Alban Ramiandrisoa Ratsivalaka : « Je mets un point d’honneur à ce que mes BD apportent toujours quelque chose au lecteur »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Alban Ramiandrisoa Ratsivalaka

Par MSN entre le Bénin et l'Île Maurice, juillet / décembre 2008
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Alban Ramiandrisoa est l’une des figures essentielles du 9ème art malgache. Son début de carrière dans les années 80 (il est né en 1963) constitue l’âge d’or de la BD malgache dont il reste, plus de 25 années après, l’un des rares survivants encore actifs. A la différence de la plupart de ses collègues, il a su anticiper les changements qui ont bouleversé le milieu grâce à une capacité de rebond peu commune. Son farouche désir d’indépendance financière et professionnelle l’a fait devenir chef d’entreprise et consultant externe pour différents organismes internationaux, sans pour autant cesser de produire et de se diversifier.

Parallèlement à votre carrière de bédéiste vous menez une carrière de consultant international, quelle est votre formation initiale et à quand remontent vos débuts dans le dessin ?
J’ai une formation d’autodidacte en dessin et bande dessinée, mais basée sur beaucoup de documentation, en particulier la collection José Maria Parramon chez Bordas pour le Dessin et l’Art de la BD de Duc et bien d’autres dont je ne me souviens pas, pour la BD. Pour le reste, j’ai un niveau maîtrise en économie.
J’ai commencé à dessiner dans des cases à 7 ans comme tant d’autres en recopiant mes BD préférées. Si j’adorais lire Tintin, son style de dessin ne m’intéressait pas du tout. J’étais plus impressionné par l’efficacité de Morris (Lucky Luke) puis Uderzo (Astérix et les premiers Tanguy et Laverdure). D’autre part, Uderzo m’avait fait entrevoir cette possibilité pour un dessinateur d’avoir aussi bien un style humoristique et un style réaliste, raison pour laquelle j’ai travaillé en parallèle mon style humoristique et mon style réaliste. Ce sont mes maîtres !
Avez-vous eu par la suite d’autres influences ?
Plus tard, j’ai découvert Blueberry avec mon 1er album acheté qui était le Spectre aux Balles d’or et j’ai commencé à travailler mon encrage en y mettant plus d’ombres et plus de volume. Je reconnais que mes influences restent classiques, Uderzo et Giraud pour le dessin, même si je reste impressionné par tous ceux qui amènent du neuf dans la profession. En matière de scénario, je me reconnais un peu comme l’héritier des auteurs de Pilote pour l’humour. Chez les « réalistes », Charlier reste ma référence, même si j’aime bien Patrick Cothias et Jean Van Hamme. Cothias torture un peu trop l’Histoire mais j’adore comment il mêle récit d’aventures et l’Histoire avec un grand H. Quand j’ai fait Vato ambany riant (1), j’ai utilisé cette technique, mêlant fiction et récit historique pour accrocher le lecteur.
Dans quelles conditions avez-vous commencé à publier ?
Je suis devenu dessinateur illustrateur free lance en 1981, profession que j’ai exercée jusqu’en 1997, avec une interruption de deux ans entre 85 et 87. Ma première publication est Nirina, mpanao baolina (Nirina le footballeur) en 1982 dans le Quotidien Madagascar-Matin. Ma mère y était journaliste et les autres dessinateurs ont toujours considéré que j’avais été pistonné pour être si facilement publié (j’avais 18 ans). En fait, le directeur était tout heureux de sortir une BD de foot en pleine coupe du Monde espagnole de 1982. J’ai récupéré les originaux mais je ne sais malheureusement pas où je les ai mis. Avant « Nirina« , j’avais déjà fait une BD d’une planche chez Fararano Gazety « Maki, le baba koto » (2) mais cette revue, imprimée en France, est arrivée dans le pays longtemps après la parution de « Nirina« .
Vous avez travaillé un temps pour Fararano Gazety, revue de bande dessinée malgache. Pouvez-vous nous parler de cette époque ?
Justement ! J’ai lu que vous aviez écrit que j’étais le fondateur de Fararano Gazety, ce n’est pas exact. Fararano-Gazety a été fondé en 1981 par Juliette Ratsimandrava de l’Office du Livre Malgache avec l’écrivain Reine David-Andriamiharisoa et les dessinateurs Raymond Télésphore, Raminosoa Jacques Aimé, Rakotomalala et Ratovohery Tiana, celui qui a créé par la suite la revue satirique Ngah. Cette revue, qui tirait à 25.000 exemplaires, a été subventionnée par l’Ambassade de France de 1981 à 1987. Pour Fararano, j’ai produit plusieurs séries : Maki, ilay babakoto, donc, et Tsiakanjo en style humoristique ainsi que Hanta en style réaliste, ainsi que 1952-1962-1962 une BD réaliste en noir & blanc, sur un texte de base de Rasoanaivo Isabelle.
Vous êtes également l’auteur du premier essai africain sur la bande dessinée…
Oui, en 1983, j’ai publié Ny tantara an-tsary, essai succinct sur la BD malgache avec un historique sur la BD malgache et deux histoires personnelles. Ce livre fut lancé lors d’un colloque sur la BD malgache, première réunion officielle de tous les bédéistes malgaches. En 1984, pour le collectif Aventures dans l’Océan Indien, j’étais membre du jury avec, entre autres, Michel Faure, Edouard Aidans et Serge Saint-Michel. L’album qui est sorti a tout simplement snobé tous les membres malgaches du jury qui ont pourtant passé toute une semaine sans contrepartie – pas même la moindre pause-café – dans les locaux du Centre culturel.
Vous êtes l’un des cofondateurs de l’association Soimanga. Quelle est sa vocation et dans quelles conditions est-elle née ?
En 1987, j’ai réalisé la première version de Vato ambany riana avec quelques amis qui seront avec moi les fondateurs de l’association Soimanga. La même année, j’ai reçu du ministère de la Culture une distinction pour mon action dans la BD. L’association créée s’appelait Association pour la Promotion de la Bande Dessinée et de l’Image qui, l’année suivante, a pris le nom de Soimanga (3). En 1988, nous avons commencé à donner les premiers cours pratiques, basés sur nos expériences personnelles et sur la documentation disponible. Soimanga s’adressait particulièrement aux jeunes professionnels et aux débutants afin de leur donner les bases dans le métier de la bande dessinée. Les cours étaient axés sur le dessin en particulier mais aussi le scénario. A l’occasion, nous pouvions également nous ouvrir à des jeunes dans le but de les initier.
Vous avez réalisé un certain nombre de BD religieuses qui vous ont permis de pratiquer en tant que bédéiste et d’être publié. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
J’ai commencé ma collaboration avec les Éditions Saint Paul en 1989. Ces BD étaient des œuvres de commande qui me permettaient avant tout d’exercer en tant que bédéiste. J’avais une certaine marge de création car les Éditions Saint Paul me fournissaient pratiquement toute la documentation – textes et images – que j’utilisais pour monter le scénario puis les dessins. La seule BD où elles m’ont fourni jusqu’au découpage est la biographie de leur père fondateur Jacques Alberione en 1991. Cette BD a été traduite en anglais sous le titre James Alberione, Hero for the Gospel et diffusée en Amérique du Nord ; récemment encore j’ai vu des publicités sur internet où elle était vendue à $2.95 aux USA et 4 $ canadiens au Canada. Il paraît qu’il existe d’autres versions, mais même si j’ai signé un contrat de cession universelle de droits, les Filles de Saint Paul ne m’en ont pas informé. Ces travaux n’étaient pas vraiment lucratifs mais j’ai aimé les faire pour accumuler de l’expérience. Et puis quoi qu’on en dise, la BD chrétienne se vend très bien car elle a son public, qui est loin d’être négligeable. Pour l’anecdote, lorsque le Pape Jean Paul II est venu à Madagascar pour béatifier une Malgache, Victoire Rasoamanarivo, les éditions Saint Paul ont sorti une biographie du Pape et de cette dernière. Martin Rasolofo avait fait celle sur le Pape et moi celle sur Victoire. La BD sur Victoire (3000 exemplaires) fut liquidée en moins de 3 mois et on a dû réimprimer d’urgence une 2nd édition. Pour infos, dans l’histoire de la BD malgache, seules les BD de Saint-Paul et Vato Ambany Riana ont fait l’objet de réédition. Actuellement, les BD de Saint-Paul en sont à leur 3ème édition au moins. Quand j’étais chez Colormad(4), j’ai également produit Paska, une BD biblique sur la Pâque de Jésus, depuis son jugement jusqu’à son ascension.
En dehors des bandes dessinées confessionnelles, quelles étaient vos autres activités ?
En 1990, nous avions accueilli les 3ème Jeux des Îles de l’Océan Indien. J’en avais profité pour sortir des petits comic-strips sur le sport, d’abord dans le quotidien Imongo Vaovao puis chez Midi Madagasikara où ils ont connu un succès fou. Cette série s’intitulait « Somonga » (« Blagues » en malgache). Elles étaient signées Herrera (de mes initiales R.R.A.) et seules quelques personnes savaient que c’était moi car j’avais adopté un style très cool à la Schultz (5). La même année, dans le cadre de la Commission de l’Océan Indien, dont le président, Henri Rahaingoson, était malgache, directeur exécutif de Eacrotanal (6). Le ministère malgache de la Culture, en collaboration avec le Centre Culturel Africain de l’Ile Maurice (7), m’ont fait venir à Port Louis pour diriger un atelier BD pour les dessinateurs mauriciens. L’atelier s’est tenu à l’Alliance Française car le CCA n’avait pas de local approprié. Toujours en 1990, j’ai produit « Rasalama » pour les éditions Saint Paul et j’ai également réalisé « Zavavin-drano » (Fille de l’Eau) pour la Jirama (8). Le synopsis très global m’a été fourni et j’ai monté l’histoire, le scénario et fais les dessins. C’est l’une de mes BD préférées car j’avais eu assez de latitude pour étoffer un peu le récit par rapport à la psychologie des différents protagonistes. Toujours pour la Jirama, j’ai fait des comic-strips de communication institutionnelle dans Midi-Madagasikara pour la promotion des bonnes pratiques en matière d’usages de l’eau et l’électricité.
Aviez-vous renoncé à produire des œuvres personnelles ?
Après 1990, les charges familiales m’ont incité comme tant d’autres à rechercher un peu plus la sécurité et j’ai essentiellement fait des œuvres de commande pure. J’ai travaillé plus régulièrement sur des thèmes comme la santé – pour l’Unicef où j’étais consultant externe – ou l’éducation civique… En 1992, par exemple, avec Rakotosolofo Jean de Dieu (9), nous avions fait des illustrations pour des manuels de formation pour le BIT (Bureau International du Travail). J’ai également fait beaucoup de publicité pour les supermarchés « Champion ».
Quels sont les thèmes qui vous inspirent le plus ?
Je suis comme beaucoup de dessinateurs malgaches de ma génération : mes thèmes de prédilection sont d’abord historiques, ce qui me demande beaucoup de recherches, mais j’adore ça ! J’aime les BD d’aventure en général, mais aussi l’humour. J’ai cependant mis un point d’honneur à ce que mes BD ne soient jamais « gratuites », c’est-à-dire qu’elles apportent toujours quelque chose au lecteur en terme de connaissances et de réflexion, tout en étant des instruments de détente.
Vous êtes l’un des rares dessinateurs du continent à avoir une spécialisation en matière de programmation assistée par ordinateur, comment avez-vous intégré cette compétence ?
En 1997, j’ai intégré le Projet Basics de l’USAID. Au début, je faisais encore tous les dessins à la main. En suivant les travaux à l’imprimerie, j’ai commencé à tâter de la PAO. Puis avec le Projet JSI qui a succédé à Basics, j’avais plus un rôle de manager et nous avions recruté des gens pour le dessin et la PAO. De 1998 à 2002, je n’ai pratiquement pas touché un pinceau. Quand j’ai quitté le Projet, juste avant sa clôture, mon expérience s’était enrichie de nombreux contacts professionnels et je maîtrisais parfaitement la PAO et l’IEC (10). Je me suis alors fait consultant en IEC et Arts Graphiques et me suis constitué un parc informatique performant grâce auquel je pouvais fournir beaucoup plus que de simples dessins.
Avez-vous poursuivi votre parcours dans la bande dessinée commerciale en parallèle ?
En 1997, on avait dissous l’association Soimanga pour la transformer en société commerciale : SOciété d’IMAges Nouvelles Graphiques et Artistiques (SO.IMA.N.G.A.), ceci afin de récupérer mes anciens clients, mon contrat avec l’USAID ne me permettant plus d’avoir moi-même des clients. De 1997 à 2002, la gérance de cette entreprise a été assurée par ma femme, puis à partir de 2002, je suis revenu prendre ma place en tant que cogérant jusqu’en 2005. En 2003, nous avons investi dans une machine d’impression numérique et début 2004, nous avons lancé le n°00 du magazine Vohitsary. Malheureusement, le coût de ce format le rendait prohibitif au grand public. Nous avons quand même vendu plus de 100 exemplaires lors de l’exposition de lancement. Enfin, en 2005, nous avons sorti une version mise à jour de Vato ambany riana diffusée essentiellement dans la capitale. Mais le retour sur investissement pour la grosse machine tardant à se concrétiser, nous avons dû nous en débarrasser et accepter les conditions de nos bailleurs de fonds. En clair, j’ai repris ma liberté en 2006.
De quoi vivez-vous aujourd’hui ?
Je partage ma vie entre la création et les travaux de consultation. Dès ma sortie de l’USAID, en 2002, 2003, 2004 et 2006 j’ai eu des consultations internationales en Éthiopie (à Awassa et Addis-Abeba) et au Bénin (Parakou et Cotonou). Je travaille actuellement au Bénin dans le cadre d’une consultation tout à fait indépendante des précédentes : j’y suis pour former des concepteurs de supports IEC imprimés. Les dessinateurs et les PAOistes locaux ne répondaient pas vraiment aux attentes du Projet de l’USAID qui m’a fait venir. Jusqu’à ce jour, ils faisaient leurs illustrations et PAO aux USA.
Quels sont vos liens avec Gasy bulles, salon de la bande dessinée malgache…
En 2005, Guy Maurette du Centre Culturel Albert Camus d’Antananarivo (CCAC) avait réussi à me convaincre d’être partie prenante de Gasy Bulles 2005. Nous avions alors fait une exposition dans nos locaux sur l’historique de la BD Malgache. Malheureusement, notre contribution avait été totalement éclipsée par les médias qui ont la fâcheuse habitude d’occulter les partenaires locaux au profit du CCAC, et nous n’avons eu absolument aucune retombée positive. C’est pour cela que je ne participe plus à Gasy Bulles. Il n’en reste pas moins que j’ai toujours une très grande considération pour Guy Maurette qui a fait bouger quelque chose.
Pouvez-vous nous parler de vos projets actuels ?
Depuis cette année, j’ai l’opportunité de publier dans Madagascar Magazine (11). La périodicité trimestrielle de ce support ne m’a pas encouragé à y faire paraître une longue histoire, j’ai préféré envoyer Faralahy que j’avais réalisée pour l’atelier de Maurice en 1990 (11 pages) et qui n’avait jamais bénéficié d’une bonne diffusion. Ma prochaine publication pourrait être une version extraite de Vato ambany riana en couleur et en français sur un des nombreux épisodes de l’album, probablement les événements de 1947 ou la lutte des rebelles Menalamba en 1895. Je vais recréer la version pour Madagascar Magazine et l’adapter à une parution trimestrielle. J’aimerais proposer du 100 % inédit mais le rythme de parution de ce support ne se prête pas à tous les récits ; je n’ai rien décidé. Ma vie actuelle me convient bien. Je prépare une publication qui sera auto éditée car à présent j’en ai les moyens financiers. J’ai appris à me méfier des autres et je travaille en solitaire. Je me limite à ce que je peux faire. Un contrat international me permet de vivre pratiquement 6 mois sans travaux alimentaires : je me consacre alors totalement à la création. Si je dois faire un bilan de ma carrière, je dirai que… le meilleur reste à venir.

(1) « Vato Ambany Riana… », dans sa première version (1987), visait à commémorer les événements sanglants de 1947 à Madagascar (révolte nationaliste et répression coloniale brutale). La 2ème version de 2005 inclut des événements postérieurs et s’achève sur l’avènement du pouvoir actuel. Le titre « Vato ambany Riana… » est extrait d’un proverbe malgache « Vato ambany Riana, tsy mikorontana fa mifanamboa-tena » que l’on pourrait traduire par : « les pierres sous la cascade semblent en perpétuel mouvement jusqu’à ce qu’elles trouvent leur place sans pouvoir jamais être déplacé ». Il s’agit d’une allégorie des remous qui ont contribué à la construction de la nation malgache.
2) Le babakoto est un lémurien.
(3) Le Soimanga est un oiseau aux couleurs éclatantes endémique à Madagascar
(4) Alban Ramiandrisoa fut dessinateur puis directeur technique à l’imprimerie Colormad de 1985 à 1987.
(5) Créateur de la série américaine Peanuts.
(6) Eastern African Center for Research in Oral Traditions and African National Languages.
(7) Devenu le Centre Nelson Mandela de nos jours
(8) Jirama : Jiro sy Rano Malagasy que l’on pourrait traduire par : Eau et Electricité Malgache. Compagnie dans laquelle l’Etat est actionnaire majoritaire.
(9) Décédé en février 2008.
(10) Information Education Communication.
(11) Edité et diffusé en France.
Depuis décembre 2008 :
Suite à la crise économique et politique qui frappe l’île, Alban Ramiandrisoa a vu son activité de consultant s’interrompre momentanément. Son projet de publication dans la revue Madagascar magazine n’a malheureusement pas pu se concrétiser. Il travaille actuellement sur une version française de « Vato Ambany Riana…« ///Article N° : 10206

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