Bye bye Africa

De Mahamat Saleh Haroun

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Un fil à tiroirs. C’est ainsi que se définit elle-même cette passionnante pérégrination à Ndjaména d’un réalisateur revenu au pays après avoir appris le décès de sa mère. Pèlerinage d’un cinéaste qui ne lâche pas sa caméra, le film se fait vite réflexion sur le cinéma : comment filmer la vie ? Il s’y essaiera en doublant le regard : celui du film, caméra invisible, et celui de sa propre caméra, image vidéo en noir et blanc. Le procédé n’est pas neuf ; il permet l’irruption d’un autre temps du cinéma, celui de l’improvisé et de l’amateurisme face au prévu et au professionnel. De cette opposition parfaitement construite naît l’impression de spontanéité recherchée dans ce genre très prisé aujourd’hui qu’est le documentaire-fiction. Et c’est justement en mêlant les registres que Haroun entend poser les termes de sa réflexion.
Documentaire sur une ville où la vidéo et la guerre ont chassé le cinéma, ballade posthume dans des salles dévastées et rencontre de ses derniers défenseurs, le film se fait fiction pour aborder le privé, lors des retrouvailles avec un ancien amour de tournage. C’est en abordant ainsi l’intime qu’il trouve le mieux son souffle. Mettant en scène le désir, il suit le parcours des caresses en des moments de pure émotion visuelle. Isabelle jouait le rôle d’une malade du sida. Le public faisant mal la différence, son entourage la rejette et elle demande au cinéaste de l’emmener avec lui. La réalité de l’acteur en Afrique sert ainsi de toile de fond à une confrontation d’où le cinéaste (qui l’envoie balader) ne sort pas grandi. C’est cette capacité à se mettre en danger, à prendre des risques dans la forme comme dans le fond, à poser des questions sans réponses, à explorer l’humain sans concession qui fonde une nouvelle écriture d’autant plus réjouissante qu’elle actualise une des fonctions essentielles du cinéma : aider chacun à se regarder en face pour la responsabilisation de tous.
Ce cinéma n’est ainsi pas moins politique que celui de ses précurseurs. Mobilisant des moyens très limités, il a par ailleurs l’avantage de jouer la carte de l’indépendance. En bonne logique, il travaille avant tout l’improvisation, les détails quotidiens qui font sourire, le témoignage direct face à la caméra comme lors du casting, la personnalisation du propos. Haroun cite Godard :  » le cinéma fabrique des souvenirs « . Ce cinéma de mémoire est ainsi celui de la sincérité et sans doute le meilleur cadeau à faire au spectateur. Haroun finit d’ailleurs par offrir sa caméra à son jeune cousin pour qu’il film la famille et comble la distance de l’exil : lui aussi pourra filmer la vie avec ce regard qui sait dire  » ça me regarde « …

1998, 86 min, 35 mm, Tchad. Avec Mahamat Saleh Haroun et Aïcha Doss. Image : Stéphane Legoux. Productions de la Lanterne (33 1 45 39 47 39). Notons comme assistant : José Laplaine (Macadam Tribu). ///Article N° : 901

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