Cheikh Sow : « La diversité n’est pas synonyme d’égalité »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Cheikh Sow, Lormont, octobre 2009

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Anthropologue de formation, animateur social mais aussi musicien, Cheikh Sow, né à Saint Louis du Sénégal en 1960, installé en France depuis 1987, est un acteur de la société civile girondine et une figure charismatique de sa scène musicale. Que ce soit dans le cadre de son activité professionnelle ou dans sa pratique musicale, Cheikh Sow est porté par le désir de la rencontre avec l’autre et de l’engagement citoyen. Rencontre avec un « activiste du lien social », comme il se définit lui-même.

Vous travaillez à Clap Sud Ouest (Comité de liaison des acteurs de la promotion), qu’elle est sa vocation et quelles fonctions y exercez-vous ?
C’est une association loi 1901 qui opère dans la lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme, la formation et l’accompagnement des acteurs de la vie associative, et la médiation interculturelle. J’interviens dans le cadre de l’APIC (Ateliers pédagogiques interculturels) pour lesquels j’anime des séminaires d’analyse de pratiques auprès de professionnels qui rencontrent des personnes de cultures différentes et qui ont besoin de recul pour mieux les recevoir et les comprendre. C’est toute la question de l’interculturalité qui implique une meilleure compréhension de l’autre. Pour mieux le comprendre et agir avec lui, il est primordial de se comprendre déjà soi-même. J’amène les personnes auprès desquelles j’interviens à décoder des situations dites interculturelles qui peuvent être liées à des relations inter-personnelles ou à des relations avec les institutions. Face à certaines situations éducatives par exemple, certains acteurs pensent qu’elles se réfèrent à la culture alors que ça n’a pas forcément grand-chose à voir. Dans d’autres cas, ils vont penser qu’une situation est normale parce que les protagonistes sont issus d’une autre culture alors que ce n’est pas une question de normalité. Elle est anormale partout, ici et ailleurs.
Par ailleurs, j’interviens auprès d’animateurs socioculturels sur les questions de démocratie locale et j’accompagne des acteurs de la politique de la ville dans des démarches participatives pour permettre à des gens de prendre des initiatives et d’être acteurs de la société civile. Je peux intervenir directement auprès d’un public, accompagner des structures à mettre en place des activités ou animer des ateliers de formation pour qualifier des acteurs en vue d’élaborer des projets à visée participative.
Comment êtes-vous passé de vos études d’anthropologie à la pratique sur le terrain ?
Pendant mes études, je devais faire une étude de terrain en vue de la licence et j’ai trouvé une structure qui m’a permis de la faire. J’y ai passé mon Bafa (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur), mon étude portant sur les rites de passage et le BAFA. Cette structure m’a assez vite demandé de devenir formateur BAFA puis conseiller pédagogique. Travaillant sur le terrain, je me suis rendu compte qu’il y avait une dimension interculturelle qui n’était pas prise en compte. C’est ainsi que j’ai commencé à allier ma formation d’anthropologue à ma pratique professionnelle. Depuis je me réfère à l’anthropologie en tant qu’espace de formation et en tant que pratique professionnelle. Elle m’a permis de mettre en place des méthodologies pour être au plus près des personnes.
Sur quelle mode de sensibilisation se base votre méthodologie ?
Contrairement à ce que l’on pense, la question de l’interculturalité ne se réfère pas à une rencontre entre deux groupes culturels. La relation est avant tout intersubjective : ce sont des sujets qui se rencontrent. L’expérience a montré que l’information peut tuer l’information. Ce qui est important n’est pas tant l’information mais son réceptacle. À donner trop d’informations, on peut même renforcer les préjugés et les représentations négatives. Par exemple quand je parle d’excision ou de polygamie de manière neutre, ça peut renforcer des préjugés chez certaines personnes. Ce n’est pas tant de connaître la culture de l’autre, les gens se connaissent à travers internet, les livres, etc. mais on se rend compte que la proximité ne fait pas la connaissance.
Nous avons des systèmes de pensées construits comme des systèmes de propagande qui rejettent tout ce qui les contredit. Nos univers mentaux nous empêchent de considérer l’autre comme un sujet. Il faut se connaître soi-même pour justement se décentrer et déconstruire ses modes de représentations pour être au plus proche de l’autre
Pour amener les gens à mieux se connaître, on va par exemple partir des représentations du colon et de leur transmission à travers les générations. Le Français n’a pas toujours conscience qu’il est héritier d’une culture coloniale qui conditionne son regard sur le noir. De même, le noir peut être pétri des représentations liées au regard que l’Occidental a porté sur lui à travers l’histoire. Dans les deux cas, la rencontre est faussée par la relation historique. Ce sont toutes ces relations inconscientes qui sont invoquées dans les situations d’interculturalité.
À l’issue de vos formations, pouvez-vous en évaluer les retombées de manière concrète ?
Oui. Dans certains centres sociaux, municipalités, ou structures associatives, on peut sentir à la fin d’un séminaire que certaines lignes ont bougé. À court terme on a senti des améliorations, des transformations dans les relations avec le public là où auparavant les gens avaient un regard « ethnoracial » sur les individus. On a vu s’ouvrir des espaces de possibles et une prise en compte du fait que les personnes sont toutes porteuses de culture dont il faut tenir compte sans pour autant les enfermer dans une culture d’appartenance parce qu’elles sont aussi des êtres singuliers. Les pratiques professionnelles et les relations entre les professionnels et les habitants ont beaucoup évolué, de même que les relations que les citoyens, notamment ceux venus d’ailleurs ont avec les institutions. On a vu des postures plus neutres et bienveillantes s’installer, des recrutements de personnes issues de l’immigration sur leurs seules compétences se mettre en place. Ce sont bien sûr des évolutions à petites échelles mais elles sont notables. Mais cela ne remplace pas la lutte active contre les discriminations.
Est-il plus facile d’intervenir aujourd’hui qu’il y a 20 ans ?
Sur le plan de la sensibilisation, oui, car les relations internationales sont renforcées, les gens sont plus mobiles et les nouveaux moyens de communication ont permis d’ouvrir les ornières. De plus, l’Europe a construit un discours autour des discriminations et les législateurs français ont établi une charte des droits fondamentaux. L’immigration n’est plus considérée au niveau national mais européen. Sur le terrain, les sociétés sont de plus en plus métissées. Les jeunes que j’ai en formation ont côtoyé durant leur parcours scolaire des personnes d’origines étrangères. Même si les liens n’étaient pas forcément très forts, ils ont quand même partagé les bancs de la République. Leur confrontation à l’altérité est moins distante que ne l’était celle de leurs grands-pères et pères qui étaient ou sont dans une relation coloniale ou néocoloniale.
Paradoxalement, les discriminations persistent…
Parce qu’au-delà du discours, l’institution n’a pas agi efficacement pour lutter contre les discriminations. Prenez le droit de vote : ma femme et mes enfants sont français, je forme des têtes « blanches », j’interviens dans la formation de fonctionnaires territoriaux, mais parce que j’ai conservé ma nationalité sénégalaise, je ne peux ni accéder à la fonction territoriale ni voter. C’est une première discrimination légale, instituée. Si l’institution ne met pas en cohérence son discours et sa pratique, les incidences sur la société ne peuvent être que limitées. Ce dont souffre la société, c’est justement cette discrimination que subissent des filles et des fils de la République par le fait de la couleur de leur peau, de leur appartenance supposée « étrangère » ou de leur croyance, et dans une république qui clame de plus en plus sa diversité. Mais la diversité n’est pas synonyme d’égalité. Nous sommes sur la même photo de famille mais les inégalités sociales perdurent.
Parallèlement à votre activité professionnelle vous avez monté deux groupes de musique qui se produisent régulièrement sur les scènes de Gironde. La musique a-t-elle toujours fait partie de votre vie ?
Oui mais je suis autodidacte. Au Sénégal, je faisais de la musique spontanément, j’avais monté un groupe dans les mouvements de revendications révolutionnaires. Je suis venu à la culture par la politique. On avait créé un mouvement alternatif pour la culture et l’alphabétisation dans les quartiers. En France, j’ai créé mon premier groupe en 2001. Ensuite j’ai monté Sow Watt, un groupe afro jazz où je chante mes textes en wolof et récemment Afro Guinguette où je chante en français. Selon les lieux et le public, tel groupe fonctionne mieux que l’autre.
Dans le cadre de So Watt, vous expliquez aux gens le contenu de chaque chanson dont les thèmes sont très imprégnés des réalités africaines mais aussi de celles auxquelles vous pouvez être confronté dans votre activité professionnelle. Cette dimension sociale et politique est-elle le moteur de votre activité musicale ?
Oui. La musique n’a de sens pour moi que parce qu’elle me permet de prendre la parole. C’est une voix citoyenne. Je me définis comme un militant d’éducation populaire et j’apporte ma petite pierre pour éveiller les consciences. Je rends hommage à des citoyens africains comme Sankara, Lumumba et d’autres mais aussi à des citoyennes d’Afrique et d’ailleurs comme la prêtresse Alinesitow Diatta – à laquelle Sembène Ousmane a rendu hommage dans son film Emitaï – qui s’est rebellée contre le colon ou encore à la noire américaine Rosa Park qui a dit non à la ségrégation raciale. Je parle des discriminations, de la différence, de l’exclusion, mais aussi des artistes qu’il faut laisser s’exprimer et voler comme des aigles.
Quel est le fil conducteur entre vos diverses activités ?
La rencontre avec soi-même et avec l’autre. Je suis un activiste du lien social. Mon inspiration me vient de la pratique sociale et de la relation avec l’Autre. Demain on le fait aujourd’hui. Je suis un utopiste réaliste. Je crois qu’un autre monde est possible et qu’on peut le construire. Il ne sera pas parfait mais nous pouvons être le guide de notre destin si nous acceptons de regarder les choses en face. Les jeunes générations ne sont pas responsables de l’esclavage et de la colonisation, par contre elles doivent savoir que ça s’est passé et s’engager pour que cessent les inégalités qui en ont découlé. Je crois à la solidarité dès lors que nous acceptons d’avoir conscience des choses.
On peut tout me prendre sauf mes rêves et ces rêves j’ai envie de les partager avec d’autres. C’est une philosophie de vie que j’ai envie de transmettre à mes enfants.

Concerts Afro Guinguette à Bordeaux :
Le 20 novembre à la Dibiteri. 7 rue Arnaud Miqueu à 21h
Le 21 novembre à la MAC, Domaine Universitaire, Pessac-Talence à 20h
Le 11 décembre au Boulevard de potes – 29 rue Bergeret à 19h

« http://www.myspace.com/afroguinguette »
« http://www.myspace.com/sowwatt »///Article N° : 8993

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Les images de l'article
Cheikh Sow © Stéphane Handy




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