivant, La Légende de l´errance (L´Harmattan, 1995), la transhumance initiatique poussait le poète à planter l’arbre de la douleur à la mémoire de la mère décédée. La douleur et le deuil vraisemblablement ensevelis et consommés, de nouvelles aventures interpellent le poète. Sous forme d’une errance en amont, ou mieux, d’une descente vers les origines, le dernier recueil, Les Arbres aussi versent des larmes (L’Harmattan, 1997, préface de Jacques Chevrier), restitue le lien rompu entre l´homme et la nature. Tout comme dans le précédent recueil, le poète est à nouveau un être désemparé, rongé par la solitude et le dénuement, mais demeure une âme endurante qui a refusé toute fixation, tout enracinement : sa parole trace les empreintes d´un territoire migrant. Traquer les sédiments du passé, et retrouver les repères d’une identité probable mais encore enfouie dans la nature rythment les angoisses de ce recueil :  » Je sais à présent/ que dans la forêt dense/ de la solitude/ l´homme retrouve sa nature/ primitive/ l´usage du feu/ le dialogue avec les arbres/ et les plantes/ la prédiction du temps/ et des saisons  »
Les quatre parties qui composent Les Arbres aussi versent des larmes reviennent à deux grandes variations thématiques que relie cette intimité constitutive propre à tout bon recueil.
La première variation, sous forme de decrescendo, est une remontée vers les vestiges de la mémoire et les songes de la tradition. Cet arrimage aux origines est loin d´être un refuge ultime d´apaisement. Moins encore une nostalgie béate pour un primitivisme révolu. C’est, plutôt, un ressourcement qui permet de s´approprier les vertus vivifiantes de la nature. La parole poétique – outil au service de la quête et de la préservation des survivances de la tradition – sert à (pré)dire une harmonie, encore possible, entre l´homme, les éléments primordiaux de la nature et l´Histoire. Le parcours du poète (donc de l’homme) s’achève par une révélation : même si les douleurs de la nature sont impénétrables et muettes, il n’est pas impossible d’entrevoir que les arbres aussi versent des larmes.
La seconde variation, sous forme de crescendo, est une allégorie des vexations sanglantes que traverse la terre du poète, terre qui marche sur les brindilles de son histoire. Il y transparaît une mise en rapport des origines et du pays à venir. En présence de l´amnésie, des espoirs inassouvis et des déchirement fratricides, le poète ne peut qu´assumer le rôle de messager du renouveau et de la réconciliation. Il invoque une prise de conscience nouvelle des liens entre l´homme et l´Histoire, la méconnaissance des racines empêchant de forger un pays nouveau. Sa parole cerne et reconstitue les fragments du pays natal voué à l´égarement historique, à l´érosion des repères et au morcellement des identités. Elle devient donc une graine de réconciliation, un terreau de nouveaux espoirs :  » Je devance la chronologie/ des songes/ pour inscrire la renaissance/ sur l’écorce de la réconciliation « .
Constitués de soixante-dix-neuf fragments, les Versets, qui suivent Les Arbres aussi versent des larmes, sont un ensemble de pièces détachées et éparses à longueur et intensité poétiques inégales. Ces touches successives, qui se veulent aussi un art poétique, défrichent les liens souterrains entre « les prairies du silence », l’oubli, la mémoire et les songes. Dans leur ensemble, les vers concis et parfois opaques des Versets se proposent de lire les interstices du silence (demeure de la parole poétique), ses marges les plus ineffables et ses bruissement les plus inaudibles. Les Versets ne sont que la (pré)figuration ou encore la transmutation du silence en tracés non moins hantés par le néant.
Depuis la parution de Au jour le jour (Maison rhodanienne de la poésie, 1993), le cheminement poétique d’Alain Mabanckou se confond avec une fécondante errance légendaire. La préciosité formelle et le prosaïsme de ce premier recueil, agencé par des souvenirs d´enfance et d´adolescence, ont été largement dépassés dans les recueils postérieurs. De même, de nouveaux thèmes ont été explorés et rendus par de nouvelles formes poétiques, brèves et saisissantes : la sublimation de la mort et de la douleur, la quête du renouveau, l’imminence du recommencement, l’inquiétude de l’homme égaré dans l’immensité de l’espace, le refus de la fluidité des lendemains qui se dérobent et de l´ombre du temps qui s´effeuille reviennent comme des angoisses lancinantes d’une oeuvre qui se tisse au jour le jour. Les Arbres aussi versent des larmes conserve le rythme du récit de La Légende de l´errance, et maintient la promesse et l’élévation de L´Usure des lendemains, deux poussées poétiques hardies.

///Article N° : 1166

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