Allier le futile à l’utile

Entretien d'Olivier Barlet avec Dani Kouyaté

Namur, octobre 1999
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Le premier long métrage du Burkinabè Dani Kouyaté, Keïta l’héritage du griot, qui reprend la légende de Soundjata Keïta à travers l’imagination d’un enfant, a aisément conquis un jeune public. Il se défend pourtant d’avoir réalisé un film pour la jeunesse. Et de toute façon, cela serait-il souhaitable ?

As-tu pu montrer ton film en Afrique à des publics jeunes, comme ce fut le cas en Europe ?
Malheureusement non : c’est toujours le même problème d’infrastructure et de distribution. S’il circule ici en milieu scolaire, c’est qu’il existe des réseaux. En Afrique, il n’y a pas d’investissement particulier pour la jeunesse – il n’y pas d’investissement tout court ! Mais au fond, la question des spectacles en direction de la jeunesse africaine est complexe, philosophique de mon point de vue, et prend sa source dans la notion de spectacle en Afrique. Traditionnellement, il n’y a pas de spectacle pour jeunes ni pour vieux : il y a des spectacles et chacun doit y trouver son compte. Le griot par exemple est obligé de satisfaire tout le monde en même temps : il ne s’adresse pas tantôt aux enfants et tantôt aux vieux. Comme l’a dit Amadou Hampâté Bâ,  » le conte doit être futile et utile « , les deux n’étant pas du tout contradictoires ! En mêlant subtilement le futile et l’utile, on s’adresse systématiquement à tout le monde. Le fond du problème est de se préoccuper de savoir, quand on fait une œuvre artistique, si tout le monde est concerné, ce qui veut dire si les jeunes le sont aussi. On trouve alors la forme qui convient à tout le monde.
Le problème n’est donc pas de proposer des formes artistiques spécifiques aux enfants ?
Aujourd’hui, dans le concert des nations, on a tendance à se comporter comme ailleurs, sans beaucoup réfléchir sur nous-mêmes et sur comment les choses se faisaient avant, comment les anciens arrivaient à s’adresser à tout le monde sans ségrégation entre enfants, vieux, jeunes, femmes ou hommes… Pour ma part, j’ai conçu Keïta dans cet esprit là : un conte futile et utile. Dans le spectacle, la parole est comme la graine dans une coque : pour la manger il faut ouvrir et trouver l’essentiel. La coque c’est peut-être le futile, mais elle est utile car s’il n’y a pas la coque, il n’y a pas la graine ! On doit peut-être retourner à l’esprit du spectacle en Afrique pour comprendre qu’une œuvre artistique peut s’adresser à tout le monde.
Est-ce que tu tires cette réflexion de ton expérience griotique, lorsque vous tourniez en famille à conter ?
C’est un réflexion que je tire de mon expérience en général. Je suis conteur par ma famille, j’ai dit des contes très tôt, j’ai suivi mon père (1), je continuerai de le suivre, et tant qu’il vivra je serai à son école. Ma première école c’est mon père, et je crois que ce sera ma dernière. J’ai toujours appris à m’adresser par les contes à tout le monde en même temps. Chez nous, on ne pense pas qu’il y a des histoires pour enfants, parce que concevoir une histoire pour un enfant c’est le prendre pour un moins que rien, incapable de comprendre ce que les grands peuvent comprendre, c’est quelque part bloquer sa maturité ! Pour nous, une histoire pour enfants, c’est péjoratif : une histoire de niais, de bébé, on fait les clowns pour amuser les enfants… Un conteur qui ne sait pas s’adresser en même temps à l’enfant et à l’adulte a des problèmes en tant que conteur !
Et c’est ce que tu tentes au cinéma.
Ma réflexion cinématographique sort directement de ce concept. En Occident, les choses sont systématisées, cataloguées… L’éducation nationale décide à la place de l’enfant si un film est pour lui. Je vois cela dans le théâtre car je travaille en Europe avec des troupes qui font des spectacles pour jeune public : c’est dramatique car ils font des choses très mûres qui sont censurées sous prétexte que c’est trop dur ou trop violent. Un spectacle théâtral peut-il être plus violent que la violence d’un film d’horreur, ou d’un film de guerre, ou même du journal parlé de 20h ? On est dans un brassage d’hypocrisie, où personne ne se retrouve : ni l’Etat, ni les enfants, ni l’art, ni personne !
On en revient donc à l’idée de considérer les enfants comme des adultes avec des formes appropriées.
J’en reviens à Amadou Hampâté Bâ car c’est lui qui nous a laissé le plus dans ses bouquins : il a dit que les enfants sont des adultes sans barbe, et que les adultes sont des enfants barbus. Ça résume tout ! Il n’y a pas de frontière, il n’y a pas à cataloguer, on ne peut systématiser l’homme !
Où est la niaiserie des formes artistiques destinées aux enfants dont tu parlais précédemment ?
C’est une grande prétention de dire pouvoir parler le langage de l’enfant. Si chacun retrouve l’enfant qu’il est, c’est déjà pas mal, et ça n’est pas donné à tous ! Alors prétendre mettre l’enfant dans un moule et fabriquer des produits à sa hauteur, c’est d’une prétention monumentale, et on aboutit à des niaiseries ! Je n’ai pas peur du mot : il y a des spectacles pour enfants qui sont strictement condamnables, d’une telle facilité, d’une telle bêtise que c’en est une injure aux enfants, à la jeunesse, un abrutissement ! N’oublions pas qu’un être humain est fragile. On moule déjà tellement les adultes ! L’enfant, c’est une pâte à modeler ! A force de les matraquer avec des choses soit-disant à leur hauteur, on les rend encore plus bêtes ! Et quand on sait que nous-mêmes ne sommes pas très intelligents, c’est un problème de fond, quand même !
Les publics jeunes réagissent-ils différemment des adultes à la vision de ton film ?
Les réactions sont très variées. Il est difficile de dégager des tendances. La force d’un film est dans ce qu’il te laisse à long terme… Pour ma part, je conçois mon film comme un conte qui peut bouleverser la vie : tu vois ce film et un mois après un événement te fait repenser au conte, lequel te fait réfléchir. Mon rôle est de pousser à la réflexion. A la limite, je ne suis pas intéressé de savoir ce que pensent les gens du film. Je l’ai fait à partir de ma propre réflexion, et je me sens très proche de l’enfant Mabo, je pense que je suis Mabo dans mon film, je suis un peu le père aussi, parce que j’ai une fille.
Les jeunes, ce sont les champions du jugement, parce que quand ils ne veulent pas, ils crachent, ils n’ont aucune diplomatie ! Je me demande pourquoi on ne créerait pas un comité public de jeunes pour tester les spectacles et voir s’ils prennent ou pas, avant de décider si c’est pour les jeunes ou non.
Tu as choisi de raconter une légende fondatrice à travers un enfant.
Oui, je pense que c’est notre enfance qui peut nous permettre de nous accrocher à la vie jusqu’à la mort. Je suis persuadé que ça n’est pas donné d’être enfant. C’est une performance liée à l’expérience, la sagesse, l’humilité, la spontanéité, à tout ce qu’il y a de noble en l’homme finalement. Il faut se méfier de ne pas parler à la place des enfants !
C’est pas très facile quand on écrit un scénario avec un enfant…
Je n’ai pas essayé de tricher : Mabo a neuf ans mais je n’ai pas essayé de le faire entrer dans la peau d’un enfant de neuf ans. Ce serait ça la prétention. Je viens de dire que Mabo c’était moi, donc je n’ai pas été chercher loin pour poser les problèmes de Mabo, je suis allé les chercher en moi-même. Mabo est quelque part sans âge. S’il a neuf ans dans le film, c’est pour des raisons poétiques : c’est intéressant de mettre un vieux en face d’un jeune, et c’est aussi une question de relais de transmission, de passage du temps, mais au-delà de l’aspect poétique, l’enfant est tout l’avenir, il est déjà le vieillard du futur.
Comment peut-on transmettre une connaissance en dehors de cette pédagogie qui marque tant les productions pour la jeunesse ?
Je pense que c’est une déviation des choses chez nous, et c’est vrai dans l’art en général et dans le cinéma en particulier : on a sacrifié le futile pour l’utile. Or, le cinéma fonctionne sur le futile. C’est le vieux débat du fond et de la forme et cela a des sources historiques. Le système éducatif moderne est trop carré, trop sérieux, rébarbatif – il manque complètement de futilité ! Tous ceux qui ont la prétention d’éduquer doivent savoir qu’on éduque plus facilement et plus intelligemment en jouant.
Comment faire évoluer cette tendance à donner des leçons ?
Il nous faut reprendre le témoin et pousser le débat plus loin, sans trahir le fait que le futur sort du passé. Il faut, sans passéisme, savoir abandonner ce qui est adulte et s’accrocher à ce qui est enfant. C’est ça l’exercice fondamental, à tous les niveaux !

(1) Le comédien Sotigui Kouyaté. ///Article N° : 1063

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